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Un monstre et un chaos, Hubert Haddad (par Mona)

Ecrit par Mona 19.11.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Zulma

Un monstre et un chaos, août 2019, 368 pages, 20 €

Ecrivain(s): Hubert Haddad Edition: Zulma

Un monstre et un chaos, Hubert Haddad (par Mona)

 

Une belle leçon d’humanité

Hubert Haddad nous conte une « histoire pleine de bruit et de fureur », pas juste celle du monde juif mais celle d’une humanité tout entière qui a sombré. Le monstre et le chaos du titre nous plongent dans la transgression des normes humaines, « folle mécanique sans contour », et le un, déterminant indéfini, souligne la valeur générale de cette « monstruosité sans faille bientôt universelle ».

L’auteur joue habilement avec le double registre du réel et du fantastique auquel appartient le monstre. Il ressuscite le shtetl défunt et fait revivre le deuxième plus grand ghetto de Pologne, le ghetto de Lodz appelé Litzmannstadt par les nazis, transformé en énorme centre industriel sous le règne corrompu du « roi Chaim », le doyen Rumkovski. Cet homme au passé humanitaire pourtant irréprochable a prononcé le discours monstrueux « donnez-moi vos enfants », retranscrit par l’auteur. Appel terrifiant à la population juive pour livrer 20.000 enfants aux monstres du Reich dans la folle illusion d’assurer la survie des autres.

Sous ce monde à la fois réel et « havre d’illusion », le romancier fait palpiter tout un monde fantasmagorique grouillant de golems et de dibbouks : le monde Yiddish reprend vie.

 

Le double

L’histoire tragique s’inscrit sous le signe du double et de la Kabbale. La fable n’est pas contée par un idiot mais par un enfant voué au « brusque dédoublement », Alter, l’autre, le jumeau d’Ariel. Le prologue s’ouvre et se clôt sur le mystère des anges : d’Ariel, l’ange de lumière, à l’ange de feu qui révèle la puissance des lettres hébraïques. Dans les chapitres qui suivent, au nombre de quarante comme le livre de l’Exode, la narration à la première personne cède brutalement la place à la troisième personne pour raconter les péripéties d’Alter, le jumeau endeuillé. Mi félin, mi lutin, il se faufile à travers les ruelles ou les champs enneigés, trouve abri à l’ombre des tombes ou sous les feux des projecteurs des théâtres du ghetto. Les hommes s’amusent pendant que l’on prépare les fosses. « L’enfant sans nom », affublé d’un nom goy, oublie le sien propre et c’est l’histoire d’une dépersonnalisation que l’on nous raconte (« moi qui ne suis personne… est-il possible de se perdre soi-même comme on perd un manteau ou un chapeau ? »).

L’épilogue offre un jeu de miroirs, foisonnement infini d’identités multiples sujettes à quiproquo : Alter, l’autre, a adopté comme nom de scène, Ariel, le nom de son frère défunt, et a baptisé de son nom propre, Alter, son sosie de bois, marionnette façonnée à son effigie. Alter, le jumeau survivant, enterre Ariel, l’ange de bois et de chiffon redevenu « le bel Ariel, son frère jumeau » car « on ne tue pas un ange de bois et de chiffon ! ». Pas étonnant que le lecteur perde un peu le fil. Une remarque du narrateur semble un avertissement : « Le goût des devinettes, des allusions et des énigmes les rendait farouchement laconiques, incompréhensibles » et le protagoniste lui-même reste perplexe : « Jan-Matheusza ne comprend rien à cette histoire ».

Mais notre attention tant sollicitée nous laisse le loisir de s’amuser à décrypter ce qui affleure à l’ombre de ce qui est dit. Ce qu’Hubert Haddad dit des langues dans son glossaire final : « Partition imagée qui se laisse entendre à demi-mots » définit aussi son roman.

Y aurait-il, comme le prétend le Zohar, quelque chose à voir sous le vêtement, le « cœur pantelant du secret. Quel secret ? »

 

Le chaos d’une âme

Au chaos du monde correspond le chaos d’une âme (« espèce de dislocation, de décollement d’âme » sous l’emprise des « forces énormes, incontrôlables de la nuit »). Il se joue un drame singulier et archaïque au sein d’Alter appelé à « se faufiler entre le chaos du monde et son désert intérieur ». Son histoire met en scène un moi morcelé (« combien faudrait-il recoller de morceaux dissemblables, comme les pièces d’un puzzle, pour recouvrer la paix d’avant ? ») et les tortures du manque liées à l’énigme insoluble (« pourquoi ce qui palpite si près de soi disparaîtrait-il ? »). Alter éprouve la nostalgie d’une unité « indivisible », le traumatisme d’un paradis perdu (« ni lui ni Ariel ne pouvait désapprendre cet éden de connivence »). Bel entrelacement entre le symbolique et l’imaginaire, d’où l’évocation récurrente de miroirs et de pantins supports de fantasmes.

Le motif de la gémellité hante Hubert Haddad. L’auteur aime conter des romans de l’absence où les personnages se voient confrontés à la disparition de soi à travers l’autre. Soumis à l’épreuve de la perte de « son frère sans vie, sa propre image », la douloureuse interrogation d’Alter (« où suis-je, où es-tu, comment vivre sans toi, sans moi ? ») résonne avec la tragédie personnelle de l’auteur, endeuillé par le suicide de son propre frère, Michael. Déjà le protagoniste israélien de son roman Palestine prenait l’identité d’un sosie palestinien et devait apprivoiser le vide. A la fin du roman, Alter se sent happé par le néant : « Alter poursuit longtemps son œuvre de fossoyeur… comme si la tombe l’appelait, comme si Ariel voulait lui faire une place ». Haddad écrit-il aussi par mimétisme avec Alter ?

Le roman joue avec l’ambivalence. L’angoisse du néant (« Alter craint de disparaître sans retour ») s’accompagne d’une fascination morbide pour l’abolition de l’être : le jeune marionnettiste s’exerce à l’immobilité « afin qu’on ne sache plus distinguer le vivant de l’inerte ».

 

Art et artifice

Est-ce pour conjurer tout cela que l’auteur s’oblige à une maîtrise extrême du style, surtout ne pas ressembler au maître des marionnettes ? (« Maître Azoi peut bien conter des histoires. Mais avec l’âge et dans l’adversité, il n’est plus très sûr d’être aux commandes du castelet »). La perfection maniaque des termes techniques (escalier hélicoïdal, égoïne, faîtage, pilastre, palan…) et des descriptions botaniques (gratterons, akènes, capitules de bardane…) d’une précision extrême agace parfois.

L’auteur sait écrire et il le montre. Un peu trop peut-être. On apprécie son sens musical, l’art des belles allitérations (« le pilpoul des porteurs de papillotes ») mais pourquoi faut-il que la neige « choit continûment », qu’un cheval soit un équidé, que le narrateur se demande « que pourrait-il échoir ? » Pourquoi tant de manières ? Du lyrisme un peu appliqué des « profondes nuits écrasées d’étoiles » aux images assez alambiquées des feuilles qui « chutent comme des mains d’ombre contre un miroir », l’auteur aime les phrases décoratives et ne donne pas dans la simplicité. On songe à Aharon Appelfeld : enfant juif traqué, souffrance ancestrale du peuple juif, aveuglement à la catastrophe imminente, oscillation permanente entre rêve et réalité… mais loin de sa langue sobre et limpide. Fallait-il farcir le texte d’autant d’allusions savantes (Sefer Yetsirah, Rabbi Loew, Rabbi Baal Shem Tov, Eliezer…) ? La belle authenticité des termes Yiddish qui colorent le récit se savoure à elle seule.

 

Une tragédie mythique

Tragédie existentielle, « drame obscur », Un monstre et un chaos se déploie forcément avec grande ampleur dans une dimension cosmique et mythique.

