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Saga, Tonino Benacquista (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 24.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman

Saga, 439 pages, 9,10 €

Ecrivain(s): Tonino Benacquista Edition: Folio (Gallimard)

Saga, Tonino Benacquista (par Sandrine Ferron-Veillard)

 

Et vous, que faites-vous en ce moment ?

Les librairies fermées (1) « jusqu’à nouvel ordre », il faut vivre sur ses propres stocks. Hors de question ici de faire appel à ceux qui racolent en voiture (sans le moindre égard pour leurs passagers), vous savez bien, référence aux femmes qui montent à cheval ou à ces guerrières d’Asie mineure ! faites donc l’inventaire de vos bibliothèques, dépoussiérez-les, comptez les livres et sans hiérarchie, classez-les par ordre de taille, par exemple, par couleurs, ou toute autre organisation nécessaire à l’hygiène mentale. Une manipulation sportive salutaire pour la culture. Alors écumez vos bibliothèques sans jamais confiner votre pensée !

Vous conviendrez que certains livres se tiennent en embuscade. Ceux achetés « au cas où » et jamais ouverts faute de, oui avouez-le, d’espace ou de mémoire. Saga, 1997-2020. Il s’agit là de mesurer, en mars 2020, son degré d’excellence, son entière actualité. Défi mortel entre le réel et la fiction, quand l’un masque l’autre. Masque ? Protège ou dissimule, celui-ci était censé à l’origine protéger l’autre, non se protéger soi contre l’autre.

« La littérature est un luxe. La fiction une nécessité », G.K Chesterton.

Il vous faut un bon livre de toute urgence. Le corps en lecture, à l’arrêt. Le corps des autres, le corps de tous. Lire la vie des autres et vivre.

Louis, Mathilde, Jérôme et Marco/ « moi »,le narrateur. Leurs quatre histoires, si fragiles mises en scène, sont « montées » comme un film. Les phrases lâchées, les phrases comme un script. La séance de cinéma dans votre canapé, le film-livre, les autres à moins d’un mètre de son regard. Les corps et leur zone d’influence. Ou de sécurité. Aller enfin au cinéma pour de vrai. Ça fonctionne d’emblée, dès la première phrase. Même s’il faut s’y reprendre à deux fois, relire deux fois les deux premières pages pour se dire que la scène est véritable, véritablement « jouée ». Mise en abîme de l’écrivain, du scénariste, et de leurs frontières sémantiques.

« Débiter de la péripétie au kilomètre ».

C’est terriblement excitant pour ceux qui ont été biberonnés à l’écran, la grande fenêtre fermée en guise de baby-sitter.

Terriblement excitant de passer de l’autre côté, de surprendre les rouages, de se prendre les pieds dans les câbles, voir la vie des autres en vis-à-vis.

Ces quatre-là ont un scénario à écrire. Le point de rencontre ? Le narrateur passe vite dessus, vous n’en saurez presque rien. Un temps limité, bien sûr, de la pression aux étages supérieurs, un cahier des charges, du pas cher, du n’importe quoi pourvu que ça rapporte un maximum. Il faudra des pics ascensionnels, des relances, y placer des pics émotionnels. C’est prévu.

« Comme quoi, quand un scénariste parle du réel, personne n’y croit ».

Quatre personnages qui tentent d’écrire la vie des autres pour d’abord ancrer la leur. Et ça marche !

Pourtant, page 86, le livre « décroche ». L’attention baisse, le rythme patine, le scénario s’affole et sa crédibilité est sérieusement menacée. Quid de la scène du début ? L’accroche, l’auteur l’aurait-il jetée, aussitôt utilisée ?

Les quatre sont engagés, sommés d’élaborer ensemble et tous les jours, une série, que le scénario se tienne, au fond peu importe. Très peu de scènes en extérieur. Ils disposent d’une pièce de travail dans l’agence dite Prima, d’une machine à café, d’un canapé, d’une table, de quatre chaises. Point.

Pour l’instant.

« Qui a créé cette Eva ? Tout le monde. Elle est née d’un souci de Louis, d’une délicatesse de Mathilde, d’un persiflage de Jérôme. Et sans doute un peu de mon silence ».

Oui ça ne « tient qu’à ça », la création. Quatre vies cernées, distillées dans les scènes, à coup de vodka au poivre. Rendre visible ce qui se dérobe, rendre lisible ce qui s’efface au moindre impact.

Surprenant, n’est-ce pas, à quel point un livre peut entrer en résonance avec le contexte de sa lecture, des milliers de fois modifié et dans ce cas précis, l’auteur aura bénéficié d’une très bonne diffusion ! Pertinent de noter ici le non-respect (souvent) du script dès lors qu’il est interprété, diffusé à l’écran, matérialisé. Le livre ? Des milliers de fois imprimé, édité, délivré en librairie, reformé à chaque lecture.

« Rester vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans le même endroit et se condamner au plat unique ». Quand l’intrigue se dissout au profit d’un réel, immanquablement surprenant.

Certes, il y a les techniques, les petits trucs pour augmenter l’émotion, la déplacer de bas en haut, de haut en bas, le « cliffhanger », tous les leviers émotionnels pour capter votre attention.

Et le livre dans tout ça ?

Quatre-vingts nuits à venir (première diffusion à quatre heures du matin), format cinquante-deux minutes (pour commencer) et pour la diffusion du premier épisode de Saga, l’attente, l’appréhension, les questions qui jaillissent et alimentent le jeu des pages. Poursuivre ou refermer. Poursuivre.

Parce qu’il y a « ce petit truc qui captive à la fin de l’épisode et qui vous oblige à attendre le suivant ».

Le prochain chapitre.

Les scènes les plus dingues sont permises, jugées les moins réelles. Page 132, un avion s’écrase sur Manhattan (1997). Il y a aussi une histoire de virus. Permises, non pas imaginées, seulement issues du mélange entre mémoire personnelle et processus créatif.

« Il y a deux manières de faire passer une histoire peu crédible : l’inflation ou la surenchère », page 142, oui c’est gagné, « c’est énorme ». Page 217. Le point critique, le mot qui grippe. Ça devient palpitant. Et après ? Qu’est-ce qui va se passer après la page 217 ?

Fin de la Saga, dernier épisode prévu le 21 juin, en prime time depuis son succès, format quatre-vingt-dix minutes. Succès fulgurant, succès imprévu. Qualificatif du jour, pour le jour le plus long, et son écho, quand une date martèle la réalité, pas le réel mais la réalité, le mur de l’imagination contre lequel elle se fracasse. Derechef l’histoire se délie dès lors que la lecture opère. Et, à nouveau, efface les contours, abolit les distances spatio-temporelles. 1997-2020. Toutes ces vies derrière les cloisons/murs de leurs appartements/maisons. Elles se déforment, se renouvellent sur les écrans. Les intérieurs révélés en toile de fond. Images quotidiennes fabriquées, achetées, ingurgitées.

Le livre fait écran.

Toutes ces vies à mettre en script, faire corps avec elles, écrivain/scénariste, penser aux moindres détails, envisager la moindre issue, les conséquences d’un mot, d’un geste, fouiller jusqu’aux fonds des caves pour y exhumer la plus infime parcelle de vécu. Éviter la coquille bien davantage que l’imprévu. L’invraisemblable. Et rendre hommage au mieux (le pire étant le plagiat bien entendu !) à ceux qui ont précédé ladite création. Quatre-vingts épisodes de Saga, la série « culte et mythique », véridiques ou factices, ils seront très bientôt oubliés. Les véritables personnages seront ici les quatre scénaristes, ceux qui tirent les fils sans être vus, étirent leur propre réalité sans être cités.

Le point d’action. Le point final est une bombe qui défigure les personnes, ceux précisément qui plébiscitent Saga, ont placé leurs espoirs en Saga, sont devenus Saga.

C’est tout simplement bon, redoutablement bien construit. Malgré les creux, les décrochages, les haussements d’épaules. C’est tout simplement fort en format livre.

« Le point de départ était fantaisiste, les dialogues parfois délirants, mais au milieu de tout ça se dégageait un réel très fort, quelque chose qui avait trait à la vie des gens, comme un langage qui parlait à tous, et tout le monde finissait par s’y reconnaître ».

Tout le monde finissait par y croire.

Lorsque la personnification s’associe à l’attachement, quand l’identité se fragmente ou fait défaut, quand l’environnement manipule les biais cognitifs, la croyance opère. Le pixel dans la maille de la chair. Peu importe la vraisemblance ou l’addiction.

Scénariste ou écrivain, l’auteur connaît son sujet.

Savoir cesser le jeu, accepter de perdre, perdre quelques valeurs au passage, de refermer les croyances d’une lecture avant d’en être le jouet. Au-delà du style, en deçà du ton, la fabrique du verbe est d’abord la matrice d’une image. Générer une image qui accroche la cornée. Puis, la retravailler, en générer des milliers d’autres et ainsi de suite, aucune limite à cela si ce n’est la distance entre chacune. La distance entre l’image et ceux qui la regardent.

Et vous, quelles images lisez-vous en ce moment ?

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

 

(1) Les sites internet des librairies restent ouverts !

 

Tonino Benacquista a abandonné ses études de cinéma pour exercer de nombreux petits boulots dont accompagnateur de nuit aux wagons-lits, accrocheur d’œuvres dans une galerie d’art contemporain ou parasite mondain… Depuis 1985, il a écrit plusieurs ouvrages dont Saga qui a reçu le Grand Prix des lectrices de Elle en 1998.

 

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A propos de l'écrivain

Tonino Benacquista

 

Né en 1961 en banlieue parisienne, à Choisy-le-Roi, Tonino Benacquista grandit dans une famille d’émigrés italiens. Il se lance dans des études de cinéma avant de partir découvrir la vie, la vraie, histoire de voir à quoi elle ressemble. C’est une bonne idée : ses (très) diverses expériences lui serviront de source d’inspiration privilégiée au moment d’écrire ses romans noirs. C’est ainsi qu’il se retrouve accompagnateur de nuit aux wagons-lits (il s’en souviendra dans La Maldonne des sleepings), accrocheur d’œuvres dans une galerie d’art contemporain (Trois carrés rouges sur fond noir) ou encore parasite mondain (Les Morsures de l’aube). Aujourd’hui, il partage son activité d’écrivain entre les romans, les nouvelles, le théâtre et le cinéma (le film Sur mes lèvres lui a valu le César du meilleur scénario). Sans oublier la bande dessinée : Jacques Ferrandez a adapté l’une de ses nouvelles (La Boîte noire, éd. Futuropolis) et mis en images L’Outremangeur (éd. Casterman), récemment transposé au cinéma.

 

A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.