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Rendre justice aux enfants, Jean-Pierre Rosenczveig

Ecrit par Sylvie Ferrando 10.07.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Essais, Seuil

Rendre justice aux enfants, mai 2018, 272 pages, 20 €

Ecrivain(s): Jean-Pierre Rosenczveig Edition: Seuil

Rendre justice aux enfants, Jean-Pierre Rosenczveig

 

Jean-Pierre Rosenczveig, qui a exercé sa fonction de juge des enfants d’abord au tribunal de Versailles, puis a présidé le tribunal pour enfants de Bobigny pendant 22 ans, est un homme et un professionnel engagé qui, prenant parti pour une visée humaine et sociale de la famille et de la société, défend quelques enjeux essentiels de son métier.

Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’a, en 2005, jugé « laxiste », héraut d’un certain « angélisme de gauche » ? Il s’en défend, se revendiquant « le plus dur des juges » du tribunal de Bobigny, tout en prenant parti pour la cause des enfants et des adolescents et en faveur des avancées éducatives, sociales et judiciaires qui sont liées aux situations individuelles hautement problématiques auxquelles il se trouve confronté. En effet, Jean-Pierre Rosenczveig est depuis le début de sa carrière membre actif du Syndicat de la magistrature, dont l’une des caractéristiques est de rechercher des solutions innovantes et adaptées à chaque cas, dans la limite de la légalité bien entendu. En outre, il a dirigé dans les années 1980-90 l’Institut de l’Enfance et de la Famille (IDEF) –qu’il a contribué à créer lors de son passage au cabinet de Georgina Dufoix –, organisme chargé de recueillir des données scientifiques dans le champ de l’enfance et de la famille.

Quelques fausses croyances sont mises à bas par le texte très documenté, très informatif de Jean-Pierre Rosenczveig. Ainsi, un jeune enfant qui a commis un délit peut être poursuivi, jugé et condamné, mais ne pourra être sanctionné par une amende ou par une peine de prison avant l’âge de 13 ans. « On le sait peu, mais un enfant de 13 ans et plus peut être condamné à une peine de prison ferme pouvant aller jusqu’à 30 ans ». Il n’y a pas d’amnistie infantile en France. Avant l’âge de la majorité, les âges de 13 et de 15 ans sont des âges charnière : par jurisprudence, 13 ans pour celui où la parole des enfants est prise en compte dans le choix du lieu de vie, par la loi, 15 ans pour celui où l’acte sexuel entre un adulte majeur et un mineur peut être dit consentant.

Depuis le début de sa carrière en 1974, Rosenczveig constate des évolutions dans l’exercice de son métier, révélatrices des évolutions de la société. Aujourd’hui, en moyenne, un jeune trouve un emploi stable à 28 ans. La période de l’adolescence et de la post-adolescence s’est considérablement étendue, avec une dépendance économique aux parents, en même temps que les jeunes ont accès de plus en plus tôt à de multiples biens de consommation, licites ou illicites, et au sexe, protégé ou non. Le nombre d’enfants en prison, dans les établissements pénitentiaires pour mineurs fondés en 2007, est aujourd’hui en hausse. Cela est encore plus dommageable si l’on pense, comme Jean-Pierre Rosenczveig, qu’il est impossible d’éduquer correctement quelqu’un en milieu clos, que ce soit en prison ou en centre éducatif fermé, car les jeunes y adoptent des « stratégies pour faire bonne figure » : « l’enfermement introduit toujours un biais dans les motivations des gamins ». Du coup, l’enfance maltraitée est devenue dangereuse, c’est ce que déplore Rosenczveig.

Plusieurs études de cas ou thématiques sont tour à tour abordées dans l’ouvrage et font l’objet d’analyses émaillées de récits très concrets, eux-mêmes tirés des nombreux dossiers suivis par le juge, et dans lesquels les noms ont été changés lorsque l’affaire n’a pas été médiatisée : les enfants sans famille, enfants étrangers ou enfants de migrants, les enfants placés, dont les familles, biologiques ou d’accueil, sont soit absentes soit lacunaires, les enfants dont le corps est violenté, qu’on abuse, qu’on maltraite, le phénomène de la délinquance et le statut de la jeunesse, enfin la parentalité, défaillante ou non, et la filiation. En France, on est passé en 1958 du concept de « puissance paternelle » à celui d’« autorité parentale ». Rosenczveig aimerait que l’on parle aujourd’hui de « responsabilité parentale ».

Page après page, on s’attache aux histoires de ces jeunes qui se sont trouvés, à un moment ou à un autre de leur courte existence, dans le bureau du juge des enfants parce que quelque chose dans leur vie a dérapé. Rosencveig plaide pour une société plus humaine, plus proche des droits de l’enfant et moins techniciste en matière de procréation : « Après nous avoir seriné, pendant des décennies, à quel point la vie intra-utérine était importante et conditionnait le destin de l’enfant à naître, on entend que ce qui se passe pendant la gestation n’a plus aucune importance, que tant que la mère porteuse ne veut pas de l’enfant, le confier à un couple de parents n’a aucune incidence pour l’enfant ».

La vie est « un mille-feuille » au cours de laquelle chacun d’entre nous peut avoir une multitude d’affiliations : filiation génétique, gestatrice, juridique, sociale et affective, professionnelle même, qui toutes contribuent à la construction d’une identité. Aucune d’entre elles ne doit être masquée, effacée, abolie.

 

Sylvie Ferrando


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A propos de l'écrivain

Jean-Pierre Rosenczveig

 

Jean-Pierre Rosenczveig, né le 7 novembre 1947 à Paris, est un magistrat français. Il a été, de 1993 à 2014, le président du tribunal pour enfants de Bobigny.

 

A propos du rédacteur

Sylvie Ferrando

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature française, littérature anglo-saxonne, littérature étrangère

Genres : romans, romans noirs, nouvelles, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Grasset, Actes Sud, Rivages, Minuit, Albin Michel, Seuil

Après avoir travaillé une dizaine d'années dans l'édition de livres, Sylvie Ferrando a enseigné de la maternelle à l'université et a été responsable de formation pour les concours enseignants de lettres au CNED. Elle est aujourd'hui professeur de lettres au collège.

Passionnée de fiction, elle écrit des nouvelles et des romans, qu'elle publie depuis 2011.

Depuis 2015, elle est rédactrice à La Cause littéraire et, depuis 2016, membre du comité de lecture de la revue.

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