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Retour à Cayro, Dorothy Allison

Ecrit par Yasmina Mahdi 29.06.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Belfond

Retour à Cayro, traduit de l’américain par Michèle Valencia, juin 2016, 21 €

Ecrivain(s): Dorothy Allison Edition: Belfond

Retour à Cayro, Dorothy Allison

 

Retour au pays mal aimé

 

Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur ; Il piétine le vignoble où sont gardés les raisins de la colère ; Il a libéré la foudre fatidique de sa terrible et rapide épée ; sa vérité est en marche.

Les raisins de la colère, John Steinbeck

 

Elle sortit sur la véranda et s’adossa au mur de la maison. Le ciel chantait une chanson rouge. Les champs murmuraient une prière verte. Chanson et prière s’éteignaient dans l’ombre et le silence.

Les enfants de l’oncle Tom, Richard Wright

D’emblée, le sujet de Retour à Cayro malmène et pulvérise le rêve américain du Home Sweet Home. L’ancrage idéologique du roman polarise la violence de l’intolérance dans un pays puritain divisé entre des églises adverses et la cohabitation historique du mouvement hippie. Dorothy Allison utilise à cet escient un vocabulaire religieux, apocalyptique, depuis l’« enfant-monstre » au scénario de la terre brûlée, de la géhenne à la rédemption, en passant par « Satan et tous les démons ». Des mondes distincts s’affrontent : celui des paillettes, du show-business, du « beau rêve, 1971 (…) tous jeunes et heureux », à Los Angeles, « la porte de l’enfer » d’une jeunesse dévastée par les addictions diverses, avec l’évasion vers une espèce de mirage de pionniers revenus sur une terre idéale soumise au regard de Dieu. L’arrière-plan du mythe rock’n’roll s’avère amer et plonge les idoles de la musique devenus junkies non plus vers une échappée belle mais sur une route « comme la mort en marche ». L’idole du groupe de rock – le père – tué sur le coup, laisse la place aux femmes. Mais une place vacante pour l’adolescente frustrée, orpheline, entraînée de force dans un road-movie conduit par une mère fragile, « complètement paumée », qui veut conjurer le sort en retournant vers ses origines rurales. Les villes ressemblent à des « cathédrales », odorantes ou délabrées, à travers l’immense territoire des Etats-Unis. Echapper au confort de Venice et à la célébrité paraît incompréhensible pour la fillette dont le choc est grand en arrivant dans le fin fond de la Géorgie dans le taudis familial. La question se pose pour ces américains : de quoi sont-ils faits ? De la superficialité clinquante d’Hollywood ou des dures conditions des premiers pionniers ; sont-ils des métis d’Indiens, d’afro-américains ou des avatars d’européens, des réprouvés chassés de leurs pays respectifs ?

C’est d’abord par le regard de Cissy – la jeune fille – que l’on rencontre la population rurale de Cayro. Ensuite, par la chute de la mère – Delia –, ruinée, obligée d’habiter « cette horrible maison, affreuse en comparaison du bungalow californien », de travailler de nuit, passant ses journées à pleurer. Celle que Cayro enviait comme riche star du rock subit la pire des déchéances sous les regards satisfaits des villageois fanatiques. Je pense à l’atmosphère de La lettre écarlate de Hawthorne, où la femme accusée d’adultère est réprouvée et jetée au ban de la société. Delia, héroïne moderne, tente de sauver sa peau. La réalité romanesque de la star triomphante cède la place à l’humiliation et au dilemme de la foi et de la légitimité des lois d’une société conservatrice. Les géorgiens assistent au spectacle de la dégradation physique et psychique de la rebelle ; Delia, sainte ou martyre ? A lieu effectivement une sorte de sanctification de sa douleur. L’auteure livre des descriptions poignantes d’Indiens parqués dans des réserves résignés à vendre des pierres de couleur et de « gens sans âge » croupissant dans leur mobile home, la rencontre avec ces géorgiens formant le point culminant du récit. Ainsi, les sœurs grandissent réunies contre leur volonté au sein d’une famille recomposée et boiteuse. Après l’argent illusoire de la Californie, l’existence de l’héroïne se heurte à l’économie au rabais des campagnes. Après la compagnie loufoque et libertaire des musiciens, Delia retombe dans la rigidité d’une classe ouvrière, où la loi du talion régit les mœurs et l’opinion (je fais le rapprochement avec les malédictions de gens à la pitié grossière de La nuit du chasseur ou la paranoïa puritaine des Sorcières de Salem). Le prêche évangéliste devient « une question de vie ou de mort », prétexte pour mettre en œuvre les idées les plus réactionnaires, notamment anti-avortement. Les femmes évoluent entre les exhortations des prédicateurs, qualifiées tantôt de « putain de Babylone » ou de « simulacre de femme libérée ». Dorothy Allison traite le continent féminin de façon humoristique, non dénuée de tendresse et d’émotion. Les hommes (en) sont déchus, maltraités et impuissants à affronter « une guerre entre femmes [sans] quartier [ni] pitié ». Ce qui fait dire à Cissy : « J’ai vu un monde avec une fêlure ».

Dans ce microcosme, tout rumine, couve, éclot, s’enflamme et meurt comme dans Les raisins de la colère – révolte amère de pauvres, de laissés-pour-compte, entre souhaits brisés et rêvasseries de midinettes. Sur le palimpseste des exactions des colons, de l’esclavage et de l’extermination des Indiens, de la culture des armes à feu, une haine brillante « comme une lumière noire » vrille cette société américaine, comprimée par une pesante surveillance collective. Retour à Cayro sonne comme la malédiction d’un western mais dans lequel Dorothy Allison déconstruit les règlements de compte sans manichéisme entre les bons et les méchants. Le souhait théologique d’une vie possible après la mort, d’une résurrection, et sa similitude avec une doctrine spirite (celle, par exemple, d’Allan Kardec, dont l’épitaphe stipule : « Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi »), l’auteure le place dans la bouche de la femme noire, splendide comme « un mannequin de pub sur papier glacé ». Poétique de l’espérance qui subordonne la loi commune. Ainsi, les voix sont semblables à du caramel ou du chocolat fondu. Les dépouilles forment de la nourriture pour les arbres. La puissance de la chair, de la végétation, des humeurs, des odeurs, des sons, colle à la peau des habitants, tantôt émanations sophistiquées ou relents douteux. La lumière agit sur les couleurs comme une essence, à l’égal de « l’amour de Dieu ». L’abnégation sacrificielle annihile et embrigade les femmes et les hommes dans une espèce de déterminisme fataliste. Je rapprocherais certains aspects du roman avec ceux du film de Barbara Loden, Wanda, par l’implication totale de l’auteure avec son récit et celui des protagonistes, et le descriptif peu flatteur des comportements humains.

Dans Retour à Cayro, la grégarité voisine avec la déferlante musicale et l’utopie de la Beat-Generation – « le meilleur des blasphèmes » dont l’influence change les habitudes. Néanmoins, quelque chose d’antique et de noble soude les membres de cette communauté, établie autour d’un minuscule centre-ville, « pas plus grand qu’un beau terrain de basket », vivant du strict minimum, au-dessus des profondeurs boueuses des grottes, en contrebas de collines. Mais également un état primitif condamne et sacrifie les individus, les soumettant à la domination patriarcale et à la sauvagerie du capitalisme et des inégalités. La jeune fille lumineuse de la ville se consacre à l’exploration de la nature luxuriante, se réinvente un pays, en éclaireuse (revisitation du mythe de la caverne ?), avec le vœu poignant de vaincre « l’horrible obscurité » des entrailles de la terre, où « Dieu doit probablement se cacher ». Il se trouve tout au long du roman une obsession résurgente, celle de la problématique du corps, de son phénomène, la façon dont il est traité et maltraité, nourri, dompté, utilisé ou nié, sublimé ou houspillé, érotisé ou honteux. L’on y découvre des corps jeunes, désirants, sportifs, entretenus, enduits de produits cosmétiques, ceux comprimés des croyants, d’autres vieillissants, rongés par le labeur, la maladie, les accidents, l’alcool, la cigarette et les amphétamines, des corps estropiés, obèses, et des cadavres, jusqu’à l’apothéose finale, « la transformation [en] ce corps spectral ». Mais je termine là ma courte étude et laisse les lecteurs plonger dans ce voyage orphique, d’où les morts reviennent en écho depuis d’épaisses ténèbres.

 

Yasmina Mahdi

 


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A propos de l'écrivain

Dorothy Allison

 

Nationalité : États-Unis 
Né(e) à : Greenville, Caroline du Sud , le 11/04/1949
Biographie : 

Élevée en Caroline du Sud par sa mère qui l'a eue à quinze ans et un beau-père qui abuse d'elle, Dorothy Allison parvient à entrer à l'université en Floride pour y faire des études d'anthropologie. 

Elle se mêle aux groupes féministes puis lesbiens où elle trouve son identité et son engagement. Elle fait paraître ses textes dans plusieurs revues, puis des recueils de ses poèmes et de ses nouvelles paraissent en 1983 et 1988.

Elle acquiert la renommée grâce à un roman autobiographique, "L'Histoire de Bone" (Bastard Out of Carolina, 1992) qui traite de son enfance effroyable dans une famille pauvre et incestueuse du sud des États-Unis. 

"Retour à Cayro" (Cavedweller, 1998), son deuxième livre, est un roman sur la rédemption d'une femme au terme d'une longue descente aux enfers. Ce livre vaut à son auteur un nouveau succès. Il est adapté au cinéma en 2004 (titre français: "La Vie d'une femme").

Dorothy Allison vit aujourd’hui en Caroline du Nord avec sa compagne Alix Layman et son fils. Engagée, elle a milité dans plusieurs associations féministes et lesbiennes. 

Elle a été nominée pour le National Book Award grâce à son livre "L'Histoire de Bone".

site officiel: http://www.dorothyallison.net/

 

(Source Babelio)

 

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.