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Poèmes Western, Estelle Fenzy (par France Burghelle Rey)

Ecrit par France Burghelle Rey 17.12.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions Lanskine

Poèmes Western, novembre 2018, 64 pages, 14 €

Ecrivain(s): Estelle Fenzy Edition: Editions Lanskine

Poèmes Western, Estelle Fenzy (par France Burghelle Rey)

 

Le dernier recueil d’Estelle Fenzy s’ouvre sur une naissance. Naissance d’un monde, naissance à la vie et, par là, une espérance : « Ici le voyage commence ».

Alors de la nuit naît l’aube. Des antinomies subsistent puisque restent « des ombres oubliées »  et « Si l’on s’approche, quelles ténèbres à lire sur (le) visage »« d’une madone en prière ».

Cette fois-ci la poète a choisi comme rythme celui du verset qu’elle écrit court, alternant avec des pièces de plusieurs lignes. Un creuset qui privilégie à la fois le balancement et le heurt par le choc de phrases brèves.

Ce road-trip, dont le travail photographique de Bernard Plossu a été l’inspiration, emmène le lecteur dans une Amérique fantomatique. Le journal de bord ainsi conçu œuvre comme un film. Du gros plan au plan d’ensemble. Des confettis de « la maison de Peter » – on sait le regard de l’auteure sur l’enfance et son génie à en traduire la magie – de la camionnette, de Susannah Gun, la vieille au pistolet, jusqu’au brouillard « qui recroqueville la terre », jusqu’aux « champs de coton »et aux« sillons de bitume ».

L’axe du temps est, lui aussi, objet d’exploration poétique. On y parle du Texas d’avant Buffalo Bill, juste avant d’évoquer « Le Desert Motel »  et les  « Hangars fantômes ».Le lecteur poursuit un trajet aussi bien géographique, historique que poétique. Comme le vit la narratrice tout en s’interrogeant : « Qu’y a-t-il au-delà de la route ».

En attendant une réponse, elle espère grâce à un paysage à la violente beauté et qui, permettant d’Espérer l’accueil,touche au sacré, cela même si la neige, le blanc tentent de barrer la route. Car tout se fait « A perte de vue » comme l’exprime une anaphore. Quelques repères, malgré tout, existent : « les pompes à essence »,  « le cimetière »

Cette route avec son asphalte bleu est un fleuve. Elle se tord aussi comme une « anguille ».

Puis vient à Santa Fe l’expérience du train, une sorte de « fuite ». Autant revenir sur la route et observer :

Route 25, direction El Paso

Il y a souvent des jeunes gens sur le bord. Sac de voyage aux pieds. Mains dans les poches.

Ils n’ont pas l’air de faire du stop. Ils semblent tombés d’un train. Ou d’une montgolfière.

Attendent-ils quelque chose ou quelqu’un.

Le rythme continue à mimer à la fois les obstacles et l’avancée au moyen d’une syntaxe qui se libère. L’écriture, dans sa concision, s’applique à décrire des images furtives : « Le cheval recule »,« Un school bus jaune canari », « La vitre est ouverte ».

La suite du recueil présente autant de tableaux divers où le temps, l’Histoire et l’espace, ces terres qui collent, dans ce journal de poésie, au rêve et à la peau de la narratrice, occupent toujours leur place. On peut y admirer l’art de la chute : « Elle avait nom Trinity »,« Comme elle est belle la solitude »,« Island in the sky ».

D’est en ouest se poursuit le voyage, bientôt jusqu’à Denver avec, soudain, un tableau sobre digne de Hopper :

A travers le store d’un coffee shop, apercevoir une femme en manteau rouge. Assise à une table.

A chaque page sa diversité quand, au poème Plateau du Colorado, l’imaginaire l’emporte :

La légende raconte qu’aux quatre coins de l’horizon des oiseaux de pierre tournent sans fin dans le sens du soleil.

Styles variés aussi avec, plus loin, des descriptions baroques pour un univers à la fois flamboyant et en mouvement :

Labyrinthe, dédale d’aiguilles. Cratères béants, orgues taillés. Processions minérales. Vol enflammé des aigles.

Green River. Canyons creusés, méandres tracés. Arches rougeoyantes à l’aube. Danse rampante des crotales.

Paradoxalement est mis en place un univers du « même ». « Un chant sans rupture »surun chemin identique à l’arrière et au devant qui sans cesse dégage une impression d’étrangeté de couleur ocre.

On ne s’arrête guère ensuite à l’« éblouissante »Las Vegas que décrit un des textes les plus courts. Ce n’est pas ce qui brille qui est l’objet du livre.

Mais de la nuit et du jour, quel est le moment le plus important ? Il faut savoir déjà qu’on doit : « Ne pas tout dire à la nuit ».

Au milieu de descriptions s’élaborent quelques portraits comme, dans un des derniers poèmes, celui, sans le nommer d’un homme « Parmi les pommes de pin. Dans une tente igloo ». La musique de son violon fait oublier la précarité de sa condition.

Le recueil s’achève, et toujours en kaléidoscope, sur fond du même paysage fantomatique où, par exemple, des buissons survivent « Au parfum brutal de la terre incendiée ».

Le voyage se termine, en une géographie toujours exhaustive, de Los Alamo à Klamath Falls avec un arrêt sur l’image pathétique d’« Une mariée romantique. Qui se déshabille en pleurant ».

La lecture se clôt sur le constat qu’« Il n’y a pas plus à l’ouest ». C’est une forme de mort, pour une humanité fragile, que celle des vagues qui « meurent » semble symboliser. « C’est le bout du voyage ».

 

France Burghelle Rey

 


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A propos de l'écrivain

Estelle Fenzy

 

Estelle Fenzy est née en 1969. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite Arles où elle enseigne. Elle écrit depuis 2013, poèmes et textes courts.

 

Publications en revues Europe, Secousse, Remue.net, Ce qui Reste, Ecrits duNord (éditions Henry), Microbe, Les Carnets d’Eucharis, Terre à Ciel, Recours au PoèmeDécharge, Possibles, FPM, Revu, Teste, Phoenix, Revue Alsacienne de Littérature…

 

Dernières publications :

L’ENTAILLE et LA COUTURE , éditions Henry (2016)

PAPILLON, éditionsLe Petit Flou (2017)

MERE, éditions La Boucherie Littéraire (2017)

VIA ARELATENSIS, de Pierre et de Vent, éditions La Margeride (2018)

PAR LA, éditions LansKine (2018)

 

A propos du rédacteur

France Burghelle Rey

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : poésie, littérature

Genres : recueils, essais, récit

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, éditeurs divers

France Burghelle Rey est Paris, a enseigné les Lettres classiques et vit actuellement à Paris où elle écrit et pratique la critique littéraire. Elle est membre de l'Association des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français.

Plus de cent textes parus dans de nombreuses revues et anthologies ainsi que plus de soixante-dix notes critiques(Nouvelle Quinzaine littéraire, Poezibao, Europe, La Cause littéraire, Place de la Sorbonne, CCP, Recours au poème, Texture, Temporel etc.).

Elle a écrit une quinzaine de recueils dont Lyre en double paru aux éditions Interventions àHaute voixen 2010 puis chez La PorteRévolution en 2013 suivi de Comme un chapitre d'Histoire en 2014 et de Révolution IIen 2016. Le Chant de l'enfance(Prix Blaise Cendrarsadultes) a été publié aux éditions du Cygneen juillet 2015, Petite anthologie, ( Confiance, Patiences et Les Tesselles du jour )chezUnicitéen 2017 et Après la foudrechez Bleu d'encreen 2018.

 

Les derniers textes augmentés de L'Enfant et le drapeau (à paraître chez Vagamundo), naissance rédemptrice d'un " ange " dans un monde en désolation, veulent exprimer l'expression d'une nécessaire présence au monde en souffrance. Elle achève en 2017 un recueil encore inédit en trois parties sur le thème du lieu puis en 2018 commence un récit poétique.

 

Elle a collaboré avec des peintres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un certain nombre de livres d'artistes.

L'un des ses romans, le premier,  L'Aventure, est publié chez Unicitéau printemps 2018

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