Quand on pleure, « l’eau du ciel glisse sur les visages » et les jumeaux terrestres ont leurs doubles célestes. La fêlure entre eux s’inscrit au sein du divin cosmique : « Existe-t-il au secret du ciel, quelque part dans la Voie lactée, une terre jumelle égarée ? ». La perte du jumeau et l’aspiration à la plénitude qui s’ensuit renvoie à l’utopie de l’Un dans la tradition mystique d’union avec le divin. Symbole du désir d’immortalité ou mauvais présage, un jumeau doit disparaître pour assurer la survie de l’autre : « les jumeaux portaient malheur, il fallait en éliminer un ». Ambivalence aussi de la poupée de chiffons confectionnée par Alter-Ariel dans l’antre aux pantins : aide précieuse pour suppléer au manque, elle prend la valeur symbolique d’un objet transitionnel magique mais façonner une idole porte malheur (« on ne déroge au deuxième commandement qu’à ses risques et périls »). A la fin, il vaut mieux qu’Alter enterre son effigie. Toute la puissance du mythe donne une résonance universelle au récit.

 

De la tendresse

Malgré des connotations appuyées, le roman peut avoir une simplicité émouvante. Une phrase toute simple « on ne parlera plus yiddish », aussi simple que les lettres hébraïques « jamais plus » découvertes par Alter sur les anciennes tombes, a une force évocatrice bouleversante. De même la remarque acerbe : « un juif en péril, cruelle redondance ». L’acteur du ghetto nous rappelle bien que « c’est toujours la même histoire ».

Ce qui touche le plus, c’est l’infinie tendresse à l’égard du peuple juif présente dans tout le récit. Il y a la sincère admiration pour les « dialecticiens des nuages » et « la splendeur cachée » du Zohar (Le Livre de la Splendeur), les anecdotes cruelles qui résument les persécutions ancestrales dont ont été victimes les Juifs ; l’histoire de l’acteur du ghetto « rendu fou au sortir d’un pogrom à Lublin où toute sa troupe fut brûlée vive, de sorte qu’il n’était plus utile à grand-chose, sinon à épouvanter son public lorsque le chaos s’emparait de lui ».

Tendre mémoire aussi de Jérusalem, « Yeroushalaïm invoquée depuis mille et mille ans… », symbole d’espoir face à l’adversité.

Il y a l’humour parfois noir : la devise nazie reprise en yiddish « Arbet makt fray » par l’affreux doyen. On goûte la satire des catholiques polonais complices : « simagrées dévotes… Génuflexions et signes de croix trempés ou non d’eau bénite étaient pour lui des pantomimes à peine moins alarmantes que le pas de l’oie ou le salut hitlérien. Et l’homme mort du calvaire planté sur un mur du réfectoire lui semblait aussi incongru que le massacre de cerf… ».

Aucune ambivalence alors quand il s’agit de décrire la haine antisémite qui remonte du fond des ténèbres.

Seule équivoque : l’image écornée des « malheureux moutons voués à l’abattoir » pour décrire la file des habitants du ghetto ou l’enfant poussé par son camarade à s’évader de la prison « comme un agnelet qu’on pousse à la tonte ». Largement contrebalancé par un vibrant hommage à la résistance juive « sioniste, socialiste, bundiste… maquisards… » : « l’honneur et l’audace désespérée des insurgés de Cracovie et de Byalistok, de Bedzin, Tarnow, Czestochowa ou Sosnowiec… ».

 

Se relier à l’autre

Le mal radical, l’anéantissement du peuple juif, sujet inépuisable de perplexité, donne au roman sa problématique : « Par quel mystère le Reich guetté par la défaite, accordait-il la priorité à l’extermination des Juifs ? ».

Le mal résiste au sens comme « le petit air idiot » fredonné par les enfants (« une cerise, une cerise et deux noyaux… »). On comprend mieux la remarque sibylline : « l’enfer est une comptine ».

Comment répondre à l’énigme du mal ? Par une blague juive : « Herr Hitler ne veut pas qu’il reste un seul antisémite après lui ! » ou par le recours aux mythes (les nephilims malveillants de la mystique juive, Némésis de l’antiquité grecque…).

La sagesse du Talmud accompagne le récit comme aide à la compréhension du monde. Une source de lumières réparatrice émane de la tradition (« d’immémoriales traditions plus solides que tous les temples de pierre »). On dit de Schmuel lors du rite, un jour de Shabbat, « il ramenait la lumière vers lui ». A distinguer de la croyance religieuse (« Bien qu’il ne lui accordât aucune créance, Schmuel attachait une importance affective, au fond essentielle, à ce très fragile et délectable mystère d’une initiation perpétuée de semaine en semaine depuis des millénaires »).

Comment se tenir hors de portée du mal ? Imiter Alter « volatilisé comme un lutin » à la fin de l’histoire ? Hélas, le rêve d’invulnérabilité demeure une fable. On n’est jamais plus plongé dans le réel que quand on veut le conjurer. Condition humaine tragi-comique. Mais la fantasmagorie a le pouvoir de « convertir la nausée en euphorie ». Les théâtres du ghetto, ses musiques, ses contes et ses fables comme seule issue.

 

Hubert Haddad offre une belle leçon d’humanité. Face à l’inhumaine monstruosité morale, il faut clamer son appartenance à l’humanité, articuler les paroles qui humanisent. Éloge de l’altérité portée par le personnage principal, Alter.

Éloge du mythe qui relie les hommes entre eux et offre un rempart contre les forces hostiles. Afin de souligner l’importance du sens premier du mot religion, « relier », l’auteur fait suivre le roman d’un « à propos d’un monstre et d’un chaos »), morale explicative un peu superflue (sous l’égide de deux penseurs diamétralement opposés, Blaise Pascal… et Nietzsche). Mais on avait compris que la culture juive, rendue vive et éternelle par la plume de l’auteur, touche à l’universel.

Ce roman souligne que le judaïsme est aussi un humanisme.

Sacralisation de la vie (« on ne joue pas avec le sang »), interdiction de la chasse (« le Lévitique interdisait d’effrayer un animal, et plus encore de le tuer sauvagement, comme ça, à la sauvette »). Primauté de la raison sur la force physique, de la loi sur la pulsion. Importance de l’esprit critique à l’inverse des théologiens de la faculté de Cracovie (« il n’y avait pas un étudiant pour mettre en doute la véracité d’un seul point de liturgie »). Et enfin, évocation pittoresque de la générosité du cœur juif : « c’est une manie chez nous de farcir les gens de cadeaux ».

Hubert Haddad écrit en Janus un roman qu’il clôt sur la destinée des Juifs dans leur diversité : ceux qui restent et ceux qui font leur alyah, ceux qui suivent la voie des Hassids et ceux qui sont fidèles au courant rationaliste de Maimonide (« les huit degrés de la charité »). Tous unis dans le souvenir d’un monde défunt.

Le proverbe yiddish de la fin, « On peut rendre le rêve plus grand que la nuit », dit bien que le sommeil n’engendre pas que des monstres.

 

Mona

 

Tout à la fois poète, romancier, historien d’art, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad, né à Tunis en 1947, est l’auteur d’une œuvre vaste et diverse, d’une forte unité d’inspiration, portée par une attention de tous les instants aux ressources prodigieuses de l’imaginaire. Depuis Un rêve de glace, jusqu’aux interventions borgésiennes de L’Univers, premier roman-dictionnaire, et l’onirisme échevelé de Géométrie d’un rêve ou les rivières d’histoires de ses Nouvelles du jour et de la nuit, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’artiste et d’homme libre (Présentation de l’auteur sur le site des Éditions Zulma).

 

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A propos de l'écrivain

Hubert Haddad

Tout à la fois poète, romancier, historien d’art, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad, né à Tunis en 1947, est l’auteur d’une œuvre vaste et diverse, d’une forte unité d’inspiration, portée par une attention de tous les instants aux ressources prodigieuses de l’imaginaire. Depuis Un rêve de glace, jusqu’aux interventions borgésiennes de l’Univers, premier roman-dictionnaire, et l’onirisme échevelé de Géométrie d’un rêve ou les rivières d’histoires de ses Nouvelles du jour et de la nuit, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’artiste et d’homme libre. (Présentation de l’auteur sur le site des Éditions Zulma)

 


A propos du rédacteur

Mona

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Mona Guyot (pseudonyme Mona) née à Paris, ancienne élève de l'Ecole du spectacle, ex-comédienne du théâtre Roland Pilain,

Liseuse à voix haute au sein de l'association des Mots Parleurs  (participation à des lectures poétiques en milieu associatif et Festivals : Mots Dits Mots Lus, Mots à croquer...) et enseignante.