Identification

Ruines, Perrine Le Querrec

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 17.11.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions Tinbad

Ruines, 2017, 64 pages, 12 €

Ecrivain(s): Perrine Le Querrec Edition: Editions Tinbad

Ruines, Perrine Le Querrec

 

Blaise Cendrars affirmait dans Bourlinguer, en 1948 : « on ne dira jamais assez la part du féminin dans l’écriture ». Des femmes, à la fois écrivains et artistes, marquèrent en effet d’une présence et d’une encre indélébile l’histoire de la littérature et des arts – Joyce Mansour, Nelly Kaplan, Frida Kahlo, etc, Unica Zürn :

 

« Nora Berta Unika Ruth

Devenue Unica l’Unique

La secrète et la discrète

Devenue Unica l’Unique

La ficelée et l’échevelée

Devenue Unica l’Unique

Visages, fagot de failles

Devenue Unica l’Unique

Hans et Unica

Devenus Unica l’Unique »

 

Comment écrire sur la femme (qui) s’entête (en référence au colloque de Cerisy-la-Salle qui eut lieu en 1998 et dont le sujet de réflexion examinait la part du féminin dans le surréalisme : La femme s’entête. La part du féminin dans le surréalisme), une femme-Écrivain-Artiste jetée à corps-existence éperdus dans l’espace angoissé/enserré du texte/sexe, poupée fêlée nouant et dénouant sa vie par les fils distordant et/ou tendus à l’extrême, jusqu’au bord du vide où la folie pourrait tout/soi défenestrer et casser les fils de respiration/de suffocation reliant à l’Autre…

 

« Unica voudrait être seule, voudrait couper les fils

qui la retiennent encore à Hans

Unica voudrait ne plus penser, remiser dans

les limbes ces années soumises

Unica voudrait ne pas le sentir, là, dans les ombres,

qui s’active, transmet des paquets de dessins à signer

des textes à superviser, des accords à donner,

des avis à rendre,

Il ne franchit pas la grille mais reste devant

des heures durant

Il ne franchit pas le seuil mais interroge médecins,

infirmières, amies

Il veut tout savoir, omniprésent, il veut Unica

Son salut et son âme

Qu’Unica dise “non”, qu’Unica chambre à part,

qu’Unica disparaisse, qu’Unica folle

Hans est là, veille tentaculaire

Comment s’en défaire ? »

Comment écrire (sur) Unica allant au bout de l’amour perdu ?

Ruines – ainsi Perrine Le Querrec titre-t-elle cet écrire sur Unica Zürn.

Cet écrire sur, car le Dit ne peut qu’y être en perpétuel mouvement, dans une dynamique de qui se veut hors les murs, de qui se bat tel un oiseau pris au piège de glu, de qui s’échappe en même temps qu’il se laisse happer par l’emprise.

L’emprise, est-ce elle que figure l’alignement justifié à droite, à l’envers de la topographie des vers habituellement alignée et justifiée à gauche ? Des visages, d’un même « fagot de failles », brûlent dans le corps du texte, où les membres d’Unica (« Un sein comme un éventailun ventre en plissé roseune nuque comme un paondes jambes de tulle froisséun cou en rubanSur le canapé noir, Unica assisedans un silence de presque morte ») se désarticulent, comme des éclats de silence au bord du cri de la Langue, comme un jouet démonté, démantibulé – pour reconstruire quelle morte-vive ?

Mais cet amour à perte, en est-il ? Dans L’Homme-Jasmin (mêlant l’esthétique de la création littéraire à l’auto-arto-graphèmo-thérapie), apparu à Unica après l’effacement de la Mère-araignée dans une vision hallucinatoire, et qui devient pour elle l’image de l’Amour (l’Absolu), elle écrit plus précisément que la cristallisation dont est cause l’Homme-Jasmin dans sa pensée, est bien plutôt de l’ordre de la jouissance :

« Elle ne croit même pas que cela ait quelque chose à voir avec l’« amour ». Ce serait plutôt la frayeur profonde et inguérissable qu’elle a éprouvée lors de sa rencontre avec lui », « (…) il est le proche absolu, étant le vieux fond archaïque de l’âme », « Il est l’amour – mais, sans elle qui le profère en langue, sans elle qui l’a épousé ! il est le centre du vide. Il est l’Un et elle est en lui celle qui se nomme Unica ».

Comment, par le filtre du regard sur, exprimer l’univers de folie d’Unica l’Unique fondue, se dissolvant dans la traversée du fantasme ; comment dire l’univers de celle qui expérimenta la création comme elle connut l’existence, par les gouffres, manquant de se perdre à chaque saut dans le vide / à la ligne, en se fondant dans l’Un-l’Autre / Unica-Hans ?

Si Vivre est Dire et que le travail auto-thérapeutique de l’Écrire ne saurait se circonscrire en un récit autobiographique ; si l’écriture du retour, ponctuée d’éclats d’anagrammes, conjugue l’application de « l’inconscient structuré comme un langage » avec celle de la jouissance « à la lettre » – comment dire la « lacune natale » – selon l’expression de Luce Irigaray – chez Unica, – comment dire Unica ?

Perrine Le Querrec nous dit les Ruines de la Femme-poupée fêlée, cassée, « poupée tordue » face à l’Homme-Hans.

 

« Elle serait comme une enfant échouée.

Son seul jouet, la phrase qu’il lui a jetée

hochet de mots, collier de langue.

Il l’observe un moment, s’amuse de ses

maladresses

contrôle l’étanchéité du silence,

referme la porte.

« Ne pas entrer »

La lettre sert de corps – la lettre serre le corps ».

 

Effraction. Dans l’Autre épuisée à l’amour mortifère, intrusif, violemment. Jusqu’à la folie. « Terreur de l’effraction. Il fouille et appuie sur les ruines ». Mais une fenêtre dessine l’appel d’une autre aire. Pour échapper au corps-en-ruines UnicaHans ?

Dans Sombre Printemps, p.71-72, Unica Zürn écrit : « À présent elle sait enfin pourquoi elle vit : parce qu’elle devait “le” rencontrer ». Puis : « Qui pourrait supporter l’amour sans en mourir ? », « Oui, elle en est sûre maintenant : elle est venue au monde parce qu’elle devait le rencontrer. Et avec cette rencontre, sa souffrance commence, profonde comme un abîme ». À la pensée de ne plus le revoir, elle sombre dans le désespoir (Ibid., p.96) : « Elle regarde par la fenêtre et pense à sa mort prochaine. Elle a décidé de se jeter par la fenêtre… Combien sont-ils dans ce monde, debout devant leur fenêtre qui projettent de se jeter en bas ? »

UnicaHans engloutie par l’Autre, happée par la fenêtre.

L’engloutissement, Perrine Le Querrec nous le figure entre autres par les passages biffés, le caviardage de lignes entières, la précipitation d’un langage se désarticulant prêt du saut dans le précipice :

 

« Hans va donner une phrase à

Unica vient jouer avec les mots de

Hans va chercher la ficelle pour

Unica vient tendre les bras vers

Hans va sangler les cuisses d’

Unica vient d’être immobilisée par

Hans va tirer son portrait et

Unica vient d’apparaître décapitée »

 

UnicaHans précipitée dans le vide/risque absolu de vivre par-dessus bords.

 

Murielle Compère-Demarcy

 


  • Vu : 1088

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Perrine Le Querrec

 

Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Ses rencontres avec de nombreux artistes et sa passion pour l’art nourrissent ses propres créations littéraires et photographiques. Elle a publié chez le même éditeur Coups de ciseaux, Bec & Ongles (adapté pour le théâtre par la Compagnie Patte Blanche) et Traverser le parc et La Patagonie. Et puis No control, Derrière la salle de bains, 2012 ; Jeanne L’Étang, Bruit Blanc, avril 2013 ; De la guerre, Derrière la salle de bains, 2013 ; Le Plancher, Les doigts dans la prose, avril 2013. Elle vit et travaille à Paris comme recherchiste indépendante. Les heures d’attente dans le silence des bibliothèques sont propices à l’écriture, une écriture qui, lorsqu’elle se déchaîne, l’entraîne vers des continents lointains à la recherche de nouveaux horizons. Perrine Le Querrec est une auteure vivante. Elle écrit dans les phares, sur les planchers, dans les maisons closes, les hôpitaux psychiatriques. Et dans les bibliothèques où elle recherche archives, images, mémoires et instants perdus. Dès que possible, elle croise ses mots avec des artistes, photographes, plasticiens, comédiens. http://entre-sort.blogspot.be/

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.