Identification

Voulfe 4 & 5 (Fin), par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot 05.07.16 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Voulfe 4 & 5 (Fin), par Joëlle Petillot

 

- 4 -


Victoire arriva au concert légèrement en avance, décidée à ne pas en perdre une miette et fin prête pour l’inconfort des chaises ecclésiastiques, tant il est vrai que le prix de l’illumination se mesure dans toutes les églises du monde à l’intensité d’un mal de fesses carabiné.

Elle s’assit et ouvrit le programme remis par une dame maussade en chemisier à jabot moisi.

Couperin, Bach, Rameau. Et le Tic-Toc Choc en finale.

Elle jeta un œil distrait à la photo de l’artiste, dont le gentil sourire flouté lui parut charmant, autant qu’on pût l’augurer d’un noir et blanc reproduit avec une mauvaise photocopieuse.

Elle espéra que l’original en trois D ne ressemblait pas, comme sur le papier, à une pomme de terre trop cuite. Mais après son entrée suivie d’un salut tout simple, la montée sur l’estrade, l’attaque directe du premier morceau dans le velouté, d’évidence non seulement l’homme n’était pas flou (cinquantenaire, cheveux argentés, bide de gourmand n’empêchant pas le porter du smoking : pas mal) mais son talent, son charme, sa joie à pianoter s’avérèrent on ne peut plus tangibles.

Baignée de notes, Victoire fermait les yeux.

L’image de Voulfe la traversa, sans culpabilité. Elle l’avait laissé seul, certes, pour la première fois, mais il l’avait regardée partir sans moufter, occupé qu’il était à déniâper son chausson. Perspective d’abandon ? Ignorée.

Ce chien naviguait dans un océan de certitudes.

Seule erreur de Victoire : ne pas avoir saisi que la première d’entre elles était pour Voulfe le sentiment bien ancré qu’elle lui appartenait en propre pour l’éternité. Danger qu’il la perde ? Zéro. CQFD.

Victoire s’avérait donc candide. Mais tous les humains le sont, et la priorité de l’instant, c’était le chausson.

Pour l’heure, le concerto italien de Bach remplissait la nef de notes légères, montant en majeur vers un Crucifié dont Victoire espéra qu’Il en profitait un peu.

Elle ne s’était pas sentie aussi bien depuis longtemps. Elle se dit qu’à trop regarder son visage sur le programme, elle ignorait le nom du pianiste et le chercha, ce qui lui prit du temps, car fermer les yeux nuit à la lecture.

Villon Laherse.

Après un temps non mesurable – le bonheur pur ne l’est jamais – les dernières notes du tic-toc Choc retentirent dans la nef, et les saints des vitraux soudain défaits de leur sévérité prenaient un coup de jeune sous les applaudissements.

Puis vint la lente coulée dans l’allée centrale ; les gens sortaient en prenant leur temps. Victoire restait sur sa mauvaise chaise, incapable de bouger. Quand le fleuve ne fut plus que rivière, puis filet d’eau incertain où les derniers spectateurs glissaient vers le dehors, elle se leva et se dirigea, le cœur au bord du foie, vers le piano où l’homme s’attardait en discutant avec une ou deux privilégiées qui semblaient le connaître. Elle se planta comme un parasol derrière les groupies roucoulantes et attendit.

Comme il bougeait la tête en l’inclinant un peu, Victoire aperçut brièvement ses yeux et si ces derniers jours avaient été tant soit peu ordinaires, elle aurait crié.

Il avait un œil sombre, noir au point qu’on ne distinguait pas l’iris. L’autre, plus clair, éclatait d’une brillance pointillée, à cause de petites taches…

« Seigneur » se dit Victoire, seul mot qui lui vint à l’esprit et qui, compte tenu du lieu, se trouvait adapté.

Elle n’eut pas le temps de préparer ses phrases et ne sut jamais comment elle se retrouva soudain face à son torse : il était nettement plus grand qu’elle, mais un frigo est plus grand que moi et mon Dieu qu’est-ce que je vais pouvoir…

– C’est à cause de Couperin pourquoi j’ai cette voix, dans cette nef à la con, tout s’accentue…

– Vous avez aimé ? C’est elle celle de ce rêve curieux avec le poisson…

– Oui, le Tic-tic Choc surtout, ce morceau pour moi c’est tellement…

Il la regarde en penchant légèrement la tête, elle ne peut pas s’empêcher de scruter ses oreilles, mais elles ont la même taille, c’est OK de ce côté-là, et quand bien même elles seraient…

– On est loin de chez vous ?

Elle s’entend répondre : « Nnnn… nnon ».

Quand ils passèrent le seuil, Voulfe n’avait pas bougé, couché en plein milieu du salon, le chausson épuisé mourant à courte distance. Il s’éveilla au bruit de la clé. Il s’approcha de Victoire, l’accueillant de son aboiement doux, empressé à lui plaire.

– Wouf.

Ensuite seulement – chaque chose en son temps – il envisagea le Machin qui l’accompagnait.

Les deux s’entreregardèrent, chacun avec le plus grand calme.

Debout près de Villon, Victoire se demandait lequel des deux aboierait le premier.

Parce que Villon venait de retirer sa veste, et qu’à travers le fin tissu de la chemise du concertiste, elle distinguait sur un des avant-bras un tatouage en forme d’étoile de mer.

Tout se passa très vite : Voulfe assis, Villon debout.

L’œil doré de Voulfe dit : Si tu passes à côté d’elle, tu passes à côté de tout, vas-y, fonce.

L’œil noir : Si jamais tu lui fais du mal, le moindre mal, je te bouffe les joyeuses comme je le fais avec les croquettes : une par une.

Les deux yeux de Villon répondirent d’un même chœur : OK à tout.

Après quoi il embrassa Victoire à pleine bouche, descendant à petits baisers ravageurs la ligne du cou, le dessus des seins, les seins eux-mêmes, s’interrompit, entraîna Victoire sur le canapé sans cesser pour autant de la pétrir avec entrain et elle qui fondait sous sa bouche, ployant, tanguant, essayait de rassembler des lambeaux d’idée dans son affolement, il lui dégrafait son soutien-gorge sous les vêtements et y arrivait du premier coup, la classe, et mais enfin je… je…

Je… quoi ??

Couche jamais le premier soir/ C’est trop tôt/ On se connaît pas/ Je suis pas épilée/ Je pèse…

A ce stade du catalogue intérieur, comme s’il en percevait la teneur, Villon s’arrêta en articulant un « j’aime pas les maigres » non négociable, et reprit au chaud de ses lèvres, avec avidité, un tétin droit qui ne demandait que ça.

Pendant ce temps, en gentledog, Voulfe avait gagné la cuisine.

Il mangeait ses croquettes – une par une – un peu goguenard quand même. Dire que Machin devait se sentir persuadé de posséder Victoire… Bah, si ça lui faisait plaisir.

Voulfe décida de faire la grâce à ce grand naïf de le laisser se croire le proprio. Aussi, il dut bien reconnaître, entre deux lentes bouchées d’une ineffable douceur, qu’il le trouvait sympa sans trop savoir pourquoi.

 

- 5 -

 

Beaucoup plus tard, en pleine nuit, Victoire incapable de dormir se leva et gagna le salon, après avoir refermé la porte le plus doucement possible, pour ne pas réveiller ses mâles qui pionçaient du sommeil du juste en plus lumineux concernant Voulfe. La boite à musique était restée sur la table basse ; elle la prit, l’ouvrit. Aussitôt, les notes chargées de rire du Tic-Toc choc s’égrenèrent en cascade, aussitôt les images revinrent à la pelle, aussitôt Victoire sourit à une enfant perdue de vue depuis très longtemps. Une enfant qui croyait aux fées, aux lutins, aux elfes, à la magie. Et qui n’avait pas tort, peut-être. Pas complètement.

La musique finie, pas d’aboiement pour la faire repartir. Elle ferma délicatement le couvercle, avec un petit soupir heureux, un soupir qui contenait la joie du monde, celle qu’on éprouve quand des choses importantes déboulent sans crier gare, quand les attentes deviennent vraies. Après tout, ça arrive. La preuve.

Elle referma le couvercle, sentit le sommeil se pointer et se dit qu’elle profiterait d’une respiration à côté d’elle, d’un corps endormi, d’une vie à ses côtés dans le sommeil. C’était déjà pas mal, au cas où malgré la fatigue elle ne pourrait pas s’endormir tout de suite.

Elle fit un petit signe à Palamède, qui tournoyait dans ses nageoires avec un air prétentieux.

– Tu es mieux qu’avant, murmura-t-elle. C’est vrai que c’est magnifique, ces couleurs… Pas une raison pour te la péter.

Avant de sortir du salon pour regagner son lit, elle voulut jeter un dernier coup d’œil à sa boîte. Les dents du peigne, ou de la scie, brillaient doucement sur le couvercle. Un peu comme Voulfe, mais en plus discret.

VVV

Victoria sourit, parce qu’elle savait maintenant, comme elle avait su avant, allez.

Victoire.

Voulfe.

Manquait, un temps, le dernier V ; impossible que ce fût Virginia, qui devait pour l’heure avoir sur la conscience un nombre considérable de pendaisons brésiliennes.

Mais à présent…

Victoire Voulfe Villon.

VVV

Sans trop savoir à qui elle s’adressait, ni à quoi, Victoire murmura un « merci » à la pénombre. Puis elle se glissa dans son lit, posa un léger baiser sur le bras de Villon, juste sur l’étoile de mer. Jeta un regard sur Voulfe, dormant à ses pieds. S’aperçut qu’ils brillaient tous les deux, dans l’obscurité. Elle n’y avait pas pris garde en se levant.

Villon lui avait dit, après un énième assaut et juste avant de sombrer, qu’il l’avait reconnue à l’église, à cause d’un rêve où il l’avait vue avec un poisson ridicule qui faisait des figures de travelo dans son bocal.

Alors, avec un grand sourire au dedans, Victoire jeta un dernier regard à ses lucioles personnelles, s’enroula dans les couvertures et s’endormit en décidant de trouver tout ça normal pour ce qui s’avérait une excellente raison : Ici et maintenant, ça l’était.

Du dehors, un passant nocturne remarqua depuis une fenêtre une luminosité pâle qui tremblotait légèrement, donnant à l’endroit une allure fantomatique. Il se dit en bougonnant que c’était encore un accro à l’informatique, à cette heure nocturne, si c’est pas malheureux, remonta son col et poursuivit sa route en se disant que cette époque dénuée de magie était décidément bien triste.

 

Joëlle Petillot

 

Lire tous les chapitres

 

  • Vu : 1786

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Joelle Petillot

 

Née le 1er Octobre 1956.

Dernière de quatre, famille d’artistes.

Deux romans publiés aux éditions Chemins de tr@verses :

La belle ogresse

La Reine Monstre

Un recueil de nouvelles : le hasard des rencontres.

Blogs :

La nuit en couleurs sur Overblog.

Wizzz Télérama, sous le nom de Boudune.