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d’encres verdeurs, Daniel Louis-Etxeto

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 19.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions Les Vanneaux

d’encres verdeurs, Daniel Louis-Etxeto (poèmes), Encres de Jean-Pierre Etchemaïté, 2016, 51 pages, 25 €

Ecrivain(s): Daniel Louis-Etxeto Edition: Editions Les Vanneaux

d’encres verdeurs, Daniel Louis-Etxeto

 

D’ombres et de poudre d’éclats, les poèmes d’encres verdeurs palpitent délicatement à fleur des sens et des mots au cœur d’une « floraison d’écume », pour tenter de dire dans la verticalité de la page « les chemins de la langue » empreints d’odeurs, de senteurs, sillonés d’humus, de résine et de sable, pour trouver les mots aptes à dire

« l’âcre verdeur des feuillages

et le jour qui tremble dans les ramures ?

– Chant dont les paroles crissent aux lèvres

comme eau verte et saline »

La traversée du Poème orchestre ici une partition ample des sens, dans un dialogue entre textes & encres, entre blancs & noirs (les mots, chaque touche pigmentée, comme des Galets neigés de la nuit), entre cheminements & ascensions, dont la synesthésie des sensations et des éléments cosmiques se diffuse et infuse la lumière du Texte même, tout en senteurs et vibrations, dans un vaste et délicat mouvement remontant de la terre, du sable, de l’enfance et imprégnant le lecteur en le conduisant dans ses sillages, sans à-coups vifs de la langue, sans gestuelle trop appuyée, avec toute la force patiente d’une poésie du monde que le poète nous transmet par le chant de ces bribes d’éléments naturels, élémentaires, condensés fluides ou imperceptibles du vivant, oubliés d’ordinaire et par ailleurs, révélés par ces encres verdeurs.

Les poèmes de Daniel Louis-Etxeto sont si saisissants que le goût de leurs mots vient à la bouche, comme des souches émettraient de leur mémoire d’arbres une forêt de signes. Le regard du lecteur s’ouvre par ces chemins d’encres verdeurs à des horizons « d’onde pure », d’« eau lustrale », de candeurs lucides, de monde « de pure beauté ». Les encres de J.-P. Etchemaïté offrent des flambées dont l’âcre verdeur des feuillages et des mots tremble dans les ramures de la page – flambées d’altitudes où l’air ne vient pas à manquer mais où le poème s’oxygène (ou se ré-oxygène) de retours aux sources, à la langue, aux voix anciennes toutes bruissantes de présences et d’une genèse des lignes de notre mémoire ; où le Poème signe l’« Attrait de grand ciel » :

 

« Soudain, dans ce ciel de roses anciennes

ce fut, dans le jour expirant

floraison de pétales sanguines

 

Venue d’efflorescences de silex

toutes bruissantes

dans la clarté mourante

 

Et des salves de cris rauques

raclèrent le ciel de douleurs et d’espoir

le criblant de fuite éperdue

 

Ainsi filaient plein sud

les vols

dans un grand effroi d’hiver

Aspirés par un irrésistible attrait de grand ciel

dans un aveugle instinct

de l’ouvert et du large ».

 

Les sonorités ont un frottement d’ailes, la contingence prend l’air du poème en accordant son rythme sur une musique d’inflorescences et de ciel, réciproquement le poème se déclenche dans l’aléatoire automatique (« Soudain (…) / ce fut, (… ») ; des salves de cris prennent de court l’envergure des hauteurs et peignent dans « un irrésistible attrait de grand ciel » le passage des vols migratoires emportés dans la fluidité magnétique de l’instinct de conservation et de survie, dans les lignes d’un océan cosmico-lyrique où l’imprévu retour des oiseaux sauvages se conjugue avec douleur et espoir (« Et des salves de cris rauques raclèrent le ciel de douleur et d’espoirle criblant de fuite éperdue », « Ainsi filaient plein sudles volsdans un grand effroi d’hiver »). On voit comme la poésie de D. Louis-Etxeto retentit discrètement de fragrances et résonances cosmiques, comme elle met en échos les voix intérieures et extérieures dans une chambre d’espaces à ciel ouvert : la page du poème.

La Langue fuse comme cris dans l’air vers le ciel nacré d’encres traversées de langues de flammes, en lignes de fuite, en courants d’ascendance figurant les vertiges de l’espace, les fulgurations de la beauté, les jaillissements de la lumière – tout cela résonne et s’entrecroise dans l’enchevêtrement des fibres de la page, des plages du Poème. Par les figures littéraires (métonymie, oxymores, …), par les jeux de miroir et les jeux du regard ; par la profondeur de champ et les travelling sur des passages en escales, en se pausant grâce à la focalisation d’un instant savouré, le poème vibre de sa langue picturale, les encres vibrent de leur écriture comme scripturale

 

« Saetas

 

Cris fusant dans l’air du soir

plongeant, fuyant, s’effaçant

piquetant de leurs gemmes

le ciel nacré, irréel

 

flèches noires – fulgurante beauté –

jaillies de lumières encor vives

trajectoires à l’aveugle

que guide un sens inné de l’espace

 

Piqué vertigineux dans l’ombre

arrachement vers le ciel

et les trilles exultants – étincelles d’argent –

jetés en grappes contre les murs de brique

 

Dans le patio, nos regards

implorant ce ciel de rose et de lilas

et notre chant muet

volant dans la ronde sauvage »

 

Comme l’oiseau, le poisson fuse du ventre de la page et son cri qui ondule s’assigne à résistance dans la mouvance des vagues et des plages d’écriture, dans un embrasement des sens indemnes de trouble, de bruit, d’éclat qui, même éclat, n’en est que délicatement poudre

 

« Encore cette eau

 

Oui, encore cette eau

toute bruissante de dentelles

où un trouble qui palpite

montant de l’ombre des roselières

aux cheveux d’ambre

qui frémissent là-bas

Le sandre

engourdi dans l’obstinée patience des fonds

que ne touche qu’une lumière rare

sent frissonner les herbes

attendant pour fuser

vers la vive clarté

Soudain l’éclair

d’une flèche

un cri qui ondule et se tend

un trait tombant du ciel ardent

une vie qui se tord et exhorte

et s’offre un vif argent

dans l’éblouissement d’une plongée nuptiale

Et sur cette eau

dont rien ne semble

avoir troublé le calme

oui, sur cette eau encore

la lumière demeure

allègre, intouchée

embrasant les nuées de pollens

dans une floraison d’écume

 

Présence

partout semée,

partout effleurant tout,

posant sur toute chose une poudre d’éclat ».

 

La qualité de l’impression de cette publication est remarquable, les éditions des Vanneaux publient là un livre d’artiste, au tempo d’ombres et de lumière, qui palpite « dans la pénombre », où poèmes & encres disent les verdeurs « du jour qui tremble » dans les ramures et le chant des paroles, « dans le plain-chant de la lumière », dans l’attente patiente de l’ombrage quand la source d’eau claire y afflue et revient tout au bord de nos lèvres « jusqu’à cet abandon accordéà l’orée de l’enfance ».

Passe, dans la lumière déposée, dans l’aube de givre et de nacre des premiers matins du monde – sur la page, les plages du temps – le frisson tremblé et le soulèvement des ombres, les battements de cœur sous l’aile des paupières, le flux des marées, des saisons, l’offrande du monde en ses gestes rituels et d’éternité… un éventail en « attrait de grand ciel »…

 

« L’éventail

 

Je tiens le souffle

dans ma main

 

Il bat la mesure

des flux

 

esquisse de la brise

les turbulents chemins

 

À mon oreille

ce que me dit le vent crépite

 

À ma bouche

crisse la soif de pluies d’orage

Et le roulement sur la plage

c’est mon cœur qui palpite ».

 

Murielle Compère-Demarcy (MCDM)

 


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A propos de l'écrivain

Daniel Louis-Etxeto

 

Daniel Louis-Etxeto a publié récemment d’encres verdeurs ; ses poèmes y sont accompagnés par des encres d’Etche (éditions des Vanneaux). Dans leur dialogue entre poésie et peinture, les deux amis réalisent également des livres d’artistes (exposition à la galerie Première Ligne, Bordeaux, octobre 2016). En 2016 et 2017, ses poèmes ont été accueillis dans les revues Comme en poésie (n°67), Poésie/Première (66), Décharges (173). Il a participé à des ouvrages collectifs de poésie (Le chant du monde, Rhubarbe, 2015 ; Cantos d’avant le jour, chez les auteurs, 2014). Il écrit aussi des nouvelles (Je vous écris d’une ville invisible, Rhubarbe, 2014). Avant de se consacrer complètement à la poésie, il a été enseignant, puis proviseur et principal, surtout dans des établissements populaires (en collège, en zone d’éducation prioritaire, et en lycée professionnel) où le goût de l’engagement et le sens de la fraternité trouvent leur plein emploi au côté de jeunes et de familles, exilés parfois au sein de leur propre pays.

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

S'attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

Publie en revues (La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer), Poezibao, Phoenix, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret,  …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Texture, …

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes (Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2018

Lue par le comédien Jacques Bonnaffé le 24.01.2017 sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/courriers-papillons-24-jour-deux-poemes-de-front