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Un coup de dés, Claude Minière (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 24.01.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Tinbad

Un coup de dés, novembre 2019, 51 pages, 11,50 €

Ecrivain(s): Claude Minière Edition: Tinbad

Un coup de dés, Claude Minière (par Philippe Chauché)

 

« Pourquoi écrit-il sous le manteau ? Parce qu’il craint que ses pensées lui échappent. Pensée échappée, je la voulais écrire : j’écris au lieu qu’elle m’est échappée. Quand il écrit, sa pensée ne lui échappe pas ».

« Quiconque n’ayant plus que huit jours à vivre ne jugerait pas que le parti de croire que tout cela n’est pas un coup de hasard, aurait entièrement perdu l’esprit. Or si les passions ne nous tenaient point, huit jours et cent ans sont une même chose », Pensées, Blaise Pascal (1).

Pour saisir la force qui se dégage d’un livre, son pouvoir de séduction, il convient parfois de reprendre à son compte ses premières phrases. « Celui qui écrit pose la main sur un grand son. Cette simple feuille de papier est déjà traversée de roulements sonores, de batailles passées et d’appels insoupçonnés », c’est ainsi qu’un Un coup de dès s’ouvre à nous. Comme pour un opéra, ou un standard de jazz, les premières mesures dévoilent les lignes et les couleurs qui vont ensuite se développer, s’épanouir.

Ces premières phrases ou ces premières notes augurent de ce qui s’avance, de ce qui s’annonce. Et ce qui s’annonce là est exceptionnel, la maigreur du livre, cinquante et une pages, en renforce la pertinence, la force et la grâce. Cinquante et une pages où chaque mot est compté et choisi comme s’il s’agissait d’une formule mathématique, dans l’ombre et la lumière de Blaise Pascal. D’un trait, il écrit, la ligne va droit à la pensée hantée par le hasard, un poète se pose de semblables questions plus de deux siècles plus tard. La réponse se trouve dans l’écriture, dans ces phrases que Blaise Pascal découpe, et classe, comme un poème qui s’étire sous nos yeux. Ecrire non pas sur un coup de tête, mais comme un coup de dés.

« L’écriture force la main ».

Claude Minière s’attache aux pas, aux mouvements, et donc à la pensée de Blaise Pascal, qui est ce coup de dé, et quand « il écrit sa pensée, il pense son écriture ». Pascal au travail, plume à la main, va d’un point à l’autre, « écrit sous le manteau », sa Bible ouverte, et il ne détourne pas son regard face au néant, il s’en saisit comme Mallarmé. Je l’imagine à Tournon, au numéro 2, allée du Château, face au Rhône (2), puis à Avignon, écrivant et se liant d’amitié avec les Félibres et Frédéric Mistral, qui recherchent eux aussi le point parfait de la langue nostre, ce coup de dès provençal. Un coup de dèsassocie à ce cher Pascal, un autre horloger de la langue, Lautréamont-Ducasse, adepte lui aussi des coups de dès métaphoriques, métaphysiques et mathématiques – Arithmétique ! algèbre ! géométrie ! trinité grandiose ! triangle lumineux ! Celui qui ne vous a pas connues est un insensé ! (3), du tournoiement des corps, de la pensée et du style. Ses Pensées, un temps baptisées Apologie, brillent de tous ces feux, pas une flamme qui ne se ressemble, et celle qu’il a allumée en 1670 lors de la première édition des Pensées, n’est pas prête de s’éteindre. L’aventure de la pensée brûle ainsi, et ne cesse d’être attisée de siècle en siècle.

« Le secret est indispensable au libre développement de l’aventure ».

 

Philippe Chauché

 

(1) http://kaempfer.free.fr/oeuvres/pdf/pascal-pensees.pdf

(2) « Jamais pensée ne se présente à moi, détachée, je n’en ai pas de cette sorte et reste ici dans l’embarras ; les miennes formant le trait, musicalement placées, d’un ensemble et, à s’isoler, je les sens perdre jusqu’à leur vérité et sonner faux », Lettre de Stéphane Mallarmé du 17 août 1898 à un journal qui lui demandait « une pensée » (Mallarmé à Tournon et au-delà, sous la direction de Gordon Millan, Classiques Garnier, 2018).

(3) Les Chants de Maldoror, Chant deuxième, Isidore Ducasse Comte de Lautréamont, Œuvres complètes, La Table Ronde, 1970.

 

Claude Minière conjugue au présent, essais, poésies et romans, on lui doit notamment : Encore cent ans pour Melville* ; Pound caractère chinois (Gallimard, L’Infini) ; Viallat (essai, Editions Georges Fall) ; Un enfant joue (poésie, Editions Tarabuste).

http://www.lacauselitteraire.fr/encore-cent-ans-pour-melville-claude-miniere-par-philippe-chauche

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A propos de l'écrivain

Claude Minière

 

Claude Minière est né à Paris le 25 octobre 1938, dans le 18e arrondissement. Poète et essayiste, il est l’auteur d’une quinzaine de livres de poésie, dont La mort des héros chez Carte Blanche éditions, Lucrèce chez Flammarion, Perfection chez Rouge Profond, La trame d’or chez Marie Delabre éditions, Le temps est un dieu dissipé, Hymnes, Je Hiéroglyphe, Grand Poème Prose chez Tarabuste, ainsi que de plusieurs essais dont Traité du scandale chez Rouge Profond, L’art en France (1960-1995) aux Nouvelles éditions françaises, Pound caractère chinois collection L’Infini chez Gallimard, Notes sur le départ chez Tarabuste, Le théâtre de verdure chez Marie Delabre éditions, et d’un journal Pall Mall 2002-2003 aux éditions Comp’Act.

 

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit, travaille et écrit à Avignon. Journaliste à  Radio France, il suit notamment le Festival d’Avignon. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » publié par les Editions Atlantica et publie quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com