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Une lampe entre les dents, Chronique athénienne, Christos Chryssopoulos

Ecrit par Marie du Crest 02.06.14 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Récits, Bassin méditerranéen

Une lampe entre les dents, Chronique athénienne, traduction du grec moderne, Anne-Laure Brisac, 2013, 122 pages, 16,80 €

Ecrivain(s): Christos Chryssopoulos Edition: Actes Sud

Une lampe entre les dents, Chronique athénienne, Christos Chryssopoulos

 

Le flâneur d’Athènes


Le texte de C. Chryssopoulos est un livre singulier : son sous-titre le considère comme une chronique, datée d’ailleurs à l’intérieur du livre (entre décembre 2011 et l’automne suivant), mais il s’affirme aussi comme journal intérieur a posteriori, celui d’un homme, d’un marcheur obsessionnel dans sa ville, qui a abandonné un soir la pièce où il écrit, ce qu’il nomme « la pièce des spectres », pour gagner les rues d’Athènes qu’il connaît parfaitement. Singularité également dans l’étroite tension qui relie le texte et les photos, la plupart prises par l’auteur et qui sont toutes en noir et blanc au format de vignettes, à l’exception de deux d’entre elles qui occupent la page (p.58, montage des magasins fermés dans le contexte de la crise économique et p.103 dans le supplément de « la Lampe », en format paysage, une série de SDF couchés sur des bancs ou sur le bitume).

Le propos avoué de l’écrivain grec est de tenter de « traiter ces matières immédiates », comprenons l’état de la Grèce depuis 2010, la profonde détérioration économique qui a rendu le quotidien des habitants instable, les a placés dans une forme d’état d’urgence. Ce que voit d’abord Chryssopoulos en chemin, ce sont les signes tangibles de cette réalité dont nous entendons parler lointainement en France : des gens hagards, « une forme humaine qui ressemble à un escargot » avec une pancarte entre les mains pour dire qu’elle a faim, ou plus encore dans le texte, un autre qui cherche à récupérer les ressorts d’un vieux matelas abandonné pour survivre. Il s’arrête davantage encore sur sa rencontre avec celui qui n’a plus de vrai nom : A.

L’auteur s’entretient avec lui, rapporte les bribes de sa vie d’ancien plombier subalterne et décrit sa survie dans la rue, qui édicte ses codes et ses lois (p.28 et svtes) et finit par l’éviter. Il y a les gens à la dérive mais aussi les hôtels et les boutiques fermés après avoir fait faillite. L’entreprise de Chryssopoulos, comme il le dit indirectement dans la deuxième épigraphe inaugurale, empruntée à Y. Ioannou, se résume ainsi en ces termes : « le mieux, c’est de fréquenter ces lieux sans se faire connaître, d’observer sans se faire remarquer, de parler sans nouer de lien ». Il regarde Athènes et photographie. Il intercale entre ses propres observations des passages d’autres auteurs qui entrent en résonnance avec ce qu’il note : il cite Marina Tsvetaïna (p.51-2) qui en juillet 1919 s’interrogeait sur le geste de la mendicité, de celui qui donne et de celui qui reçoit. Il évoque Derrida, évoquant les chaussures du tableau de Van Gogh après avoir croisé par hasard un homme portant des chaussures sans chaussettes et blessé au pied. Il insère également une brève (p.70) datée de mars 2011 rapportant un fait divers social : un ferrailleur découvre en fouillant une benne à ordures une valise contenant un cadavre…

Ce que dit Chryssopoulos finalement de cette ville, qui est la sienne, c’est qu’elle n’est que ruines, que les Athéniens ont toujours été confrontés à la destruction : il vivent parmi ces ruines, celles bien sûr de l’Antiquité mais aussi, les « débris humains » d’aujourd’hui. Le passé pèse lourd sur leurs épaules et mine leur présent. Et la flânerie nocturne, principalement, épouse au rythme de la marche les micro-évènements qui la jalonnent comme celui qui la clôt et fait titre du livre : la vision d’un chiffonnier, fouillant à pleine mains une poubelle à roulettes, s’éclairant d’une lampe torche qu’il tient entre ses dents sous le ciel clair d’une nuit athénienne, qui  fait se rejoindre les ordures et les étoiles, quelques instants. Dès la fin de la rédaction de sa flânerie, conçue dans la fulgurance, fin décembre 2011, l’auteur a remis son récit à son éditeur grec (Polis) qui au départ entrait dans le cadre d’un projet, Camera obscura, fondé sur le texte, l’image et la flânerie.

Le volume est enrichi d’un supplément de quelques pages plus tardif, marqué par un retour à Athènes, par l’évocation des balcons de la ville avec ses femmes suspendues au-dessus des rues, puis celle de l’été accablant, de la fin septembre et enfin du triste constat que ce qui prédomine désormais dans l’ordre des choses, c’est l’incapacité de rêver, de dire 2+2=5 comme le rappelle un mur dans Athènes. Que va-t-il arriver ? L’auteur ne peut que répondre que les Athéniens sont « encore dans le noir ».

Pour élargir la découverte de C. Chryssopulos, lire ou relire la chronique de Virginie Neufville (avril 2012) sur son troisième roman, traduit en français, La destruction du Parthénon, qui dans le cadre de l’écriture de fiction croise le propos d’Une lampe entre les dents, puisqu’il imagine un attentat destructeur contre le monument emblématique de l’Acropole, la Ruine par excellence.

 

Marie du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Christos Chryssopoulos

Romancier, essayiste et traducteur, né en 1968, Christos Chryssopoulos est l’auteur de douze ouvrages, le dernier en date étant La Destruction du Parthénon (éd. Kastaniotis, 2010). Il est en Grèce l’un des écrivains les plus prolifiques et les plus originaux de sa génération. Ses livres, traduits en cinq langues, ont été distingués par des prix en Europe et aux Etats-Unis. Lauréat du prix de l’Académie d’Athènes en 2008, il enseigne au Centre national du livre grec et publie régulièrement des articles de critique et de théorie littéraire. Membre du Parlement culturel européen (ECP), il a fondé et dirige le festival littéraire Dasein, qui réunit tous les ans à Athènes écrivains et artistes de la scène internationale (http://daseinfest.blogspot.com). Pour ses romans parus chez Actes Sud, Christos Chryssopoulos a été reçu notamment au festival des littératures européennes de Cognac, au festival Est-Ouest de Die et au festival Passa Porta de Bruxelles (source éditeur).

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.