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Rouge sang-dragon, Colette Prévost

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 21.08.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions Les Vanneaux

Rouge sang-dragon, avril 2017, 76 pages, 15 €

Edition: Editions Les Vanneaux

Rouge sang-dragon, Colette Prévost

 

Le recueil de poèmes en prose de Victor Segalen, Stèles, et les tableaux du plasticien contemporain bordelais Max Mitau, constituent les moteurs d’écriture du recueil Rouge sang-dragon de Colette Prévost, qui vient de paraître en cet avril 2017 aux éditions des Vanneaux, dans la collection L’Ombellie. Prétextes à écriture de la même manière que Segalen « s’était servi de ce qu’il trouvait en Chine comme de matériau de construction, pour exprimer ce qu’il avait à dire. Le poète parle de moule dans lequel il a fondu son art », Pierre-Jean Rémy (http://www.steles.net/page).

Segalen explique dans son Avant-Propos de Stèles que celles-ci étaient sous les Han des montants destinés à faciliter la mise en terre des cercueils. Des commentaires y étaient inscrits en guise d’oraison funèbre. Les stèles devinrent par la suite des plaques de pierre montées sur un socle, dressées vers le ciel et portant inscription.

Leur orientation est significative : les stèles donnant au sud concernent l’Empire et le pouvoir, celles vers le nord parlent d’amitié, celles vers l’est d’amour, les stèles orientées vers l’ouest concernent les faits militaires, celles pointées vers le milieu sont celles du moi, du soi. Dans un rapport analogue, l’expression poétique des stèles est ici dans Rouge sang-dragon significative. L’orientation des tables verticales (stèles, toiles) s’établit par rapport à l’atelier de l’artiste-peintre (Stèle I, « L’atelier pan sud ouvert », l’Empire du plasticien), où « l’œil en fusion » circule, « au milieu » (Stèle III, « Au milieu de l’atelier », « L’œil en fusion »). Aussi, la poésie y trouve une parole interprète et médiatrice des « rapports entre les combinaisons de volumes, de couleurs, de sons (…) » (Henry Bouillier dans son introduction à l’édition critique des Stèles de V. Segalen), par le truchement des poèmes en prose du poète français breton et des tableaux de Max Mitau. Une synesthésie esthétique, indissociable d’une synesthésie des sens, répercute l’« ébranlement affectif », fulgurant et durable, qui cloua l’auteur de Rouge sang-dragon, Colette Prévost, « à l’arrêt debout » face aux faces des stèles – « tableau(x)carapace(s) ». L’ombre et la lumière se déploient, stèles de monolithes sombres à ciel ouvert, « atelier grotte » de « l’Homme obscur », ouvert. Au cœur du clair-obscur de la poésie, circule le rouge-sang pigmenté des paysages artériels, page blanche incrustée du noir des mots et du flux coloré des touches importées/apportées/rapportées.

Plantées le long des chemins, dressées dans la cour des temples (cf. Stèle VII, « Du tableau au temple » in Rouge sang-dragon), devant les tombeaux, les stèles s’adressent à ceux qui les rencontrent (qui s’y « heurtent »), au hasard de leurs pérégrinations. Les 7 stèles érigées dans Rouge sang-dragon – sur les pages blanches, dans le noir imaginé de leur terre et dans le champ vibratoire des couleurs et de la lumière traversant le minéral, « coloré ou ténébreux » des tableaux de Max Mitau – déplacent la stabilité de leur orientation significative. Situées dans leur position topique (géographique, points cardinaux de la rose des vents, interprétations métaphysiques) dans Stèles de Segalen, ces « table(s) de pierrehaut dressée(s), portant une inscription » (Segalen), déclinées dans Rouge sang-dragonexpriment les rapports (volumes, sons, couleurs) entretenus entre l’œuvre picturale (de Max Mitau) et la voix poétique (les poèmes en prose de Victor Segalen, ceux versifiés de Colette Prévost).

Nous déchiffrons entre les lignes les significations courant dans ces rapports. En annonçant dans son Prologue la contrainte qu’elle s’est imposée, Colette Prévost en énonce les clés d’écriture et d’accès via notre lecture :

« Contrainte : concision et densité, concentration et condensation.

Voilà l’exigence des stèles qui incrustent dans le ciel de Chine leurs fronts plats… ».

En général interprété, étudié en tant que signe de l’écart, le langage poétique s’offre ici sous le signe de rapports, en cherchant à répercuter « l’ébranlement affectif » provoqué dans le cœur de celui qui contemple et entend : les stèles pour V. Segalen ; les tableaux du plasticien contemporain bordelais, Max Mitau, pour Colette Prévost ; les poèmes versifiés de Rouge sang-dragon pour nous lecteurs. Rapports entre des arts différents, au matériaux distincts, aux outils spécifiques ; rapports entre les sens et les perceptions / représentations qu’ils engendrent ; rapports entre les combinaisons de volumes, de couleurs, de son.

Quittons l’analyse pour évoquer l’émotion suscitée par Rouge sang-dragon.

« L’ébranlement affectif » a lieu par une poésie cosmique. Érigées noir sur blanc dans le carré noir aux arêtes blanches, dressées « au ventre du ciel », les 7 Stèles pierres monolithes du poème pariétal marquent l’entrée des différents lieux du recueil. « Le souffle devient signel’origine de la première écriture ».

Les tableaux de Max Mitau rejoignent en des noces rouge-dragon la transcendance scripturale des « pierres du tonnerre » dans une fulgurance du minéral et du « pinceau-fer graphiste » insufflant le pigment tel un « forgeron ou alchimiste » incrusterait dans l’âme du matériau le feu des éléments. Leur souffle émane d’une poésie-contrainte figurée par une géométrie au bord de l’espace, géométrie de la stèle ; par un cadre noir sur l’espace vierge et infini de la page, le Dehors offert à l’air libre, incrusté par les mots dans les fibres du poème. Le « tableau carapace à la pointe rougiepinceau-fer graphiste rongé au feu / craquelures divinatoires en esquisses » du peintre forgeron-alchimiste (Max Mitau) rayonne en vibrations sonores de la stèle rouge sang-dragon.

L’arbre (le pigment sang-dragon utilisé par le peintre, exsudat de l’arbre sang-dragon, provient du dragonnier de l’île de Socotra au large du Yémen) donne à entendre ces « liens de terre au ventre du cielsèves-racines lézardées aux foudrespénétrations d’éclairs dans le silence ».

Le poème ensemence les fibres de la page, peau et chair ; « l’indicible paroleen tous sens », comme les mains du peintre ensemencent la matière. Le « pacte rouge » signé entre « l’homme obscur » (le peintre Mitau), le poète et la Terre, dans le temps séculaire des stèles, rutile par une synesthésie des sens où la fièvre et le sang pigmentent la terre battue (« tableaux-Terreartériels ») de souffle invisible, de la lumière, du pouls battant de « la vie à venir ».

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

S'attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

Publie en revues (La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer), Poezibao, Phoenix, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret,  …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Texture, …

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes (Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2018

Lue par le comédien Jacques Bonnaffé le 24.01.2017 sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/courriers-papillons-24-jour-deux-poemes-de-front