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Les ronces, Cécile Coulon (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel 26.06.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie, Le Castor Astral

Les ronces, mars 2018, 166 pages, 15 €

Ecrivain(s): Cécile Coulon Edition: Le Castor Astral

Les ronces, Cécile Coulon (par Marc Wetzel)

 

« Ce moment est une porte

que je n’ai pas osé franchir, par peur de l’entendre,

dans mon dos

se refermer » (p.99)

 

Ce premier recueil de poésie de la romancière Cécile Coulon (28 ans) a partout le ton, la fraternelle franchise, le rythme, l’énigmatique évidence de ce passage. On l’a admiré (dernier Prix Apollinaire), on s’en est moqué (Juan Asensio, essayiste et chroniqueur vif et cultivé, mais plutôt acerbe, parle par exemple d’une « volaille que des aveugles volontaires confondent avec un condor des Andes »). Je veux bien alors n’y rien voir, puisque moi, simplement, j’admire. Je suis par exemple sensible à une parole comme :

« La vérité c’est que ça n’a pas d’importance

si je ne m’en sors pas. Vraiment aucune

importance. Ça n’empêchera pas les cigognes

de traverser le ciel au-dessus des voitures

garées en double file. Ni les épiciers

de ne pas les remarquer… » (p.131)

 

Voilà d’abord une jeune femme, à la fois sensuelle et soucieuse de raison, qui fait le bon constat : être autonome (= obéir à soi, en meilleure connaissance possible de cause), c’est devoir, constamment, répondre à une question périlleuse et ingrate : à quelle partie de soi faut-il donc se soumettre ? A la partie désirante (mais l’ego confus et excessif est sans raison), ou à la partie libre (mais la raison – qui est tout ce qu’il y a disponiblement de désintéressé en nous – est sans ego, donc sans mérite ni confort) ? Toute singularité est capricieuse, toute universalité est banale. Vouloir (dans l’autonomie) se choisir, c’est donc devoir choisir entre deux pôles peu compatibles, en tout cas inévitablement mécontents l’un de l’autre ! Vouloir l’autonomie, c’est donc assumer une intime guerre civile (mais valant toujours mieux que les deux douteuses paix de l’anomie (aucune autorité n’est reconnue digne d’être obéie) et de la soumission (hors de la sacralisation, pas de salut).

 

« Me voici dans un coin de l’existence

où il n’y a pas grand-chose à faire,

rien à conquérir : c’est moins drôle

qu’une piscine pleine de jeunes gens,

mais que voulez-vous, j’ai été jeune

trop longtemps » (p.105)

 

C’est une jeune femme à la fois énergique (qui s’engage résolument dans les chausse-trapes de la vie) et coupable (qui ne s’engage pour aucune idée de la vie, et s’en veut). Pour s’engager, il faut en effet deux choses : savoir, en nous, mobiliser et unifier ce qu’on peut offrir (sinon, c’est promesse d’ivrogne, intégrité d’addict), pouvoir déterminer, hors de nous, ce qui mérite notre contribution loyale (sinon, c’est révérence d’aveugle, stratégie de taupe). Pour une poète c’est spécialement difficile : d’une part, l’infatigable imagination morcelle la disponibilité de l’esprit, désagrège l’unité de sa tension ; d’autre part, l’intarissable parole noie l’objectivité de ce qui l’anime.

 

« je suis restée là

à penser qu’il ne faut pas choisir

à penser qu’il ne faut pas penser

car penser c’est subir

le poids de ce qu’on n’aura jamais

c’est idiot

le temps n’est pas un mouchoir sale

je ne veux pas le jeter » (p.56-57)

 

C’est une jeune femme à la fois grave (elle ne ménage pas plus sa frivolité que celle des autres !) et légère (elle méprise ce qui lui pèse). Par exemple, face au temps qui passe : la seule façon de savoir vieillir, on le sait, est mûrir (c’est-à-dire se servir de mieux en mieux de ce qui vous quitte de plus en plus). Mais la veulerie est là (comme une lâcheté devant la possibilité d’un destin tout à fait conscient), comme est là aussi l’arrogance (comme un courage assuré de n’avoir pas à se montrer), et on ne peut pas attendre que ces deux risques s’annulent l’un l’autre : ne reste à mettre en œuvre qu’un humour responsable, et c’est malaisé. L’humour est une vertu de perdant, et c’est lui dont on saisit les minutieux éclats, par les fenêtres de la voiture-balai (où blaguent en soufflant enfin les ex-champions de l’existence) :

 

« En vieillissant je sais que mes peurs vont m’aveugler,

que je serai paralysée d’angoisses, incapable de prononcer

certains mots, incapable de revoir certaines personnes,

incapable de m’abandonner à certaines émotions,

incapable de tant d’actes qu’il faudrait un autre poème

pour les lister tous » (p.60)

