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Rencontre avec Boualem Sansal, « 2084. La fin du monde »

Ecrit par Nadia Agsous 08.10.15 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Rencontre avec Boualem Sansal, « 2084. La fin du monde »

 

Après Le Village de l’Allemand et Rue Darwin, Boualem Sansal, écrivain algérien, revient sur la scène littéraire avec un septième roman intitulé 2084. Cette fiction qui prend la forme d’une dystopie met en scène un empire totalitaire, l’Abistan, le « pays des croyants où Yölah, Dieu, a élu et délégué Abi pour l’assister dans la colossale tâche de gouverner le peuple des croyants ». Récemment, les éditions Gallimard ont publié dans leur collection Quarto une série de six romans publiés entre 1999 et 2011. 2084 figure sur la liste de plusieurs Prix : Goncourt, Renaudot et Médicis.

 

Dans votre roman, vous projetez vos lecteurs dans un univers qui a sombré dans le totalitarisme religieux. Vous décrivez l’Abistan comme un empire absolument terrifiant. Qu’est-ce que l’Abistan ?

J’ai imaginé l’Abistan comme un univers complexe, oppressant, oppressif, très présent et dramatique qui crée autour de lui une atmosphère pesante. C’est un empire qui prend l’allure d’une oligarchie religieuse. Pour le construire, je me suis inspiré de plusieurs systèmes religieux qui sont des formes d’organisations particulières et très hiérarchisées. J’ai effectué des recherches pour comprendre le modèle iranien, mais j’ai découvert qu’on disposait de très peu d’informations relatives au fonctionnement interne de l’organisation qui entoure Ali Khamenei. Je me suis documenté sur l’univers catholique car je voulais savoir comment le Vatican a gouverné le monde à travers son bras séculier, le gouvernement qui appliquait la loi religieuse. Le modèle que le Front Islamique du Salut (FIS) avait mis en place en Algérie a également participé à la construction de l’Abistan gouverné par le Dieu Yölah et son prophète, Abi, que j’ai imaginé vivant et éternel.

 

Quelles sont les caractéristiques principales qui gouvernent cet empire ?

 

Deux aspects caractérisent les organisations de nature totalitaire : l’invisibilité et l’ignorance institutionnalisée. Lorsque le pouvoir devient invisible, ceux qui gouvernent dans l’ombre font circuler l’idée qu’ils sont omnipotents, omniprésents et font croire par tous les moyens qu’ils détiennent le savoir. Mais en réalité, ils ne font que brasser du vent. Dans ce type de système tout est érigé en secret. La moindre petite information prend un caractère confidentiel. Les masses sont maintenues dans l’inculture et l’ignorance pour conquérir leurs esprits et les tenir en laisse. Tel n’est pas toujours le cas dans les systèmes démocratiques car la population a accès à l’information.

 

Ati est un dissident. C’est un personnage qui doute et refuse ce monde caractérisé par la soumission àYölah et à Abi. Qui est ce protagoniste qui « avait un rêve de liberté dans son cœur » ?

 

2084 raconte l’histoire de Ati qui vit dans un environnement fermé et incompréhensible. Ati est le personnage et c’est lui qui introduit le roman. Au fil des pages, les lecteurs sont invités à le suivre tout au long de ses péripéties qui confèrent au récit une dimension romanesque et fictionnelle. Ati est né dans le système de l’Abistan. Il ne sait rien de la révolte et de la liberté. Il n’est jamais sorti de son quartier jusqu’au jour où à cause de sa maladie (tuberculose), il est envoyé dans un sanatorium. Dans ce lieu, il rencontre des populations dont il ne soupçonnait pas l’existence : des pèlerins qui racontent des histoires bien étranges ; il découvre l’existence de caravanes qui alimentent le sanatorium et disparaissent aussitôt. Tout ce qu’il entend et voit l’incite à la réflexion et au questionnement. Comme Eve, Ati est le candide qui trouve des voies. C’est lorsqu’il prend conscience qu’il découvre la peur, les interdits, les ghettos, les frontières et toute l’incohérence du système. Il n’a aucun élément pour répondre aux questions qu’il se pose dans le sanatorium. Lorsqu’à sa guérison il quitte le sanatorium il est très content de retourner chez lui. Mais sur le chemin du retour, il fait la connaissance de Koa, fils de dignitaires. Contrairement à Ati, Koa est lettré et connaît parfaitement les rouages du système. Il a fait l’expérience de la révolte et est allé vivre dans les banlieues misérables (les ghettos). Les deux personnages se complètent : Ati a l’expérience de l’Abistan alors que Koa a une expérience intellectuelle. C’est lorsqu’ils se rassemblent qu’ils commencent à construire un processus de transgressions comme par exemple, l’accès aux ghettos.

