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Trait bleu, Jacques Bablon

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa 25.03.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Polars, Roman, Jigal

Trait bleu, février 2015, 152 pages, 17 €

Ecrivain(s): Jacques Bablon Edition: Jigal

Trait bleu, Jacques Bablon

Monologue, carnet intime, journal de « débords », Trait bleu dépeint, tous freins lâchés, les péripéties de la vie cabossée d’un gars, qui, comme le chantait le regretté Pierre Vassiliu, n’avait pas de papa, n’avait pas de maman. Mais le gars en question ne s’appelle pas Armand, d’ailleurs dans son journal intime il ne se nomme pas, il se raconte. Il vit quelque part… sans doute aux Etats-Unis, mais à quoi bon préciser les lieux ? Le narrateur n’en éprouve pas le besoin… du coup, nous non plus. Quand ? Ce n’est pas l’achat d’une Toyota Cressida d’occasion qui permettra au lecteur de situer avec précision l’histoire dans le temps. Seule solution : sauter à pieds joints dans l’univers du mal barré de l’existence et partager avec lui dans une complicité voyeuse son incroyable destinée. Et là, promis, vous ne serez pas déçus.

Le conteur, un mec fragile, sensible et impulsif, un maladroit de la gâchette, mais un expert en pêche à la cuillère, n’a pas connu dans sa prime jeunesse les bienfaits de la résilience et l’on devine qu’il vit depuis sa naissance en situation précaire tant sur le plan affectif que psychologique. Accusé d’un meurtre dont il refuse d’expliquer le mobile, mais qu’il reconnaît avec orgueil, son équilibre instable vole en éclats lorsqu’il apprend que le véritable meurtrier est Iggy, son pote, son frère de cœur, et que celui-ci vient de se pendre dans sa cellule. Nouvelle cassure, déstabilisation totale, tout à construire, à reconstruire…  et c’est loin d’être fini…

Oui, Trait bleu est avant tout un roman noir avec son lot de rebondissements, d’embrouilles, de cadavres, de chasse à l’homme, de sévices, de vieilles caisses pourries, de musique country, de dingues prêts au pire pour récupérer leur fric, de personnages atypiques, de femmes musiciennes, légères, inconséquentes et d’autres plus maternelles et d’animaux aussi… des rats, des cochons, une poule… Un roman noir qui se lit d’une traite ; un roman intense, souvent drôle, ironique, servi par un style en apparence simple, familier, avec des phrases courtes, elliptiques, percutantes et des fulgurances poétiques. Un roman qui flirte de manière humoristique, et là n’est pas son moindre intérêt, avec la psychiatrie.

« Le psy sévissait derrière les barreaux. J’avais le droit de bénéficier de ses services. Je savais pas trop comment ça marchait, juste que c’est sur ce qui s’est passé quand j’étais petit qu’il se penche. Va pour le psy.

– Comment voyez-vous votre père ?

J’étais de père inconnu, il était con ou quoi ? Plutôt que de lui faire la remarque, je lui ai balancé un truc bidon :

– Comme une chaise vide.

Surprise ! Ma réponse a retenu son attention. Il avait un faible pour la métaphore, je ne me suis pas retenu de lui faire plaisir » (p.7).

Facile dès lors de saisir la perche tendue pour faire de Trait bleu une lecture plus analytique, y voir également une fable, un conte sur la capacité humaine de se confronter, intégrer et être transformé par les expériences aversives. Ajustements qui prennent du temps, jouent au yoyo avec une libido en dents de scie aussi floue parfois que la capacité du héros à viser juste avec son Glock. Que penser des indentifications hasardeuses avec le père biologique (John-Fitzgerald) ou son image idéalisée (Big Jim) ? Trait bleu et la psychanalyse ? On serait presque tenté d’y croire tant l’auteur parsème la narration de petits cailloux et autant de gros pavés qui vont dans ce sens et indiquent le chemin vers ce trait bleu porteur d’espoir dans un ciel ténébreux. Un hasard si, pas moins de trois psys se faufilent dans ces 152 pages ? Les lieux qui abritent les humains, maisons, caravanes, sont dévastés ou bouffés par la rouille et s’opposent à la beauté d’un environnement naturel, généreux, pur et régénérateur. Enfin, clé ultime, la recherche constante du narrateur de cette « conjugaison affective » qui permet de se reconstruire et qu’il trouvera dans le calme et la patience auprès de Lisa, une mère abandonnée par le père de son enfant, confirme le bien-fondé de cette interprétation.

Si l’on peut faire l’économie de cette plongée en résilience et se laisser porter par l’histoire, juste pour le plaisir des faits, des mots, du style et des émotions, le roman ayant tous les atouts pour séduire le plus exigeant des amateurs du genre noir, il serait dommage de ne pas savourer cette dimension inattendue, parfois bouleversante et certainement pas glissée sans volonté délibérée, ni malice, dans le scénario par Jacques Bablon.

Roman noir décalé, superbe réussite, Trait bleu n’aurait pas à rougir d’un possible sous-titre… On serait enclin à choisir « Sauve-toi, la vie t’appelle » (1), comme l’écrivait si bien Boris Cyrulnik.

 

 

Catherine Dutigny/Elsa

 

 

(1) Sauve-toi, la vie t’appelle, Boris Cyrulnik, éd. Odile Jacob, 2012

 


  • Vu : 2014

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A propos de l'écrivain

Jacques Bablon

 

Jacques Bablon est né à Paris en 1946. Il passe son enfance dans le 93 à taper dans un ballon sur un terrain vague triangulaire… Ado, il décide de devenir guitariste et de chanter du Dylan pour pouvoir draguer les filles… Plus tard, l’exaltation artistique lui tombe dessus par hasard grâce à la peinture. Après avoir dessiné des bols, des cafetières, des pommes et des femmes nues, il devient professeur à l’École supérieure des arts appliqués. Parallèlement à sa carrière officielle d’enseignant heureux, il publie des BD chez Casterman et devient scénariste-dialoguiste de courts et longs métrages. Trait bleu est son premier roman publié par les éditions Jigal Polar.

A propos du rédacteur

Catherine Dutigny/Elsa

 

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Rédactrice

Membre du comité de lecture. Chargée des relations avec les maisons d'édition.


Domaines de prédilection : littérature anglo-saxonne, française, sud-américaine, africaine

Genres : romans, polars, romans noirs, nouvelles, historique, érotisme, humour

Maisons d’édition les plus fréquentes : Rivages, L’Olivier, Zulma, Gallimard, Jigal, Buschet/chastel, Du rocher, la Table ronde, Bourgois, Belfond, Wombat etc.