Siloé, Paul Gadenne (par Léon-Marc Levy)
Siloé, Paul Gadenne, Points, 671 p. 8,70 €
Ecrivain(s): Paul Gadenne Edition: Points
Bien sûr, il y a d’abord l’ombre de Thomas Mann et de La Montagne Magique. Un sanatorium niché au cœur des pics alpins, un jeune homme qui y découvre – paradoxalement - la vraie vie et l’amour, des discussions sans fin entre les patients. Mais le roman de Paul Gadenne brille néanmoins de mille feux par les thèmes abordés et son écriture bouillante.
Les deux romans partagent le cadre du sanatorium de montagne et le motif de la maladie comme expérience du temps et de la conscience, mais Siloé est un itinéraire spirituel personnel tandis que La Montagne magique tisse une vaste allégorie historico‑idéologique de l’Europe du début du XXᵉ siècle.
Néanmoins le projet qui porte les deux romans est très différent.
Siloé est centré sur la conversion intérieure d’un individu, la maladie « rend le monde enfin visible » à Simon et mène à une forme de réconciliation avec le réel, l’amour et le temps.
La Montagne magique construit un grand roman d’idées : le Berghof est une scène où s’affrontent idéologies politiques, religieuses, scientifiques, et où se lisent les crises de la modernité européenne avant 1914.
Chez Gadenne, la question métaphysique est plutôt discrète, incarnée dans la sensibilité, le paysage, les relations (Ariane, Minnie, Lahoue), sans système doctrinal explicite.
Chez Mann, les figures majeures font du sanatorium un théâtre dialectique où se débattent humanisme libéral, mysticisme réactionnaire, scientisme, etc.
Paul Gadenne tisse Siloé dans un temps resserré, une trajectoire narrative relativement courte, structurée en étapes qui suivent la maladie, l’apprentissage, la guérison et le retour, avec une attention à la « durée pure » de l’expérience vécue.
Le style est ample, souvent poétique, et la forte présence du silence, des points de suspension, au service d’une poétique de l’indécis et de l’inachevé donne au roman tout entier une dimension musicale qui trouve sa traduction dans la fascination qu’exerce sur Simon une œuvre pianistique d’un compositeur nommé Sugères. Il est impossible de ne pas penser à Marcel Proust et la petite phrase de Vinteuil que chérit Charles Swann. Petite phrase de Sugères ici, qui revient encore et encore dans un ostinato qui fait écho à l’ostinato de Siloé tout entier : les retours, les répétitions, les rites obsessionnels qui rythment le roman, comme ils rythment la reconstruction du « nouveau Simon », son amour fou pour la douce Ariane, les discussions avec les autres pensionnaires du Crêt d’Armenaz, le rituel des soins et des repas, avec la neige comme illustration de la lenteur et de la répétition.
Dans Siloé, la tuberculose est épreuve et révélation : en immobilisant Simon, elle l’oblige à se dépouiller de ses fausses évidences, à découvrir les autres, la beauté de la Nature qu’il croyait mépriser. La rupture dans le cadre de vie du jeune Simon Delambre, projeté soudain par la maladie du tohu-bohu du Quartier Latin et de la Sorbonne à la solitude immense et glacée des hauteurs montagneuses, n’est pas seulement un changement géographique, loin s’en faut. C’est une cassure à la hache, une rupture de vie, la métamorphose d’un homme. Ce roman raconte la faille, la fêlure, qui fait du sujet humain un être de manque, de ratage, de hasard. Le Simon de la Sorbonne n’imaginait même pas l’existence de gens tels que lui-même va devenir. Il se rencontre en étranger à lui-même, entre dans une expérience de changement radical de conscience, de sensibilité, d’âme.
Il est dépositaire de la faille structurelle de la condition humaine, celle qui en fait un être d’intelligence et de sentiment, de raison et d’âme. Et c’est le chemin de l’un à l’autre qu’accomplit Simon. L’agrégatif hautain, méprisant du début, va découvrir l’Autre à travers les malades qui l’entourent.
Roman de l’initiation et de la révélation, Siloé est aussi un grand roman d’amour. Étrange amour assurément – celui d’Alissa et Jérôme dans la Porte Étroite de Gide n’est pas loin – sans dimension érotique – quelques chastes baisers sont les seuls rapprochements des corps évoqués. La passion des deux jeunes gens est la passion des âmes, la fusion de deux esprits qui aspirent à la pureté, ce qui les lie et les sépare, la pureté étant une quête sans fin. Gadenne inscrit cet amour dans la longue lignée occidentale des amours voués à l’échec par les dédales inextricables des cœurs et par le malheur qui survient. Simon et Ariane sont les enfants de Jérôme et Alissa, Tristan et Yseut, Catherine et Heathcliff. L’exigence de leur passion n’est pas de ce monde.
La métamorphose de Simon est un douloureux accomplissement qui met au monde un homme blessé mais Ô combien plus humain.
Léon-Marc Levy
- Vu : 87

