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Love Hotel, Christine Montalbetti

Ecrit par Matthieu Gosztola 11.01.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, P.O.L

Love Hotel, 2013, 171 pages, 15 €

Ecrivain(s): Christine Montalbetti Edition: P.O.L

Love Hotel, Christine Montalbetti

 

Comment retranscrire le réel ?

Que peut le roman face à la richesse si débordante de souffle qui fait chaque parcelle de nos vies ?

Comment dire non pas le visible mais notre rapport à lui, sans jamais éluder ce qui en constitue la trame la plus secrète ?

Comment, par l’écriture, retranscrire la saveur même des choses, qui, la plupart du temps, ne se conjugue que sur le mode de l’éphémère le plus abouti, toute saveur ayant pour vocation de se transformer au fur et à mesure de son envol, de se muer en autre chose, et, enfin, en la perte d’elle-même…

Enfin, comment faire du muscle de l’écriture cela même qui serait disposé à soulever, voile à la maille dense posé sur le monde, notre indifférence aux choses, pour qu’enfin nous puissions goûter, mastiquer, les pousses de réel par quoi la vie se fait jour au-dedans de nous et nous jette dans le ballet du visible, au centre d’idiosyncrasies qui, toutes, ont leur prénom à nous apprendre. À nous souffler. Et, pour quelques-unes, à souffler dans le cœur de nos vies…

Toutes ces questions, Christine Montalbetti les met implicitement en acte, y répondant sous la forme du roman – très abouti – qu’est Love Hotel.

Sans jamais nous perdre de vue ; nous, lecteurs. Car, à chaque instant ou presque, nous sommes pris à partie. À aucun moment, en somme, il ne nous est possible de nous échapper de ce qui (nous) est dit.

C’est un conte que nous retranscrit l’auteure, nous le chuchotant à l’oreille, un conte qui nous dit que s’aimer, c’est être en proie (oui, en proie) au réel dans sa saveur la plus sauvage et la plus diamantée, dans son élan le plus enfantin et le plus cruel ; aimer, c’est apprendre une langue qui porte non sur les choses mais sur l’élan contenu en elles ; non sur les êtres mais sur le goût qu’ils recèlent. Goût de la peau, du sexe, de la sueur ou des larmes. Mais aussi : regards, indifférences, sourires, attitudes, moues, silences, placidité sculpturale – uniquement percée par l’aiguille de la respiration – que souffle le corps au travers du sommeil, éclats, repentirs, attentes… : goût de l’âme. Et qui est le goût qu’a le rêve quand il tombe sur la terre, s’improvisant vie.

Un extrait :

« J’approche mon visage du sexe de Natsumi, je le respire, et je le reconnais. Ce qu’on y trouve, je dirais poivre, noisette, et aussi poudre de riz, le parfum mat et léger des fleurs de tournesol. Ce sont là des effluves en même temps délicats et corsés pourtant, mais de telle sorte que l’intensité des piments, au lieu d’emporter tout, n’occulte pas les senteurs plus discrètes, leur laisse une place, joue avec elles un tendre jeu de cache-cache, si bien qu’on décèle, derrière la muscade, cette fragrance de vanille infusée, ou cette douceur d’entremets lacté qui ne gomment pas les épices lointaines qui se déploient en arrière-plan. Et voici que s’épanouissent les notes boisées : ce sont chênes discrets, lichens et mousses après la pluie. Et ceci, une touche de fleurs blanches, un peu d’acacia, et puis des arômes miellés, qui s’y joignent en un bouquet complexe, où se mêle aussi comme une pointe d’agrume, de baies encore vertes et de zan ».

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Christine Montalbetti

 

L’auteure parlant d’elle-même : « Je suis née au Havre, où je n’ai jamais vécu. C’était l’été, mon père faisait son service militaire, mes grands-parents maternels habitaient là. Depuis j’y ai très peu porté mes pas, mais j’aime l’idée d’être née dans une ville portuaire. Je viens parfois écrire à Trouville, et mon attachement pour cette petite ville tient peut-être aussi au fait qu’on y aperçoit depuis la plage ma ville natale, ses deux cheminées souvent coupées par la brume et qui m’ont un petit air de Fuji-Yama, toujours fourré dans un coin de l’estampe. Depuis peu j’écris aussi pour le théâtre – cette manière très excitante dont le texte alors est tourné vers quelque chose à venir, vers les inflexions des voix, vers l’énergie du plateau, vers la fête de l’incarnation. Mais pour l’essentiel j’écris des romans, qui prennent leur temps, j’aime le luxe de la phrase longue, le confort de ses arabesques, et le loisir des digressions, qu’écrire soit musarder, filer la rêverie. Je m’attache aux émotions nombreuses et contradictoires qui peuvent innerver un tout petit instant, je les considère en macroscopie, je leur laisse toute la place, et à d’autres petites choses encore, des objets, des insectes, dont j’invente les épopées. Je m’adresse beaucoup à mon lecteur, parce que je crois profondément qu’écrire, c’est aussi écrire votre histoire à vous. La mienne à la vôtre tressée, ce en quoi elles se rencontrent. Là où, laissant résonner les instants de notre expérience, nous pouvons, peut-être, nous entendre ».

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com