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Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, Zora Neale Hurston (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 21.09.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Zulma

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu (Their Eyes Were Watching God, 1937), septembre 2018, trad. Sika Fakambi, 320 pages, 22,50 €

Ecrivain(s): Zora Neale Hurston Edition: Zulma

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, Zora Neale Hurston (par Yasmina Mahdi)

Les premières phrases de Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston, écrit durant la ségrégation raciale, mettent en lumière le rapport différencié hommes/femmes, et la création des grands mythes. Les hommes voguent sur on ne sait quelle mer et les femmes, plus pragmatiques, reviennent à la terre pour honorer les rites funéraires. Comme une prophétie, l’une de ces femmes se distingue. En s’en approchant, on découvre une créature très belle, objet de tous les désirs, un peu inquiétante, dont la présence ouvre la voix aux sans-voix. Zora Neale Hurston puise dans le sociolecte de celles et de ceux acculés dans les bas-fonds de la société américaine blanche, y exhume leurs fables, leurs échecs, leurs facéties. Par un procédé stylistique très compliqué, la narration s’imbrique au passé, et de la mémoire de l’héroïne principale, Janie Mae Crawford, surgissent les péripéties d’une population esclavagisée, devenue amnésique de ses origines africaines. À la place, les sinistres points de repère de la doxa littéraire américaine balisent le roman : les chiens lâchés contre l’homme noir, le lynchage d’innocents, la haine, la faim, les logements indécents, la misère, l’ostracisme incessant. L’intérêt du récit fait que cette condition intenable s’évoque par le biais d’une sorte de rescapée sans famille et va droit au but, sans les détours pudiques d’un Faulkner, par exemple.

Dans une ruche féroce ravagée par des insectes ennemis, subsistent tout au fond, comme l’espérance dans la boîte de Pandore, deux merveilleuses petites abeilles, belles et jeunes : Ève et Adam couleur d’ébène. L’essentialisation (abjecte) du peuple noir a confiné des individus, marqués du sceau de l’infamie, à des renégats de la nation américaine. Mais Zora Neale Hurston relève le défi, brise le tabou du silence et rien ne peut contraindre la puissance de son verbe. Sans manichéisme, l’écrivaine élabore de longs monologues de femmes et d’hommes brimés, assujettis, brutalisés. Cet ouvrage soulève également une importante question, demeurée, à vrai dire, sans véritable réponse, celle de la différence, c’est-à-dire de la spécificité (ou non) d’une littérature écrite par une femme (de plus, noire, dans les années 30 !), qui se singulariserait quant à la saisie des sentiments et des raisonnements de personnages féminins – ici, parti-pris construit à l’intérieur d’un contexte normatif, hétérosexuel, occidental, religieux. Z. N. Hurston parle à partir des plus intimes des confessions, celles d’Afro-Américaines ayant survécu aux accouchements clandestins, au veuvage, aux mauvais traitements, à la prison. La narratrice Janie/Zora (?) s’échappe comme elle peut de ce monde confiné de « gens de couleur », rêve d’amour et de liberté. Les souhaits personnels de Janie vont l’amener à se confronter à d’autres personnalités qui cherchent à s’émanciper de l’apartheid. Déjà, les bases du communautarisme, plutôt de l’esprit d’affranchissement sont posées, les fondements de l’égalité, à l’instar de la Révolution française.

Pour aller de l’avant, il faut briser le présent, les habitudes. Rien n’est simple dans un tel contexte d’exclusion et les solutions intermédiaires ne s’avèrent pas efficaces. Les hommes de la communauté n’échangent des palabres que sous la forme de sous-entendus, en quelque sorte comme une sauvegarde de leur dignité, une conjuration de leur oppression. L’échange entre Cocker et Hicks le prouve : « Tu parles c’est juste pour te consoler toi-même par les mots de la bouche. T’as un esprit qu’a de la volonté mais t’es trop léger par en arrière ». L’on retrouve des personnages clés, des universaux : le dirigeant, le responsable, les incrédules, les médisants, les envieux, chez un peuple opprimé et qui le sait. La romancière rappelle que les Afro-Américains (et les Indiens) ont contribué à l’essor des États-Unis, ont défriché des terrains, bâti autant que les pionniers blancs, en plus de leur servage quotidien. Elle combat bien des idées reçues au sujet des humbles et de leurs revendications, de leurs capacités à s’unir. Zora Neale Hurston évoque le processus de l’assimilation, l’application ou non de la juridiction, l’usurpation des droits. Elle soulève également la question du pouvoir, de la prise de parole d’un individu au sein d’un groupe, de la concrétisation des discours, de la critique de leur univocité, de la confiscation de la parole des femmes et du cheminement de leur émancipation. Le ton est tour à tour grinçant, émouvant et tendre. Le roman prend des allures d’épopée, de fable cruelle, où les joutes verbales, durant les conciliabules, ont une saveur unique. La grande romancière analyse la dynamique du déploiement affectif du couple, de l’amour à la rancœur, sur un ton augustinien de précarité de l’existence. Mais leurs yeux dardaient sur Dieu préfigure le dernier film hollywoodien de Douglas Sirk, Mirage de la vie/Imitation of life de 1959, lorsqu’un magnifique cortège funéraire défile devant les yeux de la fille métisse, qui vient de réaliser soudainement l’amour qu’elle portait à sa mère, noire de peau, et dont elle avait honte.

Après les potentialités gâchées, étranglées dès l’enfance, après les mariages successifs, les désunions et les désillusions, le chemin est difficile pour reconquérir une parcelle de son trésor intérieur intact. C’est alors que Cupidon vient décocher sa flèche ailée et frapper le cœur de Janie. Une région nouvelle, les Everglades, que le nouveau compagnon Tea-Cake prénomme le muck (la boue, le fumier), terre qui accueille des millions d’affamés chassés de leur ferme, accourus pour survivre, est aussi le lieu du troisième voyage de Janie – muck signifie aussi s’amuser, folâtrer, et se ficher de tout… C’est aussi le pendant du roman Les raisins de la colère de Steinbeck, de 1939. Ce paysage édénique de Floride, sauvage, exubérant, va abriter les amours passionnelles de Janie. L’exigence de l’écrivaine est grande quant à la stichomythie du parler populaire, plébéien, inventif, allégorique. Les lapsus sont autant de chocs imagés que des traductions poétiques de situations révélatrices du courage et des luttes de ce peuple détruit. Avec la misère, les préjugés fleurissent et le critère reste, hélas, la couleur de peau, que les Afro-Américains eux-mêmes ingèrent et s’infligent comme critère de base – l’avilissement, « leur dose de négritude ». Quelque chose de plus fort va dominer les individus, c’est le réveil de la nature, l’ouragan, pressenti d’abord par les Indiens Séminoles, puis par les hordes de bêtes fuyant l’assaut monstrueux du Lac Okeechobee. Tel le retour du refoulé, le lac aussi vaste qu’une mer, aussi puissant que les milliers de mammouths décimés, que l’âme des Indiens exterminés, va dévaster tout sur son passage, comme une figure du Jugement dernier ; et de là, les êtres se retrouveront à égalité.

Ce roman, écrit à plusieurs voix, d’une grande maîtrise, reconnu comme un monument littéraire, va devenir une œuvre durable, grâce également à la traduction de Sika Fakambi. Nous conclurons sur ce passage final, qui rejoint en boucle le début de Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, jeté comme un avertissement : « C’est pas une bonne chose d’être un nègre étranger parmi des blancs. Tout le monde va être à ton encontre ».

 

Yasmina Mahdi

 


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A propos de l'écrivain

Zora Neale Hurston

 

Zora Neale Hurston, née en 1891 en Alabama, après des études d’anthropologie et d’ethnologie, fut pionnière du mouvement littéraire de la Renaissance de Harlem. Après divers emplois de bureau, elle mourut dans l’anonymat en 1960. En 1973, Alice Walker trouva sa tombe et redécouvrit son œuvre (revendiquée par Toni Morrison). Z. N. Hurston est inscrite au National Women’s Hall of Fame.

 

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.