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Psychothérapie de Dieu, Boris Cyrulnik

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 19.01.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Editions Odile Jacob

Psychothérapie de Dieu, septembre 2017, 314 pages, 22,90 €

Ecrivain(s): Boris Cyrulnik Edition: Editions Odile Jacob

Psychothérapie de Dieu, Boris Cyrulnik

 

 

Dieu était en souffrance. L’homme devait prendre soin de Lui. Et l’appeler par son Nom. Pour cela, il a créé l’outil, il a pensé le mythe. L’ordre imaginaire. L’intersubjectivité. Or il a oublié son Nom.

L’idée de Dieu serait donc née de la nécessité de vivre ensemble, de cette obligation absolue à vivre. Vivre par soi et avec l’autre, vivre par son corps et avec sa mort. Tenir les hommes entre eux par une seule et même réponse. L’idée de Dieu serait donc née du désespoir, entre autres née de l’effroi, noire terreur ou immensité noire, lueurs tremblantes telles ces fusées déclenchées en cas de détresse. Inspirée de la subdivision parentale, elle serait alors le souvenir réactivé du paradis familial. Dieu à l’image de l’homme. Père, mère, l’homme son enfant. L’homme engagé à reproduire l’image, devenir père, devenir mère. Redevenir Dieu. Et rappeler à Lui la biologie de l’âme.

« Que l’extase soit déclenchée par une substance comme le peyotl ou la cocaïne ou par une représentation surhumaine, l’émotion est si intense qu’elle retentit sur le cerveau. Il suffit de parler pour activer un réseau de neurones temporaux à gauche, il suffit de regarder une image pour que la zone occipitale qui traite les informations visuelles consomme de l’énergie, et quand l’émotion est forte, c’est le circuit limbique qui est activé. Mais l’action d’une substance est immanente, car la drogue n’a pas besoin de sens pour déclencher une émotion, alors qu’une représentation provoque un sentiment qui a des effets plus durables que ceux d’une drogue ».

La biologie de notre âme se nourrit de fibres émotionnelles. L’authenticité d’une sensation avérée. L’extase divine est « bien » réelle. Dieu apparaît à l’homme au temps du langage. Vers l’âge de deux, trois ans. Dieu à l’âge du langage où, par amour d’abord, nous épousons le récit religieux parce qu’il est le récit familial. La fusion des syllabes telle une révélation, jonction magique de lettres dont émergent l’invisible et le merveilleux, cette parole dite d’abord, écrite ensuite, réécrite après. Rejetée parfois.

Dieu est parent. Le guide. Par le mot, Il est toute chose existant en dehors de « ma » présence. Figure de l’attachement, apparent en cas de perte et de souffrance, Il disparaît en situation de paix et de confort. Dualité séparation/retrouvailles tel l’enfant ordonnant l’absence de sa mère par la présence de son doudou ou de ses tétines.

Soit.

Notoire différence entre la maison de Dieu et la métaphysique de sa présence. Au langage, les récits. L’Univers pour ancrage spirituel. Il faut avoir vécu les déserts, les montagnes et les mers, ces tabernacles de l’immensité, avoir été placé sous ses menaces et ses magnificences pour éprouver la pudeur de l’existence, son extrême puissance, son amour infini.

« La parole possède un tel pouvoir d’éloigner les représentations qu’elle élargit le monde mental. D’abord elle désigne les objets du contexte, puis ceux qui ne sont pas là mais dont on sait qu’ils existent ailleurs, puis elle désigne un monde invisible rempli de représentations. Au-delà de l’expérience sensorielle, elle fait exister un monde qui, même lorsqu’il est coupé du réel, provoque d’intenses émotions ».

La clef du livre ?

« Pour accepter l’altérité il faut se penser soi-même comme à nul autre pareil, il faut se sentir fort et personnalisé pour supporter une différence ».

Il faudrait savoir se tenir debout pour se tenir au monde.

Au fond, l’homme ne se serait jamais redressé, pauvre hère, courbé par le poids de son humanité, resté éternellement enfant à peine sorti des langes du langage, demeuré à l’âge de trois ans.

Le ton du livre ?

Psychothérapie astucieuse. Ou la rencontre éclairée entre deux subjectivités qui chercheraient à se joindre, au mieux à s’entendre. Se relier ou se comprendre. L’élan à Dieu est le verbe relié, celui par lequel est métamorphosé « ce qui est impossible à percevoir et que, pourtant, nous ressentons de toute évidence ».

Or aujourd’hui ?

« J’accepte de souffrir aujourd’hui pour être heureux demain ».

Accepter Sa puissance sur le monde, son action sur lui.

Aujourd’hui, cela ne fonctionne plus.

Il faut être heureux ici et maintenant, vivre Sa divinité par le corps, sentir Dieu dans tout son corps, tous les corps, qu’ils soient fossiles, fibreux, végétaux, cartilagineux, là toute Sa valeur et celle de l’homme. Parce qu’Il s’est fait en l’homme. Vivre l’Amour, vivre par amour, vivre l’Esprit incarné. Penser Dieu par le corps, c’est revenir à Lui. Mettre au monde un enfant et crier là cette illumination. Il « m’a » créé, « j’ai » créé un enfant, par nature, les lois de l’univers passant par le canal du corps et Dieu au travers, la chair enflammée et les fibres déchirées pour mieux s’étendre. Tous croyants dès lors que nous croyons en la vie, en l’incarnation. Croire c’est vivre et vivre c’est croître.

Dieu se vit.

« En ce sens, le communautarisme est une adaptation à la défaillance culturelle. Quand on ne peut plus fabriquer de structures sociales, quand on se sent mal au sein d’un trop grand nombre d’individus, alors on se réfugie auprès des familiers. C’est une légitime défense, mais dans ce cas l’empathie s’arrête. La capacité à se soucier de la souffrance des autres n’est plus possible dans un grand nombre, on ne peut pas se mettre à la place de tous les humains de la planète ; alors on les laisse mourir ».

L’homme aujourd’hui ?

Sa quête d’unicité est aujourd’hui un monde rêvé, son Eden réunifié : dorénavant le monde est une seule plateforme connectée. Babel n’est plus. Et une nouvelle langue émerge.

L’homme est-il nostalgique de son idée commune ?

Il regretterait presque ces cellules nomades, ces petits groupes d’individus jadis partageant les mêmes apparats, ce temps des mystères où il parcourait le monde fait de mille autres mondes, à pied, chassant, cueillant, planifiant de conquérir la terre pour la tenir dans sa main toute entière. L’espérance du progrès transcenderait toutes les souffrances et les souffrances travailleraient notre cerveau.

Elles nous élaborent.

« C’est bien le travail psychique qui avait modifié le fonctionnement et la structure de ces zones cérébrales ».

Temps des neurosciences, désir et volonté de percer le cœur de nos cerveaux, d’aller plus loin encore dans la matière, dans ses structures les plus intimes, les exhumer quitte à disséquer ses mystères.

L’homme ne supporte plus les mystères.

Pire.

Il est bien trop immature pour en accepter les conséquences. S’il a perdu le nom de Dieu, il n’a point égaré celui du Mal.

Incapable encore de vivre la totale liberté de choix, l’absence de hiérarchie, l’effervescence des valeurs et de l’Histoire. Vivre sans tuteur ou vivre sous tutelle. Il oscillera toujours entre ses propres possibles et la sécurité de ses pulsions. En lutte permanente avec ou contre ses angoisses et ses représentations.

Tant que l’homme considèrera sa relation à Dieu comme binaire, il restera entravé. Rapport binaire entre les femmes et les hommes, les bons et les méchants, les blancs et les noirs, les riches, les pauvres, les pires, les meilleurs, le jour, la nuit, le haut ou le bas. Pourtant. Le Mal est, l’opposé de l’amour, là son exact contraire et peut-être l’unique, l’envers de la peur.

L’homme n’a donc pas imaginé Dieu. Il s’est imaginé que Dieu était à son image, qu’il pouvait l’appréhender dans Sa totalité, reproduisant à son insu l’au-delà ici-bas, croyant agir sur Sa création parce qu’il agissait sur lui-même par l’usage de la langue, des outils, des prières et des sacrifices. Il a omis qu’il n’était doté que d’une part divine à sa propre échelle, celle observable ici-bas, à sa mesure, à sa taille, à lui seul délivré. Confondant son élation intime avec le sentiment d’appartenance. Angoissé non pas par le vide sous ou au-dessus de lui mais par le non-sens des parts qu’il lui manque pour voir l’Image totale. Gouverner l’invisible et s’en protéger, engendrer du récit et l’écrire pour tenir le groupe et remettre l’individu en mouvement, non pas libre mais en mouvement, en ritualisant ses plaisirs.

Là furent ses plus grandes fautes.

Si monde nouveau, il sera nécessairement multiple et complémentaire.

Si homme nouveau, il sera nécessairement multiple et ouvert, connecté de fait à cette puissance cosmique physiquement perceptible, lumière antérieure au Big Bang, antérieure aux murs célestes, force qui respire en tout point et autour et en chacun, force fondamentale centripète et centrifuge bien au-delà de lui-même et de sa temporalité. Cet homme sera spirituel par nature, sa dimension spirituelle désormais étudiée et confirmée par les dernières découvertes de la neurobiologie. Il sera apte à aimer Dieu sans la tutelle des religions, sentir par tous les pores de son corps l’harmonie universelle, percevoir par lui et en lui et avec les autres et sans frontières, sans rites, cannes, épées, outils, prières, sacrifices ou camouflages. Sans armes ou excuses. Parce qu’il sera en étroite symbiose, devenu adulte et résilient.

Combien faudra-t-il de milliers d’années pour ?

A cela nulle nécessité de prouver, convaincre, appuyer telle ou telle vérité car nulle vérité n’est donnée à un seul. Dieu a donc besoin de tous les hommes, le plan de Dieu, tous sans distinction et dans leurs diversités, du premier homme au dernier. Celui qui éteindra la lumière derrière lui. Le problème de Dieu n’est donc point l’homme mais la religion. Le problème de l’homme ?

Son divan !

Sa souffrance et sa résignation auxquelles il n’a fait que répondre.

Pour cette lecture, nous avions des attentes fortes. L’espoir d’une transcendance. D’une découverte majeure. Peut-être ne le fallait-il pas.

Renouant ici avec les précédents ouvrages, presque le même ton, sur le même fil, la même tension due à l’exercice renouvelé de son auteur et à son expérience répétée. La compilation des savoirs est en ce sens fort pertinente. Accessible et lissée. Elle n’est point une révélation éblouissante. Peut-être faudra-t-il une suite.

En attendant, lisons ou relisons La violence et le sacré de René Girard. Et poursuivons, non point la vérité mais l’effort et la foi, cette Conscience selon laquelle le meilleur naîtra de l’intérieur, juste à l’intérieur. En silence.

 

Sandrine Ferron-Veillard

 


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A propos de l'écrivain

Boris Cyrulnik

 

Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d’enseignement à l’université de Toulon. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont tous été d’immenses succès, notamment Les Vilains Petits Canards, Parler d’amour au bord du gouffre, mais aussi Sauve-toi, la vie t’appelle.

 

A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.