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Un palimpseste pour l’oubli ! (2), par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous 02.12.16 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un palimpseste pour l’oubli ! (2), par Nadia Agsous

 

A leur tour, les occupant-es de la Basse Casbah mettent en branle leur machine à fabriquer les mythes :

« Mais non ! Mais non ! Vous êtes devenus fous ou quoi ? Mais non ! Ces êtres sont les petits-enfants des djinns des jardins du Roi Shahlilar qui ont pris des formes humaines ! Méfiez-vous ! Ils sont insidieux. Tantôt ils incarnent le bien, tantôt ils épousent le mal. Ils errent dans les interstices du temps et éliminent tout ce qui obstrue leur chemin. Ce sont eux qui ont égorgé les dix-huit poètes qui ont osé révéler à la face du monde leurs desseins meurtriers et destructeurs ! Ô hommes d’ici, rappelez-vous du jour où ils ont kidnappé et violé les huit filles du propriétaire du bar pour se venger de leur père qui incitait les hommes à la débauche et les éloignait du chemin d’Allah. Souvenez-vous de cette journée funèbre où les mots se sont tus. Où les cœurs se sont durcis. Ce jour du malheur où l’obscurité et la peur ont forcé les portes de vos vies empêtrées dans des angoisses d’une terrifiante complexité ».

Ceux et celles qui prétendent être les natifs de ce quartier vieux comme le monde sortent tous les jours, à l’aube, dans les ruelles désertées par les fantômes de la nuit en vociférant :

– « Mais ma parole, vous racontez n’importe quoi ! Vous débloquez tous, vous qui venez d’ailleurs, de contrées inhospitalières ! Nous, enfants de la Casbah qui veillons sur ses sept portes depuis que la vie a triomphé sur la mort, connaissons bien l’histoire de ces faiseurs de mal. Nous savons bien qui ils sont et d’où ils viennent. Nos arrière-grands-pères leur ont parlé. Nos grands-pères les ont côtoyés pendant plusieurs mois lorsqu’ils souffraient de visions surnaturelles. Nos pères les ont combattus. Ces êtres sont les descendants directs de la secte des bâtisseurs de la Casbah à l’époque où le monde était néant ».

Ah, cette culture de la rumeur qui enfle. Enfle. Enfle. Enfle pour éclater comme une grenouille. Ah, cette vilaine manie de colporter des mots et des images qui ne cessent de nourrir les esprits prisonniers de croyances déformées !

Au fur et à mesure que mes pas avancent dans ce quartier dépouillé de son âme, j’ai la vague impression d’apercevoir des ombres évanescentes et virevoltantes qui vont et viennent le long des ruelles étroites, enroulant et déroulant les fils de cette histoire millénaire à l’issue incertaine. Les voilà qu’elles apparaissent à la lumière éblouissante du grand jour qui se laisse séduire par les sonorités musicales qui s’échappent du ventre de la ville engloutie ! Les voilà qu’elles disparaissent dans l’obscurité du malheur qui laisse courir sa furie dans les cœurs qui affrontent avec âpreté la dure épreuve de la vie. Les voilà métamorphosées en ombres fuyantes !

Au milieu de ce quartier où la vie et la mort se croisent, s’entrecroisent et s’entrechoquent, je crois entendre des bruits de vaisselle, des cris de réjouissance, des notes de musique, des rires de femmes, des pleurs d’enfants, des chuchotements, des rires, des rires, encore des rires ! La joie et le bonheur imprègnent ce lieu. Mais… On dirait… On dirait une fête qui bat son plein. Des notes de musique. Des voix de femmes, d’enfants. Et par moments, des voix d’hommes viennent se mêler à ce charivari diurne. Quelques notes de violon. Deux mandoles, trois banjos, plusieurs derboukas jouent des notes de musique sur un air d’antan. Leurs sonorités vibrent au rythme des saisons et des chants aux paroles qui célèbrent l’amour perdu et l’espoir du salut. Une. Deux. Trois. Puis une multitude d’histoires qui entonnent l’hymne de la pensée libre. La vie est belle, tendre, douce, agréable à toucher. La vie est une danse divertissante et émouvante. La Vie est un interminable voyage au bout et hors de soi.

Les ombres qui arpentent les ruelles enchevêtrées ont à présent pris des formes d’apparence humaine. Les voilà métamorphosées en hommes et en femmes qui marchent à perdre haleine dans le creux de la vie qui avance à vive allure dans cette oasis de pauvreté où des âmes se laissent prendre dans le piège de l’illusion qui tue à coups de poing, qui égorge à coups de couteaux, qui assassine à coups de balles !

Des échos de paroles inaudibles se mêlent à des rires assourdissants. Leur vacarme envahit ma tête, mon corps, mon âme. Devant ces bruits sonores qui se faufilent dans les profondeurs de mes angoisses, ma voix se met en marche comme une voiture. Elle avance, s’arrête pour repartir aussitôt, sans bruit, en silence, comme si elle venait de vivre un traumatisme. Dans mes mouvements de fuite en avant et arrière, elle refuse d’émettre le moindre son. Ma voix s’enferme. Je la sens aller et venir dans le fond de ma gorge. Mais je suis incapable de comprendre son langage, haché, déstructuré, déchiqueté. Quelque chose de familier et de douloureux me fait mal au fond de mes entrailles. Ah, si je pouvais !

Si je pouvais ! Si je pouvais, je hurlerais ma peine ! Je déverserais ma douleur ! Je chanterais ma souffrance ! Je dissiperais les ténèbres de l’aveuglement ! J’inventerais ma résilience ! J’éclairerais les zones noires de mon existence ! J’allumerais le feu de ma flamboyance ! Je libèrerais le monde ! Ivre de vie et de musique, j’irais le long des chemins oubliés, et là, face au soleil, loin de la tourmente du monde, je humerais le parfum captivant de la rose du bonheur matinal ; jusqu’aux confins de la folie ! Mais devant mon impuissance…

Je veux crier au monde entier la tragédie de mon pays. Je veux raconter le malheur de ma terre natale. Je veux libérer le mutisme qui agonise au fond de mon cœur. Je veux dire l’indicible, l’invisible, l’inimaginable ; je veux dessiner l’horreur ! Je veux mettre à nu la violence, l’exhiber à l’état brut, au vu et au su de tout le monde. La dénoncer… La défier… La narguer… La dévier de son cours… La faire disparaître… La dissoudre dans la brume du petit jour naissant.

Je n’en peux plus de la vue de ces corps qui courent dans tous les sens, qui tombent par terre comme des mouches, qui agonisent à même le sol. Mon cœur saigne devant ces cadavres nourris par la haine qui tue. Aveuglément ! Ma mémoire pleure du sang. Ma mémoire pleure… Pleure… Pleure… Des larmes mêlées à du sang… Ma mémoire se souvient…

Un jour de printemps, à proximité de ce quartier peuplé de fantômes agonisants, une foule envahit les ruelles, jusqu’aux seuils des maisons. Ils étaient venus de partout. Ils s’étaient donné le mot : Exiger El Mamlaka El ilahia.

Des phrases. Des mots. Des verbes. Des slogans. Des cris. Des vociférations. Des hymnes chantés. Des paragraphes récités. Des chuchotements. Une foule en transe. Dans un état second. Une ruche en effervescence… L’appel… Dieu… Mission… Envoyés sur terre… Place au paradis… Des houris… des houris… Des houris… Dieu... Dieu… Extase !

Et dans cette polyphonie, des bruits de balles tirées sur la foule en transe.

Sang Cadavres RougeFeu Corps Sang Horreur Mort RougeSang Douleur Mort Sang Noir Corps estropiés Sang Sang RougeFeu Corps Effroi Des corps Encore des Corps Partout Sang Sur le sol des vies anéanties Sang Sang Epouvante Sang Sang Sang Impureté Sacrifice humain Ô folie meurtrière ière re re re re e re re !

Hurlements ! Gémissements ! Lamentations ! Râles ! Oh, ces appels au secours qui déchirent le tympan de mon ouïe ! Ce sang qui coule telle une rivière en crue serait-il le signe d’une purification ? Le temps de la rédemption serait-il là, aux portes de nos vies ? Des vies qui vont. Des vies qui viennent. L’éternel recommencement de l’existence et de l’espèce humaine ?

Dans le champ de ma vison, des hommes… Des hommes… Des hommes… Ensevelis dans le voile de la mort livide. Une odeur nauséabonde empeste l’air. Sang… Sacrifice. Du sang… Qui éclabousse la Mémoire collective. Sang… Réincarnation de la vie. Sang… Sur les murs. C’était écrit ! Du sang… Dans les mains. C’était prédit !

Un homme sort d’une maison ; il court à toute allure ; il bouscule tout sur son passage, y compris ses réminiscences cauchemardesques !

Se sauver ! Vite ! Très vite ! Sans se retourner. Et faire le chemin à l’envers. Avancer ! A reculons ! Ne pas perdre une seule minute. Hâter le pas et aller se recueillir sur les vies aux mémoires tatouées de sang rouge folie !

Je voulais revoir la Casbah après tant d’années d’absence. Je rêvais de déconstruire une par une, mot à mot, image par image ces histoires sombres et tragiques racontées au sujet de ce lieu qui a nourri mon enfance. Me voilà au milieu de ce lieu tant sublimé. Me voilà debout au cœur de cet espace en décrépitude qui foisonne de signes qui confirment que les rumeurs les plus incroyables qui circulent au sujet de ce quartier ne sont pas infondées. La Casbah ; cette terre ; bousculée, marquée par des tourments, des malheurs, des tragédies, sans fin.

La Casbah ; cette enclave qui prend l’allure d’un grand corps malade atteint d’une maladie que les médecins du monde entier ont décrété incurable. Point de répit ! Elle frappe dans le dos et s’enfuit à toute allure !

Halte ! Halte ! La Casbah agonise ! La Casbah meurt ! Elle sombre. Sombre. Sombre et s’imprègne des miasmes de son corps qui se donne sans résistance à la mort.

Non ! Non ! Pas de remise de soi ! Non ! Non ! Pas d’engloutissement ! Non ! Non ! Pas d’anéantissement ! La vie avant tout !

L’urgence ?

Un palimpseste pour l’oubli !

 

Nadia Agsous

 

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook