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Les Vilaines, Camila Sosa Villada (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 12.02.21 dans La Une Livres, Critiques, Amérique Latine, Les Livres, Roman, Métailié

Les Vilaines, Camila Sosa Villada, Métailié, janvier 2021, trad. espagnol (Argentine) Laura Alcoba, janvier 2021, 208 pages, 18,60 €

Edition: Métailié

Les Vilaines, Camila Sosa Villada (par Sandrine Ferron-Veillard)

 

À chaque nouvelle lecture, on se dit qu’un livre est une rencontre, la vraie celle-ci, l’objet littéraire que l’on n’attend pas, la rencontre qui détourne, transforme. La lecture en expérience. Pour changer son propre rythme et sa lecture du monde.

Ici, la lecture est un témoignage.

Aucun chapitre numéroté pour s’y tenir. Tel le tronc contre lequel les corps s’appuient dans le Parc, contre lesquels ils jouissent ou ils succombent. Elles tombent. Les incubes et les succubes. Ici, les Trans travaillent. La ville imprimée dans les lignes qu’elles forment en marchant dans le Parc, les lignes qu’elles prennent, les lignes qu’elles suivent. À Cordoba, avec un accent sur le premier « o », en Argentine. L’alignement des fenêtres, qui ne sont plus si blanches, toutes grillagées, et des portes condamnées comme autant d’alarmes pour se protéger des vols. Des viols. Des coups de feu, des coups de poing, des coups meurtriers dans les reins.

Il faut attendre la page 18. C’est un cri, une image sur un visage, un « je » qui surgit et précise la narration. Le personnage-clé. Camila avec un seul « l », avec deux, la définition change, signifiant un guéridon ou une civière. Tante Encarna est le second personnage, celui autour duquel les Trans se ressourcent, le phare qui évite de s’écraser contre les récifs. La nuit. Tante Encarna trouve un bébé, jeté dans les entrailles du Parc, elle le ramène dans la « maison des Trans ». Recueillies, sauvées, protégées, réparées. La maison rose, ça commence comme cela, le rose pour adoucir, le rose pour la fête, le rose des filles, le rose des fleurs or les Trans savent que toutes les fleurs ne sont pas roses. Tante Encarna plus que toutes les autres, la mère entre toutes les Trans. Sa jeunesse, l’homme puis la femme. Puis, sa vieillesse, remettre le costume de l’homme pour cacher la femme que les uns n’acceptent pas et que les autres annulent.

Le guéridon sur lequel seuls les amants s’allongent.

Des pages et des pages de corps, de peurs, de morts. Des êtres qui ne meurent pas seulement, ils meurent de leurs peurs entremêlées. Des femmes qui « déboutonnent » leur corsage de mousse ou de silicone pour « libérer » leur cœur. Il faut avoir fait ce geste-là, suspendu son corps au-dessus du vide pour écrire ainsi. En français, en espagnol, le corps et sa langue dégrafés. Camila témoigne.

Quel âge a-t-elle au moment du récit, dix-huit ans à peine, le corps à vendre pour vivre en femme, le corps qui se vend bien. Le corps vendu. La nuit, bien sûr. Le corps à coudre pour entrer tout entière dans sa peau de femme, l’habit d’une femme. Page 59, elle confesse l’origine et son prénom, Cristian. L’enfant qui n’aura pas la chance ou le temps d’en être un. Le crucifié. Camila s’anesthésie. Elle est un personnage de conte qui laisse sur le chemin des petits cailloux blancs derrière lui, pas pour elle, mais pour que le lecteur ne se perde pas.

« Le corps fabrique de l’argent. On décide de l’argent fabriqué et du temps que cela prend. Puis on dépense l’argent comme on veut : on le claque, la mécanique qui permet de l’obtenir est simple (…) Cela n’a pas d’importance qu’on soit mineures, analphabètes, qu’on ait ou non une famille. La seule chose qui importe, c’est la vitrine. Le monde est une vitrine. Nous nous prostituons pour acheter à crédit tout ce qu’on présente dans les boutiques ».

Camila a vingt-et-un ans. Dans la maison rose avec ses sœurs, elle semble heureuse. Enfin pas tout à fait. Le conte de fées n’est pas rose. Le sang des Trans, le chagrin comme une mer de lames, pourquoi se punissent-elles. Elles sont unies pour vaincre. Le bébé grandit entre elles, il grandit bien. Entre les corps, entre la vie, les branches et le Parc, les rires, les rituels aussi. L’extérieur et l’intérieur. Le visible et l’invisible. À Cordoba avec un accent sur le premier « o », nul ne s’étonne de l’âge de Tante Encarna, de voir une statue de la Vierge pleurer, de faire l’amour avec un homme Sans Tête, de voir surgir des plumes sur le dos de Maria. Ou un corps animal qui, la nuit, se métamorphose en « louve-garou », les soirs de pleine lune, les dents prêtes à broyer le noir.

