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Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga, Vénus Khoury-Ghata (par Stéphane Bret)

Ecrit par Stéphane Bret 04.09.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Biographie

Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga, Vénus Khoury-Ghata, juillet 2020, 164 pages, 7,50 €

Edition: Folio (Gallimard)

Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga, Vénus Khoury-Ghata (par Stéphane Bret)

 

Vénus Khoury-Ghata nous livre dans cet ouvrage consacré à la poétesse Marina Tsvétaïéva non pas une biographie classique, dont les éléments principaux sont consignés en fin de volume pour mieux repérer le lecteur pas forcément familier des détails de la vie mouvementée de cette femme de lettres russe, qui a affronté maintes épreuves. Vénus Khoury-Ghata choisit dans le récit de s’adresser à Marina à la deuxième personne, accentuant ainsi la gravité dans le ton du texte et y introduisant une solennité permanente. Ce qui frappe tout d’abord, c’est le côté marginal, dérangeant, maudit qui va caractériser la vie entière de cette femme. Elle se perçoit comme telle dès les premières années de son parcours littéraire, amoureux, et social : « Tu imposais ta volonté, imposais une écriture qui n’avait aucun lien avec celle des poètes qui t’ont précédée. Tu fascinais, dérangeais. Tu faisais peur ».

Dès lors, tout s’enchaîne, d’une manière fatale, infernale. La marginalité du personnage, avide d’aventures et de sensations amoureuses avec les hommes et les femmes, ne peut que la singulariser, aux yeux de la société de la Russie d’avant la Révolution d’Octobre, mais aussi de celle d’après : les bolcheviques sont puritains, répressifs, et le sort des écrivains soviétiques est accablant : Marina Tsvétaïéva s’en rend compte, par les informations qu’elle reçoit, alors qu’elle vit en dehors de l’URSS, puis dans le pays qu’elle a réintégré en 1939. Mais c’est cruel et dramatique d’être écrivain, intellectuel, à cette période et sous ce régime : « Seuls les poètes officiels vivaient bien installés dans le palais Rostov, la puissante Union des écrivains donnait appartements, datchas, voitures, aux amis du Régime. Pasternak bénéficiait d’un logement dans la belle propriété de Peredelkino ».

Il reste peu de place pour une femme éprise de liberté, déviante, individualiste, comme Marina Tsvétaïéva qui écrit, malgré tout, un poème à Pasternak sur le sort des individus rétifs, imperméables à l’obéissance : « Dis-tance : des verstes, des espaces /On nous a dessoudés, déplacés, /Disjoints les bras-deux crucifixions, /Ne sachant que c’était la fusion ».

Ossip Mandelstam, qui était tombé amoureux de Marine Tsvétaïéva, meurt dans un camp de concentration de la Kolyma en 1939, Maïakovski se suicide, Marina Tsvétaïéva se suicide, comme Virginia Woolf, en 1941 à Elabouga, elle s’exclut d’elle-même d’un monde incompatible avec ses valeurs, ses origines, son être profond. Son époux Serguei Efron sera fusillé en 1944 en Lettonie, sa fille Alia passera seize ans au bagne. Réhabilitée en 1955, elle consacrera sa vie à faire connaître l’œuvre de sa mère.

 

Stéphane Bret

 

Romancière et poétesse, Vénus Khoury-Ghata est l’auteure d’une œuvre importante. Parmi les plus récents : L’adieu à la femme rouge (Folio n°6540), Gens de l’eau, et Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga (Folio n°6833). Elle a reçu le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 2009 et le Goncourt de la poésie en 2011 pour l’ensemble de son œuvre poétique.

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A propos du rédacteur

Stéphane Bret

 

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63 ans, réside actuellement à Boulogne-Billancourt, et s’intéresse de longue date à beaucoup  de domaines de la vie culturelle, dont bien sûr la littérature.

Auteurs favoris : Virginia Woolf, Thomas Mann, Joseph Conrad, William Faulkner, Aragon, Drieu La Rochelle, et bien d’autres impossibles à mentionner intégralement.

Centres d’intérêt : Littérature, cinéma, théâtre, expositions (peintures, photographies), voyages.

Orientations : la réhabilitation du rôle du savoir comme vecteur d’émancipation, de la culture vraiment générale pour l’exercice du libre arbitre, la perpétuation de l’esprit critique comme source de liberté authentique."

 

REFERENCES EDITORIALES :

Quatre livres publiés :

POUR DES MILLIONS DE VOIX -EDITIONS MON PETIT EDITEUR 
LE VIADUC DE LA VIOLENCE -EDITIONS EDILIVRE A PARIS
AMERE MATURITE -EDITIONS DEDICACES 
L'EMBELLIE - EDITIONS EDILIVRE A PARIS