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Un monstre et un chaos, Hubert Haddad (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 22.08.19 dans La Une Livres, En Vitrine, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Zulma

Un monstre et un chaos, août 2019, 352 pages, 20 €

Ecrivain(s): Hubert Haddad Edition: Zulma

Un monstre et un chaos, Hubert Haddad (par Léon-Marc Levy)

 

C’est dans un voyage au bout du cauchemar que nous emmène Hubert Haddad dans ce roman. Du Shtetl misérable de Mirlek au Ghetto de Lodz, jamais l’horreur ne lâchera le jeune héros de cette histoire. Il y a eu, bien sûr, d’autres fictions situées dans le même cadre, mais Haddad nous prend au cœur par un parti-pris d’intimité. Il dit non seulement le malheur collectif, mais la redéposition de ce malheur sur un enfant solitaire de douze ans qui doit tout inventer pour survivre. Et c’est sur les traces de cet enfant à qui on a tout pris – famille, frère jumeau, maison, table où se nourrir et jusqu’à l’identité – que nous traversons les ruelles et rues dévastées de Lodz en son Ghetto, les lieux où l’humanité (peut-on encore l’appeler ainsi ?) a atteint l’extrême limite de l’Enfer sur terre, les lieux où s’écrivent les traces indélébiles de la sauvagerie des hommes envers des hommes, les lieux enfin qui resteront à jamais inscrits dans la mémoire des êtres de conscience.

Mirlek, le shtetl d’origine où s’entassent des Juifs plus pauvres que les pauvres dans une vie rythmée par les famines et les pogroms, par les légendes et les dibbouks. On pense alors à Albert Londres et son voyage au cœur du judaïsme européen. Lieu cependant de bel amour. Celui de Shaena – est-ce la mère, est-ce la grande sœur ? – pour ses deux anges jumeaux, Ariel, Alter. Celui du forgeron, l’oncle Warshauer, figure puissante et généreuse, taiseux et bon, tout droit sorti des mythes du shtetl, sorte de Golem bienveillant revenu de la Grande Guerre qui a décimé ses compagnons.

« En fait, l’oncle Warshauer, seul survivant, rentré l’âme fracassée au shtetl. Il s’était remis à la tâche en automate, allant de la forge à l’enclume tel un jacquemart d’horloge, tenaillant et martelant les métaux chauffés à blanc tandis qu’au-dessus râlait un énorme soufflet. Les yeux dans les étincelles, le forgeron ne semblait voir que les ailes innombrables d’un ange de feu, battues, rebattues et, dans cette gueule de braises, les langues jaillissantes vite déliées comme des lettres hébraïques, comme les lettres du kaddish, hautes, éperdues, aussitôt ravalées… יִתְגַדַל וְיִתְקַדַשׁ שְמֵהּ רַבָא ».

Comme le prophète de Moby Dick, un personnage étrange vient au shtetl annoncer un avenir menaçant, L’Apocalypse proche. C’est le Monstre et le Chaos qui grondent.

« Ce Nesham avait l’aspect de ces coureurs de prairies, journaliers qui se louent à la petite enchère pour les semailles, la tonte des moutons ou le moissonnage. Son accoutrement comme toute sa personne, au demeurant altière, était rendu blafard sous une poussière agglutinante de son et de paille.

On lui avait interdit l’accès au Saint des saints et sa voix de ténor retentit en plein air pour dire les présages à la foule médusée.

– J’ai fait un rêve dans un rêve. Les arrêts de la Cour céleste m’ont été révélés tandis que je croyais sortir du sommeil et retrouver les servitudes de la matière. Je ne vous apporte qu’un soixantième de prophétie ! Voici, il monte d’Allemagne un souffle empuanti des ténèbres du Shéol. Priez avant Souccot, avant Yom Kippour et Rosh Hachana ! Les portes des larmes sont grandes ouvertes. Les millions d’anges et les démons de divination eux-mêmes n’y peuvent rien… ».

Et l’horreur va déferler. Loin derrière le shtetl, là où Alter, perdu, croira trouver refuge. Lodz et son Ghetto, annexe des territoires infernaux, océan de chaos où règne le monstre de fer, de haine, de violence et de sang.

De l’Enfer, jaillit Alter comme un ange. Blond, dessiné comme un Leonardo ou un Raffaello. Un trait de lumière sorti de l’obscurité, la beauté brisant la laideur, le Ciel répondant à l’Enfer. Alter, c’est son nom, du moins à l’origine. Dans les vents et marées de la traversée du Mal, il en changera mais le retrouvera. Hubert Haddad signe ainsi un hors-de-soi et un en-soi. Parce que l’horreur ne peut être supportée, vécue par un être réel. Aussi, Alter (prénom étrangement latin, l’Autre) va se dépouiller de son soi et ainsi c’est l’autre de l’autre qui va devoir affronter le cauchemar. Une façon d’évitement, une voie de survie. Il s’appellera Ariel bien sûr, comme le frère perdu. Ce dédoublement prendra – au fond du Ghetto dévasté – une forme concrète, celle d’une marionnette qu’Alter (ou …) fera « vivre » dans un spectacle donné aux fantômes blêmes du Ghetto et à laquelle il donnera le nom d’Ariel. Celui de son frère jumeau arraché à son amour et à sa chair.

Hubert Haddad fait vivre au fond du gouffre la résistance de l’esprit humain. Dévastés, massacrés, écrasés de travail obligé, désespérés, les Juifs continuent à exister. Spirituellement et culturellement. Les synagogues sont détruites ? On en fait d’autres, en des lieux improbables. Les spectacles sont abolis ? On crée un théâtre secret où les morts-vivants vont rire – encore. Le grotesque devient alors la couleur qui répond à l’obscurité.

Grotesque des spectacles joués dans le théâtre de l’enfer. Grotesque du personnage qui prétend régir et « protéger » la communauté juive du Ghetto, Chaïm Rumkowski, sorte de Falstaff juif, magouillant avec les bourreaux, promettant aux zombies du Ghetto la vie sauve. Ignoble personnage, ivre de pouvoir alors qu’il n’en a aucun si ce n’est son statut de chien des nazis. C’est de sa bouche que sortira le discours le plus terrifiant jamais prononcé de mémoire humaine. Hubert Haddad interrompt son récit fictionnel et fait place à un discours réellement prononcé par Rumkowski le 4 septembre 1942 et qu’il retranscrit. Un extrait suffira à en dire l’ignominie.

« […] Je dois vous révéler un secret : ils ont réclamé vingt-mille victimes ! Trois mille par jour pendant huit jours… Je suis parvenu à réduire ce nombre, mais pas à abroger la clause obligatoire : qu’il comprenne les moins de dix ans. Comme le total ne représente que deux tiers des âmes demandées, les malades devront faire la différence, il n’y a pas d’autre alternative. Je vous tends mes mains tremblantes, et vous supplie : remettez-moi les chers petits ! […] ».

Ode aux disparus, au courage, à la survivance. Hymne aux martyrs de Lodz et d’ailleurs. Chant de l’enfance glorieuse et de l’art malgré tout. Haddad déploie l’épopée de ceux qui n’avaient plus de voix pour se faire entendre quelque part dans un monde aveugle et sourd. Son écriture magnifique en fait une symphonie universelle. Et de ce chant choral pointe – en la personne d’un photographe (qui a vraiment existé et dont nous connaissons les photos belles et terribles)*, Henryk Ross, l’appel à la mémoire, à ne jamais oublier le Monstre et le Chaos.

Ce livre s’impose en cette rentrée littéraire et très au-delà, comme un futur grand classique.

 

Léon-Marc Levy

 

* Voir des photos du Ghetto de Lodz d’Henryk Ross :

https://www.demotivateur.fr/article/les-photographies-poignantes-de-henryk-ross-temoignages-de-la-vie-dans-le-ghetto-de-lodz-9566

 

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A propos de l'écrivain

Hubert Haddad

Tout à la fois poète, romancier, historien d’art, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad, né à Tunis en 1947, est l’auteur d’une œuvre vaste et diverse, d’une forte unité d’inspiration, portée par une attention de tous les instants aux ressources prodigieuses de l’imaginaire. Depuis Un rêve de glace, jusqu’aux interventions borgésiennes de l’Univers, premier roman-dictionnaire, et l’onirisme échevelé de Géométrie d’un rêve ou les rivières d’histoires de ses Nouvelles du jour et de la nuit, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’artiste et d’homme libre. (Présentation de l’auteur sur le site des Éditions Zulma)

 


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil