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Sur les rives de Tibériade, Rachel (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel 26.11.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Israël, Arfuyen, Poésie

Sur les rives de Tibériade, Rachel, Arfuyen, octobre 2021, trad. hébreu, Bernard Grasset, 192 pages, 17 €

Edition: Arfuyen

Sur les rives de Tibériade, Rachel (par Marc Wetzel)

 

« Une île habitée par d’étranges créatures

En habits d’apparat…

Une île oubliée du cœur de Dieu

À tout jamais. (…)

Et si tu tentes de leur parler

D’une autre vie,

Elles se moqueront avec mépris, en leur cœur se diront :

“Invention de bien-portants !” » (L’hôpital, p.107)

« Atteinte de tuberculose, rejetée du kibboutz, elle sait », résume parfaitement Bernard Grasset, « que sa vie (1890-1931) sera brève, le temps de l’éclat d’un chant » : et, de fait, il serait difficile de trouver poésie plus désespérée, mais Rachel ne se plaint jamais de sa propre détresse : son chant accompagne un dénuement (de vie, de destin) qu’il constate, et choisit simplement de ne pas lui-même partager. Ce chant annonce, admet, appelle un jugement qu’il a renoncé lui-même à former. Rachel cherche, ardente, fervente, « docile » – mais lucide – le Jugement qui la condamnerait surtout à savoir mûrir, à oser recroître. Y a-t-il d’ailleurs possible jugement d’un sort ? Quelque instance décidant, in fine, du sens des conduites et de la valeur de leurs actes, comme un raisonnable Arbitre de l’immense écheveau des entre-influences des hommes ? Elle sait qu’elle l’ignore ; mais ce dont elle ne peut douter, c’est que la joie pure n’est pas jugeable : un chant d’omniprésence, tel que le sien, pacifique et impartial, échappe à tout verdict. Le cœur a ressource, dit-elle, de cheminer « avec joie à la rencontre de tout », car la mort n’y fait rien (les rencontres n’ont de toute façon plus de valeur là où le cheminement n’a plus de réalité, et la convivialité du cœur survit au départ de ses hôtes) :

 

« Autour de moi s’obscurcissait l’étendue des champs,

Muette étendue ;

Mon sentier s’éloignait – mon sentier solitaire,

Mon sentier désert…

Pourtant je ne me suis pas révolté contre le destin,

Le règne du destin,

J’irai avec joie à la rencontre de tout,

Pour tout je rendrai grâce ! » (p.25)

 

Il y a, en ce recueil, illustrations multiples de l’acceptation : dans le poème Soumission, une force vient, non pas éteindre directement les braises (désormais pâlies, et sans objet), mais glisser dans les mains de la poète assez de cendres pour qu’elle-même les en recouvre. Extraordinairement, l’acceptation entre dans la maison de l’âme pour s’y mettre une fois pour toutes quelque part : elle mendie l’hospitalité d’une cave propre, et s’y tiendra. Ce « oui » qui jure de se tenir définitivement tranquille est comme un échec revenu faire la paix. Il prend le lieu donné de vie restante. Il veut bien juger réel (donc nécessaire) ce qu’il ne peut pourtant estimer bon.

Elle est dans un hôpital (car même le sanatorium ne peut plus rien pour elle). Elle regarde, de la fenêtre, des chemins tout autour de lui devenus pour elle impraticables. Mais ses yeux, suggère-t-elle, rougissent de les avoir, vainement, suivis, car nul n’est privé de l’impossible. Seule la santé souffrirait d’être frustrée : la malade comprend n’être pas comptable de ce que sa maladie a annulé pour elle. Elle garde ce que rien ne peut enlever : la joie d’avoir commencé d’être, le plaisir intact d’avoir été créée, mais ne prétend plus réclamer (elle implore seulement parfois grâce, sachant ne plus pouvoir attendre justice là où la Loi ne l’entend plus), ni choisir (car, malade ou non, le chemin de vie guette qui l’arpente, et le réel animera lui-même ce qui suit, retraitant à sa façon sauvage et imprévue l’un comme l’autre côtés de l’alternative).

 

« Le médecin scrute et note : ses yeux sont rouges aujourd’hui,

A-t-elle essayé de voir l’au-delà de la montagne ?

Je souris et incline la tête en signe

De vérité. Juste parole » (p.37)

 

Enfermée, elle se souvient de la nature ; comme sa correspondance le dit, elle a été agronome, botaniste, amie du devenir spontané et multiforme. Mais, de cette nature qui se laisse apprendre sans jamais se faire comprendre, elle n’attend rien qui devrait aller au-delà d’elle (la nature est franche et bonne, mais injuste et opaque : les vivants n’y survivent pas à leurs forces, et « la lettre des jours finit par s’effacer » sans que l’esprit d’eux n’en puisse par contraste surgir !). Le printemps naturel (au contraire du spirituel) est lui-même pressé de finir (il sert ce qui viendra par lui ; un printemps attentiste se ridiculiserait en Narcisse pétrifié). Mais il peut oublier, lui, ce qu’il n’aura jamais eu à rayer de soi, alors que les humains, eux…

 

« Les sentiers de campagne et les chemins

Qui partagent, séparent, limitent,

Leur trace sera ignorée, s’effacera –

Dans le foisonnement du nouveau printemps.

Mais les âpres jours d’adieux

Ne connaîtront pas de nouveaux printemps

Et leur souvenir amer continuera

De nous séparer comme borne de frontière » (p.65)

 

Et puis la vérité des vies, on ne l’a pas, car la vérité montre ce qui rend réels choses et événements, et on ne peut considérer du dehors ce qui réalise une vie. La femme en elle, avoue-t-elle prodigieusement (p.73), rêve – comme un chien du Ciel – d’embrasser du bas vers le haut la main du Maître, mais elle livre sa lutte d’autant plus authentiquement qu’elle sait ne pas pouvoir voir hors d’elle un tel Arbitre, pas plus qu’en toute l’existence d’un corps, un cœur ne verra son cerveau. « Aimer ce qui vient après nous », voilà le sens d’une vie, dit Marcel Conche, mais on ne peut justement que se fier à ce quoi on laisse place, jamais s’en informer ni a fortiori prévaloir.

 

« Et à qui la faute si appelle à la révolte

Ce cœur qui accepte le jugement ? –

Sur ma table, quand paraît l’aurore,

Ma dernière lettre pâlit » (p.77)

 

D’ailleurs, dit-elle impitoyablement, le cœur, partout et toujours, craint le cœur.  Même ceux qui s’aiment, rappelle-t-elle (p.51) avec Ilya Ehrenburg, sont attachés l’un à l’autre comme à un piquet vivant, en une danse forcée, où une « unique (transcendante) chaîne » liant tous ces enchaînements, une laisse des laisses, serait le seul recours, répit ou « repos » concevable. Mais elle se sait femme et martyr : femme, donc bien placée pour connaître de l’intérieur les limites de la vie (même de la divine ?), et martyr sans illusions, qui sait ses visiteurs pressés de repartir – laissant là la martyre – avec son martyre dès lors pour eux classé :

 

« Toi aussi, tu es parmi eux,

Toi aussi, le proche, – l’étranger,

Tu es passé chez moi, as regardé, et comme tous t’en es allé,

Et moi

Dans le coin je garde le silence.

Et moi – en vérité, en vérité,

Rien ne s’est-il jamais passé ?! » (p.59)

 

Dans sa Note sur la traduction (p.21), Bernard Grasset précise sobrement ce qu’il a rendu ainsi possible : « Trente poèmes ici rassemblés, écrits entre 1920 et 1930. Trente poèmes qui ne figuraient pas dans les recueils Regain et De loin publiés aux éditions Davar en 1927 et 1930, du vivant de Rachel, ni dans le recueil Nébo publié chez le même éditeur en 1932, un an après sa mort. Trente poèmes qui n’en sont pas moins d’une qualité tout à fait égale aux poèmes de ces trois recueils et que je suis heureux de présenter ici en conclusion de mon travail de traduction de l’intégralité de l’œuvre poétique de Rachel ». Grasset titrant sa présentation « Dans le jardin du cœur », nous y entrons, tout en gratitude, à sa suite.

 

Marc Wetzel

 

Rachel Blaustein, connue sous le prénom de Rachel choisi comme nom d’auteur, naît au début de l’automne 1890 en Russie. L’année 1909, alors qu’elle n’a pas encore vingt ans, Rachel part en voyage en Terre Sainte. Fascinée par le pays ancestral, elle apprend l’hébreu au contact des enfants, par l’enseignement du professeur Yehuda Teller et à travers la lecture de la Bible. Dès lors, elle renonce à parler en russe comme à revenir en Russie. Elle étudiera l’agronomie en France (Toulouse), puis vivra de travail agricole et d’enseignement (quand sa santé, rapidement, déclinera) entre Jérusalem et Tel-Aviv. Son œuvre poétique lui vaut d’être considérée aujourd’hui comme une fondatrice de la littérature hébraïque moderne.

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.