La nuit de Zabach (II), par Nadia Agsous

Identification

La nuit de Zabach (II), par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous 08.05.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La nuit de Zabach (II), par Nadia Agsous

 

Durant la veille de la nuit de Zabach, à minuit pile, alors que les femmes entonnaient des airs glorifiant le pouvoir souverain du mâle ; pendant que les hommes revendiquaient leur droit à la vengeance, un homme, géant, aux cheveux longs et blancs, aux yeux rouge vermillon, au visage gros comme un melon, aux bras noirs comme goudron, surgit du ciel. Ses yeux étaient maquillés au khôl. Son corps était drapé dans un tissu noir qui sentait la pisse bouillie. Son allure avait quelque chose d’animal et de cruel. Il portait dans sa main gauche un vêtement blanc.

L’arrivée de Abi al-Qiyâ’ma, l’annonciateur du jour de la résurrection, n’augurait rien de bon pour Mary’am ; il flottait dans l’air une odeur de défaite, affreusement pestilente ; le village exultait, pourtant !

Ya latif, ya latif !

Le malheur était à portée de la main et ceux qui s’en emparèrent en firent mauvais usage ; ils l’instrumentalisèrent et le jetèrent sur la place du village.

Abi al-Qiyâ’ma, le redoutable, le terrifiant, le coupeur des langues et des doigts des pieds des femmes impures, l’égorgeur des vierges non repenties venait en redresseur des torts injustes. Le Père de la Résurrection était accompagné d’un être, sans âge, sans visage, aussi petit qu’un bébé pygmée. Ce dernier avançait dans les ruelles du village en titubant ; tout le monde pensait qu’il était ivre. Il portait dans ses mains une coupe d’eau puisée de la fontaine céleste, Enessiane. Cette boisson avait le pouvoir d’effacer les souvenirs traumatisants des villageois. Les hommes burent cette eau sacrée à satiété ; jusqu’à enivrement ! Lorsque les femmes voulurent y goûter, on les en empêcha sous prétexte que cette boisson rendait celles qui étaient fertiles infécondes.

C’était Laylat al-dîn ; en cette nuit de la religion, Abi al-Qiyâ’ma venait apporter son aide et son soutien au père et aux frères de Mary’am avides de laver leur honneur souillé par celle que tout le monde appelait bent lehram.

C’était la veille de Yawn al-âkhir ! Le jour du jugement dernier était donc sur le seuil de la vie de la pauvre Mary’am ?

Cette nuit-là, les villageois, hommes, femmes et enfants se réunirent devant la maison de Si L’Hou-Sine, le vieux pieux, l’adorateur d’El-Elohim, les yeux rivés sur l’horizon, les bras levés au ciel. Abi al-Qiyâ’ma avançait lentement vers le père de Mary’am qui pleurait de dépit ; ses larmes éclaboussèrent les murs de ce petit village où le moindre fait prenait l’allure d’un événement tragique fomenté contre la puissance divine. Lorsqu’il arriva auprès de lui, il le regarda droit dans les yeux, essuya ses larmes, caressa son malheur et demanda à l’être sans âge, sans visage, aussi petit qu’un bébé pygmée de lui tendre la coupe contenant l’eau de la fontaine céleste, Enessiane ; puis il déposa le vêtement blanc dans les mains du père de Mary’am. Debout, face au groupe des villageois et des villageoises qui attendaient le moment ultime, Si L’Hou-Sine, le vieux pieux, l’adorateur d’El-Elohim, baissa la tête ; il ne voulait pas croiser le regard de cette horde de curieux et de curieuses venu.e.s se délecter de la déchéance de Mary’am, sa fille unique, son enfant bien-aimée qui égayait ses jours et distillait de l’espoir et le goût de vivre dans son sang. Abi al-Qiyâ’ma lui fit signe de porter le vêtement blanc en prenant à témoin la masse d’hommes, de femmes et d’enfants qui attendaient un signe du ciel sombre de la nuit sans feu.

Si L’Hou-Sine releva la tête, son regard était tantôt fuyant, tantôt sombre. Il aurait tant voulu disparaître pour échapper à ce supplice qui le faisait souffrir. Il pleura encore, demanda pardon à sa défunte femme et récita un texte que personne ne comprenait y compris Abi al-Qiyâ’ma qui prétendait tout connaître, absolument tout ! Il hésita une fois, il hésita deux fois, il hésita encore une fois. La foule grognait. Si L’Hou-Sine ignora les grondements des villageois et hésita encore et encore. Au moment où la lune commença sa descente dans le ventre du soleil, il prit son courage à deux mains et demanda à ses trois fils de ramener leur sœur. Ces derniers étaient fous furieux ; ils écumaient de rage ; ils broyaient du noir. La demande du père les calma un tant soit peu ! Ils allaient enfin avoir leur revanche ; ils allaient faire taire les langues fourchues qui ne cessaient de baver. Là, sur l’autel de cette maison où la réparation allait avoir lieu, les trois frères allaient exulter, enfin et aller, l’allure fière, au milieu de la foule vitupérante. Les hommes criaient intikham ! Les femmes répétaient vengeance ! Les enfants hurlaient :

– On n’a pas bu, on n’a pas mangé ; on a faim, on a soif ; à manger ! A boire ! Le sang ! La chair ! De notre vierge !

– Quelle idée d’éduquer des enfants sur la base de la haine et de la vengeance ! Ils sont complètement fous, ces humains, pensa l’être, sans âge, sans visage, aussi petit qu’un bébé pygmée.

Le ciel masqué par un voile gris noir était sur le point de déverser sa hargne millénaire. L’orage s’annonçait redoutable ! Colère divine ? Engloutissement de Mary’am ? Elle était si jeune pourtant ! Elle était si aimante ! Qui oserait dire le contraire ? Qui ?

– Ya Rab, Ta clémence ! Rebbi ya Rebbi, Ta miséricorde ! El-Elohim ya El-Elohim, Ta bénédiction ! Seigneur ya mon Seigneur, Avé Mary’am ! murmurait la suppliciée alors qu’elle venait d’être prise au dépourvu.

Lorsqu’il la vit sur le seuil de la porte de la maison familiale, le père se remit à pleurer, il sanglotait ; il aimait sa fille, tendrement. Si ce n’était elle, il ne serait jamais parvenu à faire le deuil de sa défunte femme dont il était follement amoureux ; c’est elle qui l’aida à élever ses trois garçons, Momo, Fafa et Youva ; c’est encore elle qui  réussit à maintenir l’unité de cette famille frappée par le sceau de la malédiction du Souverain Suprême.

En voyant la foule rassemblée devant la maison familiale, Mary’am…

 

A suivre…

 

Nadia Agsous

 

Lire la première partie

 


  • Vu : 829

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Nadia Agsous

Tous les articles de Nadia Agsous

 

Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook