Identification

Maigret et le corps sans tête dans Tout Maigret, volume 6, Georges Simenon (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 17.06.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Editions Omnibus

Maigret et le corps sans tête dans Tout Maigret, volume 6, Georges Simenon, 1242 pages, 28 €

Edition: Editions Omnibus

Maigret et le corps sans tête dans Tout Maigret, volume 6, Georges Simenon (par Marie-Pierre Fiorentino)

 

« C’était la première fois qu’il restait seul dans un petit café

comme s’il en était le propriétaire

et l’idée l’amusa tellement

qu’il se glissa derrière le comptoir ».

 

Routine, pour Maigret, que cette affaire si le cadavre mutilé retrouvé dans la Seine avait été celui d’une femme et si le commissaire, à la recherche d’une cabine pour téléphoner, n’était pas entré par hasard dans le café du couple Calas. Le voici désormais irrésistiblement attiré par un délicieux petit blanc et l’intrigante tenancière. Un monde, pourtant, sépare ce café presque provincial, Quai de Valmy, de la Brasserie Dauphine, cantine attitrée du 36 Quai des Orfèvres.

Éclatent donc dans ce Maigret et le corps sans tête l’art de Simenon à rendre poétique un bistrot obscur et la fascination de Maigret pour les femmes échappant aux conventions imposées à leur genre.

Et il s’y connaît, Maigret, en débits de boissons. Que ces lieux de rendez-vous avec ses inspecteurs en planque le nourrissent de sandwichs vite avalés ou de plats longuement mitonnés, il y consomme surtout, selon les enquêtes, du vin plus ou moins acide, du marc ou même de la fine. Dans les volutes dessinées par la fumée des cigarettes, ces breuvages embrument légèrement son esprit sans jamais le lui brouiller.

Car il est des secrets que l’on perce mieux dans les nimbes des impressions que dans la lumière crue du raisonnement. Ni intuitif rêveur comme Adamsberg, le commissaire créé par Fred Vargas, ni maniaque de la logique comme le Hercule Poirot d’Agatha Christie, Maigret est un observateur imaginatif, sorte de peintre sans pinceaux ni toile par-dessus l’épaule duquel le lecteur découvre pourtant des tableaux et des gens qu’éclaire son regard jamais malveillant. Frappe chez lui sa faculté à trouver en chacun ce qui en fait un homme, une femme ou un enfant digne d’intérêt. Ainsi les suspects ou témoins défilent-ils sans jamais être « secondaires » mais nécessaires à la marche du monde, aussi mal fait soit-il, comme chaque cellule l’est à un organisme vivant.

C’est cependant plus qu’un simple intérêt qu’il porte à Madame Calas, alcoolique, mutique, fascinante malgré ou à cause de cela. « Madame Calas n’était plus seulement un personnage pittoresque comme il en avait rencontré quelques-uns au cours de sa carrière, elle présentait à ses yeux un problème humain ».

À la recherche d’indices et de preuves, Maigret s’appuie sur ses inspecteurs et sur la brigade du quartier, brusqué par un juge privé de la moindre subtilité. Pourtant, Simenon le souligne, il s’agit « moins d’une enquête de la police pour découvrir un coupable que d’une affaire personnelle entre Maigret et cette femme ». Sous ses nippes trop grandes, Madame Calas possède une sorte de superbe à mépriser le jugement des autres, comme Maigret derrière sa pipe. « C’était comme s’ils avaient été tous deux de la même force, plus exactement comme s’ils possédaient tous deux la même expérience de la vie ».

C’est en vain que Madame Maigret, dans cet épisode, attendra son mari pour déjeuner ou dîner. Bistrots et bureau.

Alors oui, par la prédominance des dialogues, les déplacements rigoureusement signalés, la mise en scène précise des éléments de décor, les enquêtes du commissaire Maigret semblent avoir été écrites pour être filmées. Elles l’ont beaucoup été. Ce serait un mauvais prétexte pour se priver de les lire.

Les films nous montrent Maigret en train d’enquêter. Simenon nous le raconte en train de penser. De ces pensées qui réveillent chez le commissaire des souvenirs, des regrets, des tentations et qui s’expriment à traits impressionnistes, émane un charme qu’aucune image visuelle ne saurait rendre.

Efficacement préfacé par Bertrand Tavernier dont le premier long métrage, L’horloger de Saint Paul(1974) est une adaptation d’un roman de Simenon, emballé comme un cadeau par l’illustration de couverture qui court d’un rabat à l’autre, le volume contenant sept autres enquêtes permet de prolonger immédiatement le plaisir avec une autre.

 

 

Marie-Pierre Fiorentino

 

Né à Liège le 13 février 1903 et mort à Lausanne le 4 septembre 1989, Georges Simenon crée au début des années 1930 le personnage de Maigret dont il écrira 75 enquêtes. Au total, auteur de plus de 350 romans, nouvelles, articles et œuvres autobiographiques, il s’est dissimulé sous une multitude de pseudonymes tout en connaissant un succès précoce faisant de lui un des auteurs francophones les plus traduits au monde. Le cinéma et la télévision ont largement contribué à populariser son œuvre dont Gabin fut l’un des illustres interprètes.

  • Vu : 532

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Marie-Pierre Fiorentino

 

Lire tous les articles de Marie-Pierre Fiorentino

 

Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr