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Quel avenir pour la cavalerie ? Une histoire naturelle du vers français, Jacques Réda (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret 23.03.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Buchet-Chastel

Quel avenir pour la cavalerie ? Une histoire naturelle du vers français, Jacques Réda, octobre 2019, 216 pages, 20 €

Edition: Buchet-Chastel

Quel avenir pour la cavalerie ? Une histoire naturelle du vers français, Jacques Réda (par Jean-Paul Gavard-Perret)

 

 

Maîtres et mètres

A côté de ses textes de création, Réda a toujours pris soin de vaticiner avec intelligence sur ses propres formes et outils : il y eut ainsi le superbe La Vieillesse d’Alexandre, mais tout aussi Autobiographie du jazz afin d’examiner d’autres espèces de scansion et leur relation à la sensibilité. Retenons dans ce corpus – en dehors de l’historique que le pisteur propose – l’état actuel du vers français, symptôme d’une crise de la sensibilité et de l’humanité plus que de la poésie elle-même.

Le vers peut sembler parfois un instrument périmé du poétique. Ce qui ne veut pas dire que celui-ci erre dans une « Sibérie prosodique ». C’est bien plus compliqué que cela.

Le vers libre ou perdu dans une feinte de prosodie (que Baudelaire et Maurice de Guérin proposèrent) ouvre de nouvelles propositions que Réda lui-même ne pratique pas forcément, puisqu’il défend et illustre souvent la versification dans ses propres travaux de création (ses récents textes aux Editions Fata Morgana le prouvent). Mais la question du vers se piste selon divers flottements depuis Mallarmé. Preuve que le terme d’un certain type de versification ne consomme pas la fin de la poésie mais ses dualismes : le balancement rythmique – mais pas seulement – suit son cours et évolue voire involue.

Tailles, espacements d’une poésie action, fondent une réflexion sur les chemins de la sensibilité au moment où elle ne pâture plus dans les formes fixes et dans l’alexandrin, notre « mètre national ». Son érosion a ouvert une cure ou une crise qui grise par divers affranchissements et singularité afin que chacun à sa façon cherche son chien sans qu’un berger fasse bonne garde.

A l’âge de l’individualisme il s’agit de suivre ce que Mallarmé annonçait : « s’exprimer non seulement, mais se moduler à son gré », loin des idées de principes. Le mètre et ses maîtres ne sont plus nécessaires. Au nombre, s’est substitué non le hasard mais de nouvelles nécessités pour assumer une énergie, même lorsqu’elle explore des tréfonds dans ses creux-actions.

Réda est parfois un peu pédant pour assumer ses vérités sur l’interactivité du vers et de sa lecture. Le poético-sceptique souligne que cette liberté crée parfois un enfermement, chacun se barricadant dans sa « poliorcétique ». Néanmoins, le jeu de la dispersion du mètre offre des spécificités spéculatives où se poursuit une aventure sur laquelle l’auteur met des bémols. Il dresse des reproches à Mallarmé, fauteur de ce trouble dans la poétique.

Reste que cette nouvelle métrique permet d’ouvrir son champ : qu’on pense à Prigent, Novarina, Nathalie Quintane, voire F-J Temple. Ce qui n’empêche pas au vers régulier de demeurer efficient. Réda le prouve. Savitzkaya aussi – du moins parfois car il se risque aussi à d’autres dérives apparemment plus prodigues – du moins en apparence.

Désormais le vers peut être partout plutôt que nulle part. Et ce, même si sa circonférence échappe. La poésie a donc de beaux jours devant elle même si ses médiums changent parfois : le Rap est là pour le prouver. Mais il n’est pas le seul.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


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A propos du rédacteur

Jean-Paul Gavard-Perret

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Domaines de prédilection : littérature française, poésie

Genres : poésie

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Fata Morgana, Unes, Editions de Minuit, P.O.L


Jean-Paul Gavard-Perret, critique de littérature et art contemporains et écrivain. Professeur honoraire Université de Savoie. Né en 1947 à Chambéry.