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Par là, Estelle Fenzy

Ecrit par France Burghelle Rey 06.04.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions Lanskine

Par là, février 2018, 72 pages, 12 €

Ecrivain(s): Estelle Fenzy Edition: Editions Lanskine

Par là, Estelle Fenzy

 

Le titre du nouveau recueil d’Estelle Fenzy, comme ceux des précédents, interpelle le lecteur par sa brièveté et l’amène à suivre le chemin qu’il indique. Dès l’incipit la poète plante les premiers germes d’un conte cruel puisque « les ailes oublient leurs anges » et qu’une enfant peut se transformer en « monstre avide ». La nature, elle aussi, prend part au drame dans un vers éponyme du titre de la première partie : « Le vent sème des grains noirs » quand les saules alors « supplient à genoux la rivière ».

Le texte monte ensuite, tel un cauchemar, en crescendo jusqu’à l’expression oxymorique « les traces féroces de la joie ». Mais, par bonheur, L’enfant-sorcière « libère » aussi de la beauté car elle est poète : elle « écrit dans une langue impossible à comprendre ». Allégorie de toutes les formes de création, elle est en fusion avec la nature. Des parties descriptives et un récit au présent donnent à vivre ce phénomène au lecteur qui lit, le souffle coupé, et découvre que les êtres animés et inanimés se transforment « Par là » sous l’effet de ce miracle :

Le cordonnier serre ses lacets

Une goutte de sang perle

au doigt de la couturière

 

Pour finir, le crépuscule tombant, la fillette parle à la terre elle-même, suivie de son ombre dont la présence mortifère clôt la partie I.

Le titre suivant, « Les caves du monde », est une de ces surprises qu’Estelle a l’art de réserver souvent à ses lecteurs. Ici un drame est planté, une famille, une femme lourde d’un enfant et le récit poignant de l’accouchement secret « d’un sang à quatre sources », ce thème du sang si cher à l’auteure de Mère,dans un ensemble de cinq textes qui suffisent à suggérer l’horreur du viol. Le paroxysme est atteint avec la mort de la « parturiente » dans son travail sacré qu’honore, de façon récurrente, l’œuvre d’Estelle.

Le troisième volet offre une respiration quand le chaman-accoucheur adopte le nouveau-né : « Elle sera la fille que je n’ai jamais eue ». Le rythme du texte, assisté par la répétition des sonorités, s’allège et épouse le charme du sens :

 

parler nuage rivière feuillage

danser l’infini des abeilles…

 

l’esquive des offenses

l’endurance de l’œil

 

Toujours dépouillée, l’écriture d’Estelle reste riche par son vocabulaire ainsi que par la variété de la forme. Des vers courts deviennent parfois plus amples pour des poèmes de quatre à douze vers, à l’exception de quelques-uns beaucoup plus longs. Liberté et beauté du dit définissent ainsi l’opus dans l’engagement fort des choses à dire.

 

Suit le récit de l’éducation magique de l’enfant au travers de strophes magnifiques qu’il faudrait toutes reproduire tant elles font naître d’émotions. Un miracle, une fois encore, qui s’explique dans toute son humaine contradiction :

 

Les lésions de sa naissance

et de sa conception

décuplaient sa puissance

fertilisaient son talent

 

La partie III s’achève sur un mystère. De quoi d’autre l’enfant peut-elle être également la fille ? Cette question explique le titre du volet suivant : « Tremblez » quand, à l’aide d’une comparaison entre le présent et le passé, la nature et les hommes ne peuvent que craindre cette réalité :

 

Brûlez tout le long de vos os

 

Car je me couche entre mes ailes

comme quatre jadis couchèrent ma mère

 

dans la boue

 

Alors, avec un rythme haletant, intervient un flot de questions, comme au cœur d’une enquête policière, à l’aide desquelles la poète s’interroge sur l’existence des coupables dans la coïncidence obligée du « sang de la mémoire » et de « celui des mots ».

Par la suite, la nature devient adjuvante par son empathique colère. Puis se lit une adresse au père, à tous les pères sans doute, à laquelle la fille, ainsi que toutes les filles, répond ; c’est l’occasion pour celle-ci de recevoir l’ultime connaissance qui sera plus loin mise à profit sous forme de reprise :

 

Quand tu sauras l’enfer du noir

sous l’absolu du bleu

tu n’auras plus besoin de nom pour

revenir au monde…

 

Sous le placenta bleudu jour

un vol noirdéferla

trancha d’un coup d’aile

la prière des mains

 

C’est là l’obligation de conclure, en un point d’orgue, l’horreur par la vengeance avec la présence de l’au-delà et la magie des mots encore.

A la toute fin du livre, Estelle nous offre ce qu’elle a de plus cher, l’amour de la mère enfin présente dans le chant que traduit une preuve magnifique :

 

On dirait je te connais

On dirait miroir mon beau miroir

On dirait tu es moi

 

La « Chanson de la fillette » y répond en leitmotiv sacrés.

Alors tout se dénoue quand s’énonce, par une superbe et émouvante leçon de vie, un destin enfin accepté :

 

Père,

tu le sais

Je n’ai plus besoin de nom

pour habiter ma peau

 

France Burghelle Rey

 


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A propos de l'écrivain

Estelle Fenzy

 

Estelle Fenzy est née en 1969. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite Arles où elle enseigne. Elle écrit depuis 2013, poèmes et textes courts.

 

Publications en revues Europe, Secousse, Remue.net, Ce qui Reste, Ecrits duNord (éditions Henry), Microbe, Les Carnets d’Eucharis, Terre à Ciel, Recours au PoèmeDécharge, Possibles, FPM, Revu, Teste, Phoenix, Revue Alsacienne de Littérature…

 

Dernières publications :

L’ENTAILLE et LA COUTURE , éditions Henry (2016)

PAPILLON, éditionsLe Petit Flou (2017)

MERE, éditions La Boucherie Littéraire (2017)

VIA ARELATENSIS, de Pierre et de Vent, éditions La Margeride (2018)

PAR LA, éditions LansKine (2018)

 

A propos du rédacteur

France Burghelle Rey

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : poésie, littérature

Genres : recueils, essais, récit

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, éditeurs divers

France Burghelle Rey est Paris, a enseigné les Lettres classiques et vit actuellement à Paris où elle écrit et pratique la critique littéraire. Elle est membre de l'Association des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français.

Plus de cent textes parus dans de nombreuses revues et anthologies ainsi que plus de soixante-dix notes critiques(Nouvelle Quinzaine littéraire, Poezibao, Europe, La Cause littéraire, Place de la Sorbonne, CCP, Recours au poème, Texture, Temporel etc.).

Elle a écrit une quinzaine de recueils dont Lyre en double paru aux éditions Interventions àHaute voixen 2010 puis chez La PorteRévolution en 2013 suivi de Comme un chapitre d'Histoire en 2014 et de Révolution IIen 2016. Le Chant de l'enfance(Prix Blaise Cendrarsadultes) a été publié aux éditions du Cygneen juillet 2015, Petite anthologie, ( Confiance, Patiences et Les Tesselles du jour )chezUnicitéen 2017 et Après la foudrechez Bleu d'encreen 2018.

 

Les derniers textes augmentés de L'Enfant et le drapeau (à paraître chez Vagamundo), naissance rédemptrice d'un " ange " dans un monde en désolation, veulent exprimer l'expression d'une nécessaire présence au monde en souffrance. Elle achève en 2017 un recueil encore inédit en trois parties sur le thème du lieu puis en 2018 commence un récit poétique.

 

Elle a collaboré avec des peintres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un certain nombre de livres d'artistes.

L'un des ses romans, le premier,  L'Aventure, est publié chez Unicitéau printemps 2018

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