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Music-hall, Jean-Luc Lagarce (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres 28.02.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Music-hall, Les Solitaires intempestifs, 2017, 64 pages, 12 €

Ecrivain(s): Jean-Luc Lagarce

Music-hall, Jean-Luc Lagarce (par Didier Ayres)

 

Théâtre de la présence

Si je devais qualifier d’une seule épithète Music-hall de Jean-Luc Lagarce, je dirais le plaisir, le plaisir de la langue. Car au centre de ce travail pour la scène, le langage fructifie. Ainsi, les réflexions qui m’occupaient durant cette lecture, relevaient plus du champ de l’expression écrite que du saisissement par une histoire, par une diégèse. De ce fait, la pièce est rédigée presque exclusivement à la troisième personne du singulier. Cela présage donc d’une distance, d’un endroit où le personnage se confronte à une chose étrangère. Cette distanciation joue un rôle dans l’intrigue et importe dans cette intrigue langagière.

Cette langue en tout cas est la seule capable de révéler cette inquiétude du présent, d’un auteur atteint d’une maladie incurable et mortelle. Inquiétude qui fait le ferment de l’instant, augmentant la surface des acteurs, inquiétude profonde du passage du temps. Cette angoisse latente est consubstantielle à l’identification par la parole du dramaturge. Le personnage désigne et est désigné. Il montre une douleur et porte cette douleur. Le SIDA a désigné Lagarce, et ce faisant celui-ci désigne la maladie.

Au travers l’originalité de l’œuvre, on perçoit aussi une vision du monde, aussi triste peut-être que le net pessimisme de Beckett. Je regarderai aussi, même en tant que lecteur plutôt que spectateur (car je n’ai pas vu la pièce), vers le cinéma. Et tout suite me sont venus les films de Xavier Dolan ou plus étrangement Tournée de Mathieu Amalric. Quoi qu’il en soit, c’est le présent du film ici, qui n’existe que dans la fête brève de l’œuvre, que j’ai reconnu le plaisir de lire et de m’aventurer sur cette route accidentée d’un dramaturge hardi et un peu sans précédent, auteur de pièces de théâtre conçues comme des cris, comme une agonie – car le présent meurt à lui-même pour devenir présent.

 

Enfui donc, l’autre, là, que tu remplaces tant bien que mal – je ne suis pas méchant mais il faut admettre que… Je ne suis pas méchant mais la lucidité, je n’en suis pas peu fier, la lucidité est, probable, la seule chose qui me reste de mon enfance –

enfui donc depuis, mais régnait alors à la droite de la Fille et me laissa la place qui est la mienne désormais,

cela m’était égal.

Remplaçais un autre fugitif et nous étions déjà à la fin de l’après-midi,

et le soir venait,

et je n’allais pas faire d’histoire,

ai pris ce qui restait,

m’y suis habitué…

 

Didier Ayres


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A propos de l'écrivain

Jean-Luc Lagarce

 

Jean-Luc Lagarce est né en 1957 et meurt du sida en 1995. C’est au lycée qu’il découvre le théâtre, se lançant d’ailleurs très tôt dans l’écriture d’une pièce. Il fait du théâtre amateur au sein de la compagnie La Roulotte avec ses amis François Berreur et Mireille Herbstmeyer. A Besançon, il poursuit des études de philosophie et de théâtre. La troupe se professionnalise et il va s’affirmer à la fois comme metteur en scène et comme auteur dramatique, soutenu par les découvreurs de la nouvelle scène contemporaine que sont Micheline et Lucien Attoun qu’il appellera affectueusement « Attoun et Attounette ». Il écrit ainsi 25 pièces jusqu’à sa mort. Durant toute sa vie de théâtre, Lagarce a rédigé les mille pages de son journal. Chez les Solitaires Intempestifs : Juste la fin du monde (2012) ; Théâtre et pouvoir en Occident (2011) ; Théâtre complet I (2011) ; Journal de 1977 à 1990 (2007) ; Journal de 1990 à 1995 (2008) ; Ebauche d’un portrait (2008).

 

A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.