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Terre natale, Exercices de piété, Jean Clair (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 22.08.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Histoire, Gallimard

Terre natale, Exercices de piété, juin 2019, 416 pages, 22 €

Ecrivain(s): Jean Clair Edition: Gallimard

Terre natale, Exercices de piété, Jean Clair (par Yasmina Mahdi)

 

 

Dans ce livre savant, référencé, Jean Clair nous fait partager vingt-quatre exercices de piété à la manière d’un symposium, banquet propice à la dissertation, par rétrospection et par le biais de « l’écriture [qui] est un filet de mots pour attraper les papillons de l’âme », et ce, en dépit de « ce temps de pauvre littérature ». Le texte de Jean Clair participe d’une recherche paradoxale de la part absente du moi, invisible à soi – à la fois conscience (révélée par la psychanalyse), récapitulatif de ce qui nous nourrit (l’instruction, le savoir, l’art), et altérité. Ces traités sont le prétexte de considérations sur le voile des femmes, ce qu’il recouvre, sur le miroir qui révèle à l’envers, brouille également ou trompe le regard, tout en captant des apparences et des présences fantomatiques, notamment.

Au commencement était la mère, nous rappelle l’auteur, le lieu de la toute première instance de vie, comme le suggère la place sacrée de la femme dans les peintures occidentales, en l’occurrence la Vierge dans les tableaux des Nativités et des Dépositions de croix avec néanmoins « la mort au cœur de la possession ». En effet, la fonction sublimée occupée par la Vierge Marie repousse au fur et à mesure la femme ordinaire, en couches, allaitante, la femme sexuée, pour laisser place à la créature mystique, à son pouvoir de révélation, icône de beauté, inaltérable. Des passages des exercices de piété se rapprochent du Horla de Maupassant, du « Je est un autre », hantés par la schize, la rupture, la coupure d’avec un double similaire. Jean Clair atomise son récit par des renvois à la culture antique, où se disputent l’effroi de fixer l’irréparable (Méduse) et le regret de la perte de l’entité originelle de l’Androgyne premier.

La fameuse phrase déclamatoire de Duchamp, somme toute banale, « c’est le regardeur qui fait le tableau », anticipant chaque débat de l’art dit contemporain, est devenue un diktat et une convention. Jean Clair, spécialiste de Duchamp, analyse la filiation directe de l’iconoclasme (la destruction délibérée des représentations notamment religieuses ou historiques) avec l’art contemporain, phénomène instaurant une nouvelle vénération à partir des ready-mades. Il nous livre une lecture intéressante de « la transparence [qui] est le seuil de l’horreur » dans ce qu’il désigne comme l’ère du « monstre », c’est-à-dire le début de l’ère industrielle et la guerre de 14-18. Des bombardements aériens de 1944 détruisant l’ensemble de l’Europe, nous sommes passés à une ère technologique où chaque individu est bombardé d’images, d’informations à une vitesse si phénoménale qu’elles s’annihilent les unes les autres en une course à la nouveauté, sans fin, sans but.

Une nostalgie des fêtes pastorales, des rites des laborieux, de la désignation affectueuse des bêtes, des croyances humbles, prend sa source depuis sa petite enfance en milieu rural, dans « une sorte de filiation crottée, née entre les tourbières et les oseraies ». À ce propos, n’est-il pas écrit que « le royaume des cieux dans la Bible est comparé à “un homme semant du bon grain dans son champ” » ? Et cette harmonie agreste a été éradiquée par « la rationalité marchande », qui a généré des massacres de masse, pour lesquels « la paysannerie avait été le réservoir sans fond où puiser les combattants ». Jean Clair consacre des pages poignantes sur le père, la naïveté ou l’abnégation d’hommes pauvres « tassés dans les trains ou marchant en cadence (…) levant les bras ou souriant (…)encore ignorant (…) qu’on les envoyait à la mort collective dans la grande extermination qui les attendait (…) promis à l’anonymat ».

Des titres évocateurs soulignent l’importance des mythes, le socle de tout fondement civilisationnel, par exemple le long compagnonnage de l’homme avec l’animal, la symbiose avec la nature, la crainte et l’attrait du mystère de la nuit, la fonction symbolique des cheveux. Oui, ce livre est polémique mais peut-être la pensée l’est-elle par essence… Certains passages de Terre natale se trouvent proches du désir bataillien (et non pas de l’amativité schopenhauerienne), de l’éros et du sacré, du désir cru de la femme renvoyée parfois à la génitalité, mais l’envie érotique et la sexualité proprement dite se séparent (et nous ne nous appesantirons pas). Les chefs-d’œuvre de l’art cohabitent avec la terreur et la mort, les joyaux architecturaux et l’opulence, avec la douleur, comme le note Xavier de Maistre découvrant « dans Venise un tas d’infortunés, couchés à demi nus sous les portiques, semblant près d’expirer de froid et de misère… ». Le long de son essai et de ses promenades, les odeurs prennent place et distinguent une ville, que ce soit « Bruxelles [qui] sent les caracoles (…) [la] fumée de frites (…) le savon noir » ou Aubervilliers en 1952, aux « odeurs de ferraille et de limaille de fer, mêlée à une odeur lourde d’excréments de vache et de sang » (où surnage un peu de verdure), Pantin « si loin de la Mayenne avec ses prés couverts de pommes tombées à l’automne ». Jean Clair signe à sa façon un cantique des prolétaires, du « Pantruche » chanté par Malaparte, Nerval, Huysmans et lui-même, issu de milieu modeste dans lesquels « les exhalaisons les plus suaves et les plus ordurières » l’ont accompagné petit enfant, prolétaires aujourd’hui « perdants d’une guerre qui leur promettait richesse et considération ».

L’historien avance l’hypothèse que l’art contemporain s’est racorni jusqu’à devenir « un pygomèle », rejeton atrophié de la tératologie, qui a gommé la figure et la figuration, les a défigurées. L’absence de narration des toiles abstraites peut également cruellement évoquer les femmes et les hommes interdits de miroir, privés d’identité d’Auschwitz et de Dachau. Les lecteurs sont invités à suivre ces exercices de méditation, ce traité éclairé, humaniste qui oscille entre mélancolie, déception, émerveillement. Jean Clair met en garde contre l’oubli, la distraction, la perte des valeurs et de la mesure, incite à relire les leçons de l’Histoire, en prenant garde à la « dégradation des lieux, du génie des lieux, comme on a dégradé Dreyfus sur la place publique » ; afin d’éviter et de provoquer ce « que décrit Jean dans son Apocalypse : “Et il se fit dans le ciel un grand silence, d’environ une demi-heure“ ».

 

Yasmina Mahdi

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A propos de l'écrivain

Jean Clair

 

Jean Clair, né en 1940, conservateur général du patrimoine et historien de l’art, titulaire d’un doctorat ès lettres puis d’un doctorat de philosophie en art au Fogg Art Museum d’Harvard, a été l’élève d’André Chastel et de Jean Grenier. Membre de l’Académie française depuis 2008, il a consacré un grand nombre d’essais et d’études sur l’art contemporain, et a réalisé des expositions célèbres sur Vienne, 1880-1938 et la Mélancolie en Occident.

 

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.