 

Le caractère quelque peu terrifiant de l’Abistan est cependant atténué par la présence de deux territoires que Ati découvre au gré de ses aventures : les ghettos et la frontière ! Quelle est la fonction de ces lieux interdits ?

 

Les ghettos sont des enclos dans lesquels sont parquées les personnes indésirables. Ces espaces situés en périphérie ont toujours existé à travers l’histoire de l’humanité. Dans l’Abistan, c’est dans les ghettos que sont enfermés les parias. On veut les tuer mais le système les maintient en vie. Le paria est nécessaire à l’ordre. Il sert à désigner le mal. Dans 2084, les frontières sont de plusieurs ordres. La première est physique. Elle renvoie à ce qui existe au-delà de l’Abistan. C’est lorsqu’il se trouve dans le sanatorium que Ati entend parler pour la première fois de la « frontière ». Lorsqu’il rencontre Nas, l’archéologue, il découvre la frontière historique. Puis tout au long de son périple, il découvre d’autres frontières : celle qui sépare les hommes des femmes ; celle de la langue, des tabous, des interdits… Les ghettos et les frontières participent de la construction de la société humaine.

 

Si on considère que « 2084 » est un roman d’anticipation, à quel niveau se situe la continuité avec « 1984 », l’œuvre de Georges Orwell publiée en 1949 ?

 

L’analyse que Georges Orwell avait élaborée à travers 1984 s’est avérée juste et elle est encore valable de nos jours. Dans son roman, l’auteur a imaginé trois empires : l’Oceania qui regroupe les Amériques, l’Australie, La Nouvelle Zélande… Son chef est Big Brother ; L’Eurasia qui comprend l’Europe et l’URSS, et l’Estasia et ses satellites : le Japon, la Chine, une partie de la Mongolie, du Tibet, de la Mandchourie… Ces trois empires se font la guerre en permanence. Ils sont gouvernés par des principes similaires : ils manipulent les masses, contrôlent leur esprit et leur cœur, surveillent leurs faits et gestes, censurent leurs idées et leurs paroles. La manipulation des esprits s’opère par la réécriture de l’Histoire. Ils sèment la confusion dans l’esprit des gouvernés pour mieux les subjuguer et pour les dépouiller de leur humanité. Mais de nos jours, le schéma orwellien se retrouve face à un quatrième empire. Celui-ci est religieux. Il est représenté par l’islamisme. Ce dernier est très actif et convertit un grand nombre de personnes, toutes origines et confessions confondues : chrétiens, juifs, animistes, bouddhistes et même des athées. On peut dire que l’Islam est la religion des musulmans et que l’islamisme est la maladie des musulmans. Si le nombre des converti(e)s va en augmentant, dans cinquante années, voire dans trois ou quatre générations, les converti(e)s seront très nombreux et nous assisterons alors à l’avènement d’un Islam façonné et transformé par les apports des converti(e)s. A travers l’Abistan, 2084 propose une vision du monde musulman tel qu’il évoluera du fait des conversions successives.

 

Outre les conversions, quels autres facteurs pourraient favoriser l’avènement du scénario que vous imaginez à travers votre roman ?

 

Dans le roman, je n’ai, à aucun moment, évoqué les mots « Islam » et « islamisme ». Et d’ailleurs, cette terminologie évoluera dans le temps. Des Etats se rallieront aux islamistes. A titre d’exemple, l’empire romain est devenu chrétien sur simple décret interdisant toute autre religion. La religion romaine a été abolie du jour au lendemain. Il important de savoir que l’empire de l’Abistan ne se réfère pas à l’islamisme de Daech. Il s’apparente plutôt au modèle d’organisation de l’Iran et de la Turquie. Aucune idéologie encore moins la démocratie n’est en capacité de d’apporter des solutions aux problèmes sociaux et sécuritaires actuels. Les idéologies futures se construisent sous le diktat des difficultés qui obligent à des solutions autoritaires. Les anciens systèmes de légitimation ne fonctionnent plus. Il n’y a que les religions qui possèdent un fort pouvoir de légitimation. Et la question suivante se pose : quelle est la religion qui est omniprésente sur le terrain actuellement ? Ce n’est ni le christianisme, ni le bouddhisme, ni l’hindouisme, ni le judaïsme mais l’islam !

 

Une question capitale est posée dans le roman : « qui sommes-nous ? » ou plutôt « qui étions-nous ? » s’interroge Ati. Ce questionnement éminemment identitaire est redondant dans l’ensemble de vos romans. Quelle est le fondement de cette préoccupation ?

 

La question identitaire est inscrite dans l’histoire humaine. Ce sont toujours les plus forts qui ont défini l’identité. C’est l’homme qui a dit à la femme ce qu’elle doit être ; ce sont les parents qui disent à leurs enfants ce qu’ils sont et comment ils doivent être. Les différences et les singularités posent un réel problème aux tenants du pouvoir qui usent de leur position pour imposer une identité à ceux et celles qu’ils gouvernent. Nous vivons en permanence dans le malaise car nous ne pouvons exprimer librement nos idées, nos opinions et vivre selon nos propres choix et nos orientations. En Algérie, à l’époque coloniale, on nous enseignait que nos ancêtres étaient les Gaulois. A l’indépendance, on nous a inculqué l’idée que les Arabes étaient nos ancêtres. L’Islam est proclamé religion d’Etat. Pourquoi cette imposition ? Et si je ne veux pas être musulman ? Pourquoi nous forcer à être ce que nous ne voulons pas ? Pourquoi nous humilier sans cesse en nous obligeant à être ce dont nous ne sommes pas convaincus ? Pourquoi ne pas nous laisser vivre notre identité ? celle que nous avons forgée tout au long de l’histoire de cette terre algérienne, riche en sacrifices et en espérances ?

 

Au regard du contexte actuel, n’y a-t-il pas de risque que la question de l’islamisme soit mise au premier plan au détriment de la dimension littéraire et créative de votre œuvre ?

 

Mon roman est publié dans un contexte qui ne lui est pas très favorable. La question de l’islamisme fait l’objet de toutes les préoccupations un peu partout dans le monde. Inévitablement, 2084 fait et fera l’objet de manipulations et de récupération de toutes sortes. Or, ce roman s’inscrit dans le cadre de l’anticipation politico-sociale. Il pose la question de l’évolution de l’humanité. Tout au long du récit, j’ai imaginé un empire totalitaire que j’ai situé dans une temporalité future lointaine. Je reste convaincu que si 2084 avait été publié dans un contexte apaisé, il aurait pu susciter un débat serein et inciter à la réflexion. Lorsque 1984 a été publié, Georges Orwell a été férocement critiqué et vivement attaqué aussi bien par la gauche que par la droite. Et il a fallu attendre plus de cinquante années pour que son roman soit apprécié à sa juste valeur.

 

Entretien mené par Nadia Agsous

 

Boualem Sansal : 2084. La fin du monde, Gallimard, août 2015, 284 pages, 19,50 € ; Romans (1999-2011), Gallimard, Coll. Quarto, août 2015, 1248 pages, 29 €

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A propos du rédacteur

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook