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Les travaux et les jours (extraits 5), par Ivanne Rialland

Ecrit par Ivanne Rialland 22.10.18 dans La Une CED, Bonnes feuilles, Documents

Les travaux et les jours (extraits 5), par Ivanne Rialland

 

Le fils

Dans l’herbe du jardin de banlieue mal entretenu par deux parents trop occupés, un bocal vide à la main, il guette. Il dédaigne les fourmis, trop communes, qui dessinent leur longue file jusqu’au haut du portail. Quelques mouches noires traversent les airs en un vrombissement discret. Il se déplace, le nez penché vers la terre, s’arrête un instant près d’une touffe de lavande, visite du bout des doigts les herbes aromatiques maternelles, et se dirige enfin vers le vieux rosier grimpant, son meilleur pourvoyeur. Pas de scarabée brillant parmi les pétales des roses à moitié fanées qui s’éparpillent au sol au moindre effleurement, pas même de coccinelle zigzaguant entre les épines, mais tout de même un gendarme à la robe noire et rouge, auquel il aménage aussitôt, dans le pot au couvercle percé, une vraie petite forêt artistiquement disposée.

Il gardera deux jours le pot sur le rebord de sa fenêtre, dissimulé par un coin de rideau, avant de libérer son occupant maussade près du perron.

Actualités

Elle a le visage consterné qu’exigent les circonstances, pour délivrer en direct de balbutiantes informations : quinze morts peut-être, on ne sait pas, certains disent un tireur, mort, qui serait, voudrait, aurait, impossible de dire à cette heure, cet instant, on ne sait pas. Devant un bâtiment en briques quelque part aux États-Unis, les coins de la bouche un rien trop abaissés, quelque chose qui fait soupçonner une authentique tristesse, peut-être une simple naïveté dans l’exécution d’une mine de commande. La journaliste prend un soudain et fugace relief.

Comme un désarroi, d’avoir à dire ces mots sans substance devant ce mur de briques derrière lequel palpitent encore les échos vivants du drame. Devoir dire, réduire, classer, expliquer. Enfiler les tragédies comme des perles dans le continu de l’info, en sachant, soi, d’être là, l’accent des cris et le goût des larmes.

Ou juste la gêne d’une journaliste plus habituée à compiler en français des articles américains, d’être parachutée en plein direct, à peine descendue de sa voiture après deux heures de route, le téléphone saturé de messages, jetée devant ce mur, devant cette caméra, après avoir eu le temps de savoir quoi, rien, un papier griffonné, de toute façon le périmètre est bouclé, les policiers muets comme des carpes, et puis des coups de feu, mais c’est très loin, très loin de ce mur en briques, et elle est là, avec son oreillette qui bourdonne, ça y est, c’est à toi, c’est en direct, tu as vingt secondes, tu fonces ensuite voir les voisins, on veut une réaction pour l’édition de 22 heures.

– Comment j’ai été ? aurait-elle demandé, les coins de la bouche toujours tombants. Le caméraman aurait haussé les épaules, indifférent.

Et puis peut-être que non, peut-être auraient-ils pleuré, se seraient-ils jetés dans les bras l’un de l’autre, auraient-ils martelé de leurs poings ce mur, décor absurde de paroles insensées, peut-être qu’ils auraient interrogé les voisins, les rescapés, la mère du tueur, son épicier et le facteur, mais que dans le fond des nuits, ils verraient la scène qu’ils n’ont pas vue, trouveraient dans leurs rêves les mots qu’il aurait fallu pour faire sentir, saisir, arrêter le flot des images pour être juste là, sidérés, dos au mur, face au mur, les coins de la bouche tombants, les poings serrés.

La mère

Et de bus en train, saisie par l’effarant éclectisme de ce paysage de banlieue, ne cessant de se demander comment les gens y placent leur vie et elle la sienne.

Actualités

C’est une rue parisienne assez large, à la chaussée pavée, ombragée de grands arbres, qu’on situerait dans un arrondissement bourgeois et périphérique. En haut, à gauche, une lumière très vive étoile une obscurité soutenue. La scène semble nocturne, la lumière toutefois, blanche, intense, paraît celle d’un soleil perçant à travers des branches dont l’opulence serait alors telle qu’elle ferait ce tunnel d’ombre découpé en plein Paris, sorte de venelle normande métamorphosée en avenue.

Sur les pavés auxquels ce soleil masqué arrache des étincelles, un homme court, en costume et chaussures de ville. La silhouette, trapue, est si sombre qu’on ne parvient pas à distinguer s’il court vers nous ou s’il s’éloigne, et pourtant, il semble que tout est là, tout le sens de cette image, prise on ne sait quand, on ne sait où, pour illustrer on ne sait plus quel article, qui, on en est sûr du moins, n’avait guère de rapport, du moins pas de rapport direct, avec cette avenue, ce soleil, ces arbres, cet homme.

 

Ivanne Rialland

 


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A propos du rédacteur

Ivanne Rialland

 

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.


Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)