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Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, Khaled Khalifa

Ecrit par Yasmina Mahdi 04.10.16 dans La Une Livres, Sindbad, Actes Sud, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Pays arabes, Roman

Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville (Lâ sakâkîna fi matâbikhi hâdhihi-l-madîna), septembre 2016, trad. arabe Rania Samara, 256 pages, 21,80 €

Edition: Sindbad, Actes Sud

Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, Khaled Khalifa

 

 

Je suis la péniche, parce que je suis le câble et le flotteur et que si je relâchais mon attention un seul instant, elle coulerait et serait entraînée par le courant…

Naguib Mahfouz, Dérives sur le Nil (1966/1989)

 

Les corniches avaient été neuves autrefois ; elles avaient brillé d’un éclat aussi vif que la honte qui les faisait bouder maintenant, ternies et méprisées de tous. Les fenêtres n’avaient pas toujours été aveuglées, les portes n’avaient pas toujours rappelé la méfiance et le silence d’une cité longtemps assiégée. (…) Autrefois, on y avait résidé, tandis que maintenant, on y était en prison.

James Baldwin, Un autre pays (1960/62)

L’illustration de la couverture de Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville est faite de couleurs mortuaires et sacerdotales, le noir, le bleu nuit, le mauve, un corps féminin, à droite, émerge d’un linceul, déjà marqué par la décomposition. L’écrivain Khaled Khalifa, né le 8 mars 1963, le jour de la prise de pouvoir du parti Baath, engage d’emblée une sorte de dialogue psychopompe avec la mère défunte, dont la disparition efface les souvenirs agrestes « des fleurs de cotonnier », « le soleil et les effluves de la terre d’antan », des odeurs capiteuses « du papier ligné qui sentait la cannelle ». Après chaque décès, l’album de photographies, quelques objets personnels, des décorations, deviennent l’archéologie intime de la famille, dont la trajectoire est un prétexte pour l’auteur d’introduire les mentalités des habitants d’Alep. Quelque chose de déliquescent agite l’enfance syrienne de Khaled Khalifa, le conserve comme un fruit capiteux dans un bocal, en décomposition. Le jeune garçon y est dépeint avec préciosité, « les cheveux laqués avec une décoction de henné ». Des sujets universaux se retrouvent à travers la chronique de la filiation, l’histoire d’une hérédité, sa parenté avec une nation, une région, et le sensitif du style. Ce roman dramatique incarne le monde syrien par les descriptions de la nourriture, « un plat de boyaux farcis et braisés », les noms de lieux, Midân Ikbès, le souk Bab al-Nasr, les prénoms MichelThérèseSouad et Nizar. Le secret de famille – ici, l’abandon paternel, la maladie de la sœur – mobilise et cèle le destin familial par le fond antithétique de la peur et de la mort. Khaled Khalifa s’immisce dans les amours de la mère, lors du premier rapport sexuel de la femme, en même temps que la découverte de l’homosexualité de l’oncle. La scission marque la vie de la famille, le déclassement social, la transplantation dans un habitat paysan, la mésalliance, la cruauté, la dictature. Les sociétés sont clivées entre les Kurdes des montagnes et les citadins aisés.

