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Petits textes poétiques, Robert Walser

Ecrit par Matthieu Gosztola 08.03.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Langue allemande, Poésie, Gallimard

Petits textes poétiques, traduit de l’allemand par Nicole Taubes, 2005, 176 pages, 15 €

Ecrivain(s): Robert Walser Edition: Gallimard

Petits textes poétiques, Robert Walser

 

Kleine Dichtungen, datant de 1914, est du très petit nombre des recueils que Robert Walser a composés lui-même. S’il tenait autant à cet ensemble comme ensemble, c’est sans doute parce que s’y lisent ses préoccupations. Les pensées les plus intimes contenues dans une seule pensée. Celle reliant la vie et la mort.

Et que tentent de reconstituer, par leur babil, les promenades qui tissent, entre le ciel et la terre, meuble, une tapisserie nous recevant en elle, putréfiable tapisserie d’air et de vent.

Robert Walser croit, comme un enfant – comme l’enfant fantasmatique qui est l’archétype de l’innocence –, à la bonté des êtres et des choses. Il croit comme croit l’enfant recroquevillé en chaque adulte qu’un cours est possible, venant du corps, qui permettrait à la main de se tendre, sans que ce soit pour frapper, ou prendre, ou brusquer, ou pousser. « Quand tu te promènes, tu crois te promener dans l’air, c’est comme si tu devenais une part du souffle bleu régnant au-dessus de tout. Ensuite, la pluie revient, et toute chose matérielle est alors si mouillée, si humide, avec partout un doux éclat luisant. Les gens d’ici sentent la douceur et l’amour qu’il y a dans la nature, qu’il y a partout dans le monde vivant. Ils se tiennent agréablement alentour, et dans leurs mouvements, on sent que ce sont des gens libres » (Au frère).

La bonté des êtres et des choses, c’est aussi la bonté de la nature. Qui est sa – la – beauté. Walser est un promeneur ailé, qui fait de son regard patient et apitoyé et subjugué le moyen d’étreindre la nature. En la considérant comme un corps face auquel on doit garder une distance, du fait de son caractère sacré – du fait de la pureté de chacun de ses arbres, par exemple. Un corps qui souffle la stupeur acquiesçante dans celui qui la regarde. La stupeur acquiesçante et qui prie. « La beauté est partout » (Villégiature).

Et quoi de plus beau, de plus radicalement beau que la neige ? « Je n’ai jamais composé de poèmes en été. L’éclosion des fleurs, leur épanouissement avaient à mon goût quelque chose de trop sensuel. En été, j’étais triste. En automne, une mélodie s’élevait sur le monde. J’étais amoureux du brouillard, de la lumière du soir qui tombait de si bonne heure, amoureux du froid. La neige, je la trouvais divine […] » (Les poèmes, I). « Hier, nous avons eu de la neige, et aujourd’hui, de grand matin, je suis sorti pour aller contempler tranquillement, soigneusement le paysage sous la neige. Mignonne comme un gentil chaton qui vient de faire sa toilette, l’opulente, l’aimable terre est là, offerte à nos yeux. Chaque enfant, j’imagine, peut comprendre par le cœur la beauté d’un paysage sous la neige, le beau blanc propre est si facile à comprendre, est si enfantin » (Le petit paysage sous la neige).

La neige, c’est le silence. Car le silence de la neige est, de tous les silences, le plus propre à être appelé silence. Puisque c’est un silence qui visuellement paraît. Qui s’est déposé tout autour de soi.

De tous les silences, c’est celui qui nous parle le plus.

À partir de 1929, « Walser passe la fin de sa vie à l’asile, dans le silence », comme le rapporte le psychiatre et psychanalyste Philippe Lacadée dans Robert Walserle promeneur ironique,enseignements psychanalytiques de l’écriture d’un roman du réel (Éditions Cécile Defaut, collection Psyché, 2010). « Il s’annule sans sombrer dans une “folie incurable”, sans perdre la mémoire, mais cesse d’écrire pour rester encore plus libre. Il redouble l’enfermement de l’asile d’un enfermement intérieur pour préserver sa liberté de sujet, aspirant à “être insignifiant et à le rester”, à n’être rien qu’un “ravissant zéro tout rond” ».

Le jour de Noël 1956, Walser meurt lors d’une promenade dans la neige, cherchant à rejoindre, peut-être, une « verte forêt silencieuse et discrète, comme une pensée au creux d’une pensée » (L’invitation). Et ces lignes préfigurent cela : « [J]e me frayai tant bien que mal un chemin et continuai ma route. Déjà il faisait nuit dans la blanche forêt enchantée. Alors je redescendis à travers toute cette neige. À un moment, je m’effondrai et me retrouvai assis dans la neige comme si j’avais voulu m’attabler pour souper » (Neige).

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Robert Walser

 

Issu d’une famille de huit enfants, Walser exerce de nombreux métiers (domestique, secrétaire, employé de banque), qui lui inspireront certains de ses plus grands textes.

Il commence à publier ses poèmes dès 1898, puis des « dramolets » et des textes en prose. Son premier recueil de prose paraît en 1904, Les Rédactions de Fritz Kocher (Fritz Kochers Aufsätze), mais le succès, ou du moins la possibilité de vivre de sa plume, se fait attendre. Entre 1907 et 1909, il rédige et publie trois romans : Les Enfants Tanner (Geschwister Tanner) en 1907, Le Commis (Der Gehülfe) en 1908 et L’Institut Benjamenta (Jakob von Gunten) en 1909. Un recueil des poèmes de jeunesse paraît également en 1909.

Pendant les sept années biennoises, Walser publiera 9 livres, essentiellement des recueils de proses brèves ou de nouvelles : Histoires (Geschichten) en 1914, Vie de poète (Poetenleben) en 1917, La Promenade (Der Spaziergang, intégré au recueil Seeland en 1920). En 1921, Robert Walser s’installe à Berne. Même s’il vit en marge de la société en général et de la vie littéraire en particulier, les années 1924 à 1933 comptent parmi les plus fécondes de l’écrivain. Un dernier recueil de proses, La Rose (Die Rose) paraît en 1925 ; la grande masse des textes de Walser reste éparpillée, et ne sera rassemblée qu’après la mort de l’écrivain.

En 1929, Walser entre dans la clinique psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il poursuit son travail de « feuilletoniste ». Il cessera d’écrire en 1933, après avoir été transféré contre son gré dans la clinique psychiatrique d’Herisau dans le demi-canton des Appenzell Rhodes-Extérieures où il séjournera jusqu’au jour de Noël 1956 où, quittant la clinique pour une promenade dans la neige, il marchera jusqu’à l’épuisement et la mort.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com