 

C’est une jeune femme qui semble désirer d’autres femmes (et vouloir en être aimée). Elle ne s’en vante ni ne s’en plaint ; c’est comme une solution, élégante et imparfaite comme elles sont toutes, du dilemme de l’amour hétérosexuel chez la femme. Soit la femme s’offrant à l’homme veut être de quelque façon rétribuée, et c’est prostitution ; soit elle se donne gratuitement, et c’est naïveté (disponibilité sans contrepartie). L’amour féminin, qui ne mérite ni récompense ni ingratitude, échoue à faire de soi un cadeau désintéressé. Ce n’est qu’à une autre femme qu’une femme peut s’abandonner sans s’offrir. Et se refuser sans la trahir.

 

« Oserais-je demander, de temps en temps,

une lettre de la femme que j’aime ?

Oserais-je demander, de temps en temps,

un baiser de la femme que j’aime ?

Oserais-je demander, de temps en temps,

les mains de la femme que j’aime ?

Probablement pas. Probablement jamais » (p.160)

 

C’est une jeune femme qui, comme tout enfant de parents normaux, a été inconditionnellement aimée (aimée pour le seul bonheur de l’avoir eue, reconnue hors de tout exploit, chérie hors de tout motif à fournir), et comprend que c’est plus tard (c’est-à-dire à présent !) qu’il faut mériter d’avoir été jadis aimée sans mérite. Sans quoi, on garde au cœur de soi une sorte d’amour-propre endetté, se devinant imposteur, puisque la fécondité littéraire ne manifeste peut-être bien qu’une gratitude imaginaire.

 

« Je fus aimée si longtemps qu’aujourd’hui mon cœur,

chanceux cavalier, vit chichement de ses rentes » (p.155)

 

« Noël est venu si vite. Tu n’es pas préparée à voir sur le visage

de ceux de ton sang

les reproches, la pitié, la condescendance gentille

et sans arrière-pensée.

Ils t’ont vu naître. Ils ont le droit

d’être certains que tu te trompes de vie

et ils n’hésitent pas à te le dire (…)

Les enfants débordent d’une joie que tu as honte

de n’avoir pas su garder en toi, comme on retient

par la manche un vieux monsieur qui s’en va » (p.64-65)

 

C’est une jeune femme qui cherche en vain la grâce, puisqu’elle l’a (la grâce est ce qui permet magiquement à l’harmonie de danser et trembler sans pourtant s’altérer ; et elle, sa beauté, pourtant secouée dans tous les sens par son goût de la vie, résiste miraculeusement). Mais, comme tous les êtres qui ont du mal avec leur propre chance, elle voudrait d’une grâce partageable, pérenne, complète et fondée. Et c’est, bien sûr, impossible : toute grâce est célibataire (une liberté ne survit à la pesanteur qu’en solo), transitoire (l’inerte est sans grâce possible, et toute vitalité y retourne) partielle (l’amnistie ne lève pas la malédiction) et injustifiée (épargner ce qui est faible a toujours moins de raisons que l’écraser). Mais sa propre impossibilité ne gêne pas la grâce :

 

« La lumière du jour a déjà baissé dehors

et j’entends monter doucement

cette chanson particulière

qui retentit souvent à l’intérieur des gens qui aiment

quelqu’un qui ne les aime pas » (p.28)

 

Le pouvoir de la beauté n’est, bien sûr, pas de choisir ce qui lui plaît (ce qu’elle privilégie peut la mépriser en retour), mais – et c’est là son immense supériorité sur la laideur – de pouvoir rejeter ce qui lui déplaît. La laideur doit, bien forcée, faire avec le néant d’autrui. C’est vrai de la laideur d’un style, de celle d’une imagination, de celle d’un projet littéraire. Justement, rien de tel ici : il y a, dans cette œuvre, toujours assez de noblesse pour contrer la vulgarité, assez d’élégance pour contenir la vilenie, assez de justesse pour abattre la facilité :

 

« je n’y comprenais rien mais j’avais,

à cette époque,

des échardes dans le cœur ; ta bouche,

longue, pincée, n’hésitait pas,

telle une épingle, à les retirer une à une

d’un coup sec et violent » (p.15)

 

Réellement, voilà une authenticité qui souffre assez d’elle-même pour nous instruire de nous (de notre peu d’empressement, à l’inverse, à souffrir de son absence !) :

 

« J’ai tenté, en vain, d’apaiser

ce cœur qui enfle comme si

un second cœur lui poussait

à l’intérieur » (p.156)

et

« Ma vie, je t’ai apprise par cœur

pour franchir, le moment venu,

la ligne qui me sépare de moi-même,

de ce rivage enfoui

où le secret