Le couteau entre les jambes qui lacère les membranes, les vies et plus encore. Camila prie pour que des seins lui poussent devant, pour qu’un vagin s’entrouvre entre ses jambes. Réussit-elle à rendre l’intime littéraire, le féminin l’emporte et au pluriel c’est plus cinglant.

Des digressions, des va et vient qui mettent mal à l’aise, tant mieux, qui lassent le cheminement ou perturbent sa temporalité. Des formulations puissantes qui sont autant de repères. Dans le Parc. Pleurs, cris, violences. Ainsi surélevées, les Trans menacent de se rompre. Être au-dessus, toujours plus haut, au-dessus du sol. Être dans le noir au plus près des réverbères. Elles sont comme des fauves. La rage peinte sur la gueule et dont le pelage porte les morsures des autres. Elles sont aussi des lettres prises dans les fers des pièges, des prénoms choisis qui se terminent souvent par la lettre « a ».

La panique que le noir sur les yeux reflète, ou que la lumière derrière camoufle. Le rouge sur les lèvres. Camila ne sait pas encore si le livre sera bon ou mauvais, peut-être ne sera-t-il ni l’un, ni l’autre. Le livre est à l’instar du bébé adopté, devenu enfant au sein du « troupeau ». Un éclat.

« La couche de maquillage qui devenait toute collante, un masque de boue chaude bouchant tous les pores pour que notre âme ne s’échappe pas par ces orifices chaque fois qu’on nous frappait. Le visage tout entier devenait un masque, le plus beau des masques, avec des traits trans plus réels encore que nos propres traits, conçus pour un autre monde, un monde meilleur, où l’on pouvait être pleinement ce masque-là ».

Et le mensonge. Non pas le contraire de la vérité (remercions Nietzsche), le mensonge avec ses voiles et ses pudeurs pour effacer. Pour vivre le jour, au grand jour. Retarder l’usure des cellules, l’usage trop intensif du corps qui menace de se déchirer à chaque assaut. Comme un collier de perles arraché, les perles sur le sol. Le rouge. Le rouge de la terre à Cordoba, l’accent sur le premier « o », l’amertume dans le maté, le goût de l’herbe, de la pierre, d’un territoire que Camila ne décrit pas. Elle transcrit les Trans. Les parfums sucrés et acidulés, les signatures des amies qui n’en sont pas. Le coca-cola, la coke, le sucre qu’elles étalent sur leur chair pour attirer. Le froid, que les vêtements pour séduire ne contrent pas. Les rondes des policiers. Les miroirs, comme autant de flaques dans les fossés du Parc. Les clients qui passent, le rythme qui écœure. Tant de corps passés les uns sur les autres, les uns dans les autres peu importe le support. L’odeur.

Transposer, c’est un autre exercice. Être Trans, c’est faire l’expérience de la mort en vivant. Le livre hommage au temps présent, adressé à Tante Encarna, et à toutes les incarnées écrites au passé. Les corps en lambeaux de s’être tenus trop près des fosses. La nausée, on l’a dans la gorge. La violence jusqu’au dégoût.

La mort, la déchéance, la mort encore. Un corps pour combien d’identités, laquelle choisir. Les poils, la voix, les fluides, les formes. Ménager les territoires ou les rendre hermétiques.

Les civières et leur résistance.

Alors on retient l’odeur entre les pages, douce et réelle celle-ci. Le papier. L’imprimerie qui met à distance l’effroi des caractères. On relit certaines phrases pour mieux saisir leur construction, comprendre l’image renversée. Le fil rouge et l’enfant. Renversé. Le fil sur lequel les Trans se tiennent toutes en équilibre, la peau transformée en plumes, menaçant à chaque pas de chuter. Comme le livre.

Que lire ensuite, il faudra se donner un peu de temps pour décanter. Qu’écrire après de tels aveux…

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

 

Camila Sosa Villada est née en 1982 à La Falda, en Argentine. Elle a été prostituée, vendeuse de rue et femme de chambre. Elle a fait des études de communication et de théâtre. Devenue actrice et chanteuse, elle est aussi l’une des écrivains les plus reconnues en Argentine ces dernières années. Elle a été la honte de sa famille, mais maintenant elle se considère comme la mère de ses parents. Les Vilaines, en cours de traduction dans cinq langues, est son premier roman. Titre original : Las Malas, 2019, Prix Sor Juana Inés de La Cruz, 2020.

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A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.