La moisissure gagne peu à peu les murs, les rues, comme une altération ou un empoisonnement. D’où l’atmosphère mortifère « à l’odeur de naphtaline ». Les fenêtres sont barricadées, les bâtiments se dégradent, les cinémas se ferment, les conversations se musèlent. Khaled Khalifa se sert de noms d’intellectuels, d’artistes, d’universitaires, condamnés au silence et aux brimades, partis ou suicidés, fuyant « cette ville pourrie », la « peur des parachutes, des cheikhs, des prêtres… » Ce régime de terreur où les viols, les exactions, les usurpations ont lieu en toute impunité, je le compare à celui particulièrement répressif de Trujillo, dénoncé par Mario Vargas Llosa dans La fête au bouc. Anéanti par ce tumulte, l’homme cultivé – Jean – découvre l’horreur labyrinthique du parti, celle « des bas-fonds d’Alep » et la pire, celle des prisonniers politiques. De Dubaï à Paris, entre la dissolution des mœurs des princes du Golfe, le leurre quant à la solidarité des immigrés à Paris, les crimes de guerre commis en Irak, il n’y a guère d’issue. Des images émouvantes qualifient la mère et la sœur : « son corps était une cave abandonnée », « une gare désaffectée » ; « aussi légère que ses oiseaux empaillés, recouverts d’une bonne couche de poussière en son absence ». La ville d’Alep, le repli des hommes, le sacrifice de tous se confondent, immergés sous la destruction des bâtiments, jadis gloire du pays, la tutelle militaire et l’anathème religieux. « Alep était devenue (…) une ville soumise où sévissaient les corbeaux et les officiers des services de sécurité ». Khaled Khalifa évoque aussi le temps d’une jeunesse insouciante et favorisée, le cosmopolitisme de la Syrie, la dualité entre la musique savante et les « chansons de Sabah (…) sur des rythmes primaires », peut-être à l’instar des jours heureux du film Alexandrie pourquoi (1978) de Youssef Chahine, à la croisées d’histoires plurielles.

Une autre pétrification recouvre et occulte les identités, après celle du treillis militaire, celle de l’uniforme islamiste. Des couches et des couches de poussière, de ruines, de vêtements lourds, de débris et de déchets (de cadavres sans sépulture) ensevelissent Alep, Damas, les êtres, comme autant d’« uniformes de camouflage » militaires ou ostentatoires. Seuls, pour les privilégiés du régime, « l’argent coule à flots »… La mémoire d’« une famille qui vivait à Alep depuis mille ans » s’efface peu à peu pour faire place à un « lieu de haine (…) d’hypocrisie (…) de fausse tolérance », ce qui crée un immense traumatisme. Par opposition, les souvenirs affluent, les amours adolescentes, les cadeaux raffinés des « jours heureux ». La contradiction est parfois traitée avec un humour sarcastique à propos des « récitantes » psalmodiant le Coran et l’attrait fétichiste de « cosmétiques », « lingerie affriolante(…) dans le but d’imiter les stars occidentales ». L’héroïne raconte trente années d’assujettissement et de corruption. L’au-delà glorieux d’Alep résonne jusque dans les frasques de Sawsan, la sœur d’une grande beauté, qui s’identifiait aux princesses du règne d’Ali ibn Abul’l-Hayja’Abdallah ibn Hamdan ibn al-Harith Sayf al-Dawla al-Taghlibi, (au nom fabuleux).

Du particulier au général, Khaled Khalifa révèle en un va-et-vient douloureux les antagonismes de clans, de groupes ethniques d’Alep dont les « trois-quarts des quartiers [sont devenus] des bidonvilles insalubres ». Ce démantèlement du monde arabe provient également des influences extérieures (roumaines notamment, la Roumanie de Ceausescu), responsables de ruptures conduisant à des sabotages architecturaux. Cependant, une part très poétique est donnée à la création littéraire et musicale d’« un homme solitaire au café de la gare routière, attendant l’envol de son corps ». Pendant ce temps a lieu l’invasion « des costumes de ces marques étrangères »… Des rituels précis apparaissent dans le texte – son corps princeps –, en traversent l’énoncé de part en part ; l’enjeu littéraire fournit alors des preuves indirectes sur les marques voire les stigmates physiques et psychologiques des membres de la famille « dans cette maison chargée de déceptions ». L’obscurantisme, dernier échelon de la dégradation, sévit sur Alep,  horreur « qui n’était pas sans rappeler le cauchemar vietnamien ». Je terminerai cette courte étude sur cette éloquente et mystérieuse phrase de l’auteur : « Les soirs de pleine lune, les loups d’amour hurlent et les boutons de pistache d’Alep s’ouvrent ».

 

Yasmina Mahdi

 


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A propos du rédacteur

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.