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En attendant le printemps, Alexandra Fuller (Par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent Bonnet 11.01.19 dans La Une Livres, Afrique, Les Livres, Critiques, Roman, Jean-Claude Lattès

En attendant le printemps (Quiet Until the Thaw), octobre 2018, trad. anglais Anne Rabinovitch, 224 pages, 20 €

Ecrivain(s): Alexandra Fuller Edition: Jean-Claude Lattès

En attendant le printemps, Alexandra Fuller (Par Laurent LD Bonnet)

 

En matière d’édition, confier à Anne Rabinovitch la traduction d’un roman américain, c’est lui offrir un smoking de marque qui, dès l’entrée en scène, séduira tout lecteur francophone amateur de belle langue. Il y a du respect dans ce travail. On le ressent. On s’y installe en confiance : nous lisons bien du Alexandra Fuller. Ces deux plumes se sont accordées chez Lattes depuis 2012. Notre plaisir s’installe donc, grandit page après page, sans jamais fléchir. Il est subtilement accompagné par le choix du département Éditions des deux terres qui nous confie des livres au format souple, intelligent, au grammage complice.

Sachant cela, homme blanc et femme blanche ! Vous ! Pour qui l’idée que certains peuples ne vivent pas ensemble en fonction d’une hiérarchie, mais par étapes, par cycle, dans des cerclesdépasse peut-être l’imagination, eh bien tamisez vos lumières, éteignez vos téléphones, et immergez-vous quelques heures dans notre temps !

Notre temps… Celui qui est tout le temps, a été et sera, pour toujours et à jamais notre temps, au fil des dégels dans La Rez, scandé par les souffles de Thaté, Mini, Maka, Phéta (le vent, l’eau, la terre, le feu).

Hau ! Ce livre va vous conter un bout d’histoire de notre peuple Lakota, branche du peuple sioux, confinée depuis un siècle, rassemblée comme du bétail, enfermée dans des réserves (…) Indiens qui n’ont pas le choix : ils sont condamnés à se voir disparaître une goutte de sang après l’autre, à moins d’épouser leurs cousins, ce qui équivaut à planter un pieu dans le cœur d’un Lakota.

Et comprenez bien qu’il faut avoir la qualité d’écoute d’une chauve-souris pour savoir quels messages apporte le Grand Esprit (Dieu) et se fier suffisamment à son propre savoir pour interpréter ces connaissances. Découvrez qu’en matière de noms, chacun décide d’habiter le sien ; alors nous choisissons parfois d’attendre le dégel, de laisser passer Waníyetu.

Suivez nos chemins de peaurenté celui de Rick Overloocking Horseet son âme sœur Vilain Etalon rouge, de son cousin You Choose What Son, car  l’un devint sage et l’autre presque fou. De Mina, leur nourrice, qui les éleva en leur contant la bataille de l’Herbe grasse. De Le-a Brings Plenty, liée à sa Chevy Impala 65 au point de lui avoir refilé ses traits de caractère : entêtée, imprévisible, avec un mécanisme de direction qui semblait fonctionner en partant du principe qu’elle était prête à accepter des suggestions, mais pas beaucoup plus. C’est pourtant elle qui va élever les orphelins Daniel et Jérusalem, les bébés célèbres de la Rez, enfants abandonnés par Mona Respect Nothing qui un jour, iront travailler dans un West Wild Show à Disneyland Paris. Il faut bien le dire : Léa n’était pas n’importe qui. Elle était fille de Thunder Hawk Brings Plenty, partie en Palestine en 73 pour représenter les réfugiés intérieurs d’Amérique du Nord. Là-bas, elle avait, à sa manière, subjugué l’assemblée. Elle avait aussi rencontré Arafat. Ensemble ils avaient mangé du pigeon et du chameau.

On pourrait continuer ainsi à inhaler le wahupta de passages entiers du roman. Chaque page nous gifle ou nous caresse ; pas une phrase ne se néglige. Alexandra Fuller a forgé là une écriture épurée, seulement vêtue d’essentiel, pour la mettre au service de l’âme Lakota. C’est fait avec grâce ou violence. Tendresse ou amertume. Souvent avec humour. Mais c’est juste ! La voix de ce roman EST la justesse. Et sans doute peut-on faire l’hypothèse en la lisant, sans rien connaitre de sa vie, qu’elle fût au contact d’autres âmes de peuples asservis, en déroute ou révoltés, pour investir celle-ci avec autant d’empathie. « L’Afrique est un grand professeur » confie-t-elle lorsqu’on la découvre. N’en doutons pas ; la lecture d’En attendant le printemps en est la preuve. Le chemin de cette auteure a dû de se libérer d’abord de cinq ouvrages de « non-fiction » avant d’oser le roman. C’est dire la maîtrise de la distance au réel que demande l’écriture de fiction, pour devenir capable de relier le lecteur à des personnages aussi intenses que ceux de cette histoire. Peu importe leur réalité. Ils existent. De fait ! Puisque Alexandra Fuller les a créés, nous le savons, de chair et d’âme. Et leur puissance symbolique nous envahit. Et même nous submerge quand, par la simple évocation d’un silence, nous recevons une décharge en plein milieu du roman.

Thunder Hawk Brings Plenty monte à la tribune du congrès en Palestine :

Elle vit un mur de visages qui la fixaient : « Je suis Thunder Hawk Brings Plenty, de la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. J’aimerais ne pas savoir ce que je sais, dit-elle. Je voudrais que mon peuple vive sur sa terre et ne pas avoir besoin d’être ici ».

Il y eut un murmure dans la salle.

« Ils peuvent dire ce qui leur plaît à propos de ce qui est arrivé aux Indiens de mon pays. Ils peuvent réécrire l’histoire et effacer la nôtre. Mais ce que mon esprit n’a pas eu le droit de savoir, mon corps ne l’a jamais oublié, poursuivit Thunder Hawk. Je suis un corps indéniable, dérangeant, car imprégné de savoir. Déchiffrez-moi ».

Thunder Hawk Brings Plenty resta donc silencieuse pendant un quart d’heure, face à son auditoire.

Bien sûr un quart d’heure n’est pas assez long pour connaître toute l’histoire indéniable, dérangeante, des Oyate Lakota Oglala, ni même l’histoire indéniable, dérangeante d’une seule femme lakota. Mais c’est suffisant pour que les gens commencent à se sentir mal à l’aise, et c’est un début ».

« Ne vous méprenez pas ! semble nous inciter à penser Thunder Hawk, ce que vous déchiffrerez en moi concernera, partout ailleurs, d’autres corps que le mien : ce monde n’aura pas d’avenir tant qu’il se construira sur un principe de mutilation ».

Ce premier roman d’Alexandra Fuller entre ainsi en force dans la famille des fictions remarquables : les corps-témoins de chaque personnage nous marquent à jamais.

 

Laurent LD Bonnet

 


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A propos de l'écrivain

Alexandra Fuller


Alexandra Fuller est née en 1969 à Glossop, Angleterre, lors d’un séjour de trois années, dans un pays que sa mère raconte-t-elle, décrivait comme « un endroit terriblement mauvais ». Les Fuller retournent s’installer en Rhodésie en plein conflit d’indépendance. Cette période sanglante nourrira l’inspiration d’Alexandra. Elle dira de son premier livre «Les gens pensent que c’est une lettre d'amour pour l'Afrique, mais c'est vraiment une lettre d'amour à ma mère - une femme extrêmement glamour et capable d’une folie terrifiante, parfois raciste, d’une compassion également terrifiante, en fait une femme dont la folie a été alimentée par la mort de trois de ses enfants. Dans la partie du pays devenue le Zimbabwe en 1980, Alexandra fait ses études jusqu’à dix-huit ans. D’abord dans un petit pensionnat gouvernemental près de la ferme familiale située dans les montagnes orientales du pays, puis dans un pensionnat privé réservé aux filles,  à Harare. Mais une guerre civile déchire le pays et les réformes agraires et le racisme anti-blanc développés par Mugabe chassent les Fuller du pays. Ils s’installent en Zambie.

Bien qu'Alexandra n'ait rien écrit d’ouvertement politique, elle proclame dans ses interviews que tout ce que nous faisons est politique ; de la décision que nous prenons de nous lever le matin, jusqu’aux vêtements que nous portons et aux paroles que nous avons le courage de prononcer.

Alexandra Fuller est l’auteure de cinq ouvrages de non-fiction, souvent primés : Son premier livre, Don’t Let’s Go to the Dogs Tonight, une enfance africaine,  a été élu Livre remarquable 2002 par le New York Times, meilleur livre non-fiction 2002 de Booksens, et fut finaliste du Guardian Award.


A propos du rédacteur

Laurent Bonnet

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Laurent LD Bonnet est un auteur français dont les premières nouvelles paraissent en magazine en 1998. Son premier roman,  Salone (Vents d’ailleurs 2012),  est  un roman choral qui raconte le destin d'une  gazette, l'African Sentinel, croisé avec ceux de femmes et d’hommes de Sierra Leone, entre 1827 et 2009. Salué  par la critique, il obtient le  Grand prix du salon du livre de La Rochelle puis le prix international Léopold Sedar  Senghor remis à un premier roman francophone. Son deuxième roman, Dix secondes (Vents d’ailleurs 2015), aborde le thème de la rencontre amoureuse, avec un clin d’œil décalé au poème de Baudelaire, "À une passante". Laurent Bonnet partage son temps entre voyages à bord de son voilier, et temps d’écriture dans sa résidence limousine.

Lien : www.laurentbonnet.eu