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Matière à contredire Essai de philo-physique, Étienne Klein (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 19.09.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Flammarion

Matière à contredire Essai de philo-physique, mars 2019, 166 pages, 7 €

Ecrivain(s): Étienne Klein Edition: Flammarion

Matière à contredire Essai de philo-physique, Étienne Klein (par Marie-Pierre Fiorentino)

 

Le temps, le vide, la matière, la causalité, ces modes par lesquels nous faisons tous l’expérience de la réalité sont interrogés depuis l’Antiquité aussi bien par la philosophie que par la physique, domaines pourtant réputés opposés et inconciliables.

Réputation justifiée ou fruit de l’ignorance et de malentendus ?

Étienne Klein met en évidence, dans son dernier ouvrage, la stérilité de cette guerre. D’ailleurs les chercheurs les plus marquants dont les travaux jalonnent le livre, Platon, Galilée, Descartes, Newton puis Einstein et les pères de la physique quantique ne s’en sont pas mêlés. Formés et passés à la postérité dans un domaine plus que dans l’autre, ils doivent néanmoins leurs découvertes fondamentales à leur capacité à échapper à tout sectarisme disciplinaire.

Ainsi, concernant le temps, l’auteur commence par souligner que c’est la littérature, encore moins scientifique que la philosophie ou l’histoire, qui en a le mieux rendu compte. Le temps de la physique newtonienne ? Cette variable t dans les équations de la dynamique n’est en définitive qu’une interprétation réductrice anéantie par la théorie de la relativité restreinte en 1905. Mais Einstein reconnaît lui-même la difficulté qui demeure à percer le mystère de ce qui unit le présent au passé. Et Klein de s’interroger : « À quelles autres disciplines devrait-on faire appel pour aller plus loin ? ».

L’étude scientifique du vide, grâce entre autres à « la mer de Dirac » a abouti à des résultats plus décisifs dont pourrait s’emparer la philosophie pour repenser la notion. Quant au problème de la causalité, il constitue « une difficulté conceptuelle redoutable » et une contradiction. En effet, la physique quantique a fini par se construire sans l’idée de causalité mais « en pratique, le principe de la causalité se décline dans les différents formalismes de la physique ». En abordant à ce propos les big data, Klein met en lumière des implications économiques et sociales qui nous concernent tous.

Bien sûr, le style du physicien-philosophe peut dérouter. Quelques agaçants – mais heureusement rares – lieux communs, une incorrigible tendance au catalogue de citations et de références d’un éclectisme qui en amusera certains (Michel Audiard et Simone Weil dans le même chapitre) et en choquera d’autres, des jeux de mots en guise de transitions… La pensée est foisonnante, hyperactive est-on tenté d’écrire.

Malgré – ou grâce à – cela, Klein est un passionnant pédagogue. Des comparaisons permettent au lecteur démuni de toute base scientifique solide de suivre les méandres des progrès de la connaissance et de mesurer les abymes d’inconnu à explorer encore. Klein ne prétend pas à une initiation approfondie et prévient le lecteur que ses analogies simplifient la théorie scientifique qui les sous-tend. Son travail est celui d’un épistémologiste : comment ont progressé les sciences ? quelles sont leur portée, leurs limites ? Les réponses à ces questions mettent systématiquement en évidence la place que tient la philosophie dans ce processus.

La philosophie, comme le titre du livre l’indique, ou la métaphysique ? Le second terme, employé parfois par l’auteur, semble plus rigoureux. L’interrogation sur les causes et plus largement sur toutes les questions que la physique n’est pas parvenue à résoudre concernant l’Être appartiennent bien à cet au-delà de la science physique, comme le suggère la racine du mot. Une tradition, d’ailleurs, veut que ce soient des élèves d’Aristote qui aient ainsi intitulé le cours que leur maître leur avait dispensé à la suite de son enseignement de science physique.

La distance de la philosophie à la métaphysique évoque celle de la physique aux mathématiques. Toutes deux sont éloignement de la réalité concrète, sensible, négation de notre expérience quotidienne du réel, parcellaire et trompeuse. Pour atteindre un certain niveau de savoir, le réel doit disparaître derrière des concepts ou des formules.

Sur ce terrain inattendu pour le profane se rejoignent physique et philosophie : « la physique moderne a conservé quelque chose de la démarche platonicienne […] : la présence des choses se trouve remplacée par sa mise en concepts, en général d’essence mathématique ». Ainsi la réalité évoquée par les physiciens contemporains est-elle tout aussi abstraite que certaines notions philosophiques, n’en déplaise aux tenants de l’opinion qui discrédite les secondes au bénéfice des premières.

C’est sur cette dématérialisation du réel, destinée paradoxalement à mieux appréhender sa matérialité, qu’insiste plus particulièrement Klein dans les deux derniers chapitres. On y apprend comment le boson permit à Higgs de résoudre le problème de la masse qui doit être pensée séparément de la matière et comment de récentes recherches en laboratoire ont permis de trancher en faveur de Bohr la controverse philosophico-physique qui l’opposa à Einstein.

En effet, ce dernier tout en louant « l’efficacité opératoire » et « la portée pratique » de la physique quantique lui reprochait de ne pas livrer une description complète de la réalité. Le père de la relativité générale affirmait ainsi qu’il croyait à l’existence d’une réalité purement objective et rationnelle quand Bohr et la physique quantique reconnaissaient une place au hasard et l’influence de l’observateur sur l’objet observé (le fameux chat de Schrödinger).

Mais puisque concernant les particules, « les mesures faites sur chacune d’elles peuvent instantanément influencer les propriétés des autres », un retour à la célèbre allégorie de la caverne n’est pas incongru. Platon y soulevait la question que la physique classique croyait avoir résolue : qu’est-ce que la réalité ? Question suffisamment vaste pour que physiciens et philosophes gagnent à l’aborder ensemble plutôt que les uns contre les autres.

 

Marie-Pierre Fiorentino

 

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A propos de l'écrivain

Étienne Klein

 

Étienne Klein est né en 1951. Formé à l’Ecole centrale de Paris, où il enseigne, docteur en philosophie des sciences, il dirige aussi le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA (LARSIM). Il est l’auteur de nombreux ouvrages destinés à rendre accessibles au grand public les connaissances scientifiques, entreprise qu’il mène aussi à travers l’émission dont il est producteur et présentateur sur France Culture, La Conversation scientifique.

 

A propos du rédacteur

Marie-Pierre Fiorentino

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr