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Dire son nom, Francisco Goldman

Ecrit par Anne Morin 29.08.11 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman, USA, Christian Bourgois

Dire son nom, Trad. Anglais (USA) Guillemette de Saint Aubin. 440 p. 19€

Ecrivain(s): Francisco Goldman Edition: Christian Bourgois

Dire son nom, Francisco Goldman


Ce livre peut être ludique et léger, ou impudique et pesant comme la mort, pas plus que la mort. C’est, comme tous les récits autour de la perte, une question résurgente : pourquoi ?

La femme du narrateur, Aura, apparaît, la plupart du temps, comme une créature éthérée : c’est un lutin, un elfe, une fée, un petit personnage déroutant, fantasque, doutant, insaisissable. Femme-enfant à la fois spontanée et réfléchie. Le narrateur, le mari, la voit ainsi dans un arbre après sa mort, où son sourire seul lui apparaît, si effrayé à l’idée qu’il puisse la manquer, l’oublier.

La vie d’avant Aura se fait irréelle, imprécise, improbable : a-t-il vraiment vécu avant ? Perpétuellement interrogés, remués, sont le destin, la chance, la mort et la vie et son jeu de roulette : une chance sur (?) qu’ils se rencontrent, une chance sur (?) qu’ils s’aiment… une chance sur (?) que la vague sur cette plage-là soit scélérate, la mauvaise… « Esta es mia » dira Aura, avant de la suivre.

Remonter le temps, ne pas choisir à cet instant, illusoire regret, tout cela dont à la fin Francisco Goldman se défait, gardant intacts l’amour et cette parenthèse de quatre ans qui s’ouvre, venant mouiller et raviver les couleurs. Dire son nom, l’accompagner, elle l’accompagnant. Aura connue, Aura apprise, Aura inventée, reconstituée à partir de pistes, d’éléments grappillés auprès d’amis et des journaux intimes de la jeune femme entrecoupés d’amorces de nouvelles, de romans, vie inventée, rêvée par elle. Une course à travers le temps pour rattraper la mort, non la comprendre mais l’apprivoiser, l’intégrer.

Quand, à la fin du livre, il monte au premier étage de l’asile, empruntant un escalier qui semble n’avoir vu ni le chiffon, ni pareillement le pas d’un être humain depuis longtemps, est-ce un clin d’œil au monde fantastique, au monde du Soi réconcilié, ou enfin, la fin du deuil, la dissociation ? En libérant sa conscience, Francisco Goldman libère aussi sa femme morte : « je t’ai amenée ici… », ce n’est pas une séparation, plutôt une déposition : en la conduisant où elle aurait voulu aller, il est allé aux limites de leurs projets échafaudés. Il est temps pour lui maintenant de souffler, c’est-à-dire de reprendre souffle, de marquer une pause et d’éteindre les bougies d’anniversaire, de redescendre l’escalier, revenir à la maison, au centre de soi, là où elle l’attend après tout ce voyage intérieur, où elle n’a jamais cessé de vivre. On ne hante jamais que soi-même.

« Quelle différence, en fin de compte, qu’on revienne sur les lieux hantés ou qu’on les évite ? D’une façon ou d’une autre, c’est la même chose, exactement la même chose », écrit Goldman (p. 53), pour à la fin, raisonnablement substituer à « hanté », habité, terre habitable… mais n’est-ce pas « la même chose, exactement la même chose » ? Seuls, les mots pour le dire…


Anne Morin


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A propos de l'écrivain

Francisco Goldman


Francisco Goldman est un journaliste et romancier américain né à Boston d'une mère catholique guatémaltèque et d'un père juif américain. Il enseigne la littérature et l'écriture créative auTrinity College. Il est en outre directeur datelier à la Fundación Nuevo Periodismo Iberoamericano (FNPI), l'école de journalisme pour l'Amérique Latine créée par Gabriel García Márquez.

Son premier roman, La Longue Nuit des poulets White (1992), a remporté le premier prix de la fonction Sue Kaufman et a été finaliste pour le Prix PEN / Faulkner, et son second, Le Matelot (1997), a été finaliste du prix Faulkner du prix du livre du Los Angeles Times et sélectionné parmi les 100 meilleures livres américains du siècle par la revue Hungry Mind.

Dans les années 1980, il a été reporter de guerre en Amérique centrale au sein du magazine Harper. 

Femme, Goldman, Aura Estrada, est décédé dans un accident de bodysurf à Mexico en 2007. Goldman documents mort de sa femme, ainsi que sa relation avec elle, dans l'histoire de "La Vague" pour le 7 Février, édition 2011 de The New Yorker. Il a également établi un prix en son honneur, L'Aura Estrada Prix qui sera décerné tous les deux ans à un écrivain femme, 35 ans ou moins, qui écrit en espagnol et vit aux Etats-Unis ou au Mexique

 

(Source Babelio)


A propos du rédacteur

Anne Morin

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Rédactrice

genres : Romans, nouvelles, essais

domaines : Littérature d'Europe centrale, Israël, Moyen-Orient, Islande...

maisons d'édition : Gallimard, Actes Sud, Zoe...

 

Anne Morin :

- Maîtrise de Lettres Modernes, DEA de Littérature et Philosophie.

- Participation au colloque international Julien Gracq Angers, 1981.

- Publication de nouvelles dans plusieurs revues (Brèves, Décharge, Codex atlanticus), dans des ouvrages collectifs et de deux récits :

La partition, prix UDL, 2000

Rien, que l’absence et l’attente, tout, éditions R. de Surtis, 2007.