Souvenirs (et) Le chemin du serpent, Torgny Lindgren

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Souvenirs (et) Le chemin du serpent, Torgny Lindgren

Ecrit par Ivanne Rialland 16.01.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Biographie, Roman, Pays nordiques, Actes Sud

Ecrivain(s): Torgny Lindgren Edition: Actes Sud

Souvenirs (et) Le chemin du serpent, Torgny Lindgren

Souvenirs, récit traduit du suédois par Lena Grumbach, Actes Sud, novembre 2013, 235 pages

 

Le serpent, chemin faisant

Livre arraché à Torgny Lindgren par un éditeur, comme il l’explique dans une scène burlesque au seuil de ce volume, c’est à une drôle d’expérience de lecture que nous confrontent les mémoires de l’écrivain suédois, qui ne cesse d’insister sur son indifférence à la vérité tout en égrenant des scènes de son enfance puis de sa vie d’écrivain auxquelles nous ne pouvons nous empêcher de prêter foi. D’un côté, donc, l’ouvrage paraît éclairer le lecteur français sur les mœurs et l’atmosphère du Västerbotten, province natale de l’écrivain qui est notamment le cadre du Chemin du serpent et l’une des sources de son univers et de sa langue poétique. De l’autre, l’autobiographie, qui s’affirme irriguée de fiction, pourrait bien ne proposer là qu’un trompe-l’œil, en offrant au lecteur naïf en quête de sources et de clés le tableau d’une province toute romanesque et intime.

C’est bien sûr là l’intérêt de ces Souvenirs : au-delà du contenu anecdotique lâché avec une élégante désinvolture par Lindgren à un éditeur – et des lecteurs – assoiffés de vérité biographique, faire mieux saisir l’écrivain par son ton, son allure, ses déclarations lapidaires sur l’écriture qui émaillent cette série de fragments souvent cocasses. Il en ressort surtout un contraste entre la forme de l’œuvre et l’informe de sa personnalité que revendique Lindgren. Alors qu’il souligne à quel point la forme prime dans son œuvre, se révoltant contre un pasteur transformant l’un de ses récits en parabole édifiante, il se veut lui-même informe, et met en œuvre paradoxalement cette non-forme en juxtaposant – dans l’ordre chronologique – des fragments de souvenirs, qui bien souvent portent eux-mêmes la marque d’un inachèvement, d’un inaboutissement, une sorte d’absence qui fait une bonne part du charme de ces pages tendres et légères.

 

Le Chemin du serpent, roman traduit du suédois par Elisabeth Backlund, Actes Sud, coll. Les inépuisables, novembre 2013, 142 pages

À l’occasion de la sortie de cette autobiographie, les éditions Actes Sud rééditent le premier roman traduit en français de Torgny Lindgren, Le Chemin du serpent, invitant ainsi à lire les deux volumes en parallèle. Le récit prend place dans la nouvelle collection « Les inépuisables » : le mince volume est élégant, la couverture cartonnée et toilée et les cahiers cousus devant assurer au livre la solidité permettant, comme le promet l’éditeur, de transmettre le texte à sa descendance – on peut toutefois souligner que ce sera alors un volume muet, tant les lettres imprimées en vert olive sur le brun sombre de la toile de la couverture s’effacent facilement. On ne peut en tout cas contester le choix de ce beau texte, dans lequel, tel un moderne Job, un paysan de la province de Västerbotten, assis au bord du gouffre qui a englouti sa maison, interpelle Dieu et lui raconte la suite de malheurs ayant frappé sa famille, sur trois générations.

Lus à la suite l’un de l’autre, Le Chemin du serpent et les Souvenirs présentent des échos troublants, d’autant que le volume de mémoires révèle l’anecdote à l’origine du récit et de son titre. Partant, le lecteur est tenté de multiplier les parallèles, entre, par exemple, la mère du narrateur et celle de l’auteur. Cet effet de miroir, peut-être illusoire comme on l’a dit, montre pour le moins l’unité de l’imaginaire d’un auteur trempé aux sources d’une Suède populaire qui donne au Chemin du serpent sa séduisante étrangeté. La langue du récit, telle qu’elle est rendue par la traductrice Elisabeth Backlund, forme un mélange de solennité et d’oralité qui donne sa dignité et sa saveur au discours du pauvre paysan, émaillé de considérations toutes prosaïques et de références bibliques. Les personnages principaux du récit sont cependant les femmes, la mère, la sœur, la femme du narrateur, qui supportent avec une résignation sans tristesse les péchés et les faiblesses des hommes qui les entourent. Laissées dans leur mystère par le dispositif narratif – ce discours du paysan à Dieu – elles prennent sous la plume de Lindgren une luminosité tendre sans être mièvre, qui éclaire ce récit âpre et fait retirer de la lecture, en dépit des catastrophes qui s’accumulent sur la tête de ces innocentes paysannes, une manière de sérénité.

 

Ivanne Rialland

 


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A propos de l'écrivain

Torgny Lindgren

 

Torgny Lindgren (né en 1938), écrivain suédois, auteur de romans, nouvelles, pièces de théâtre, recueils de poésie. Récompensé par de nombreux prix en Suède et membre de l’Académie suédoise depuis 1991, Torgny Lindgren a, en France, obtenu le prix Femina étranger pour Bethsabée

 

A propos du rédacteur

Ivanne Rialland

 

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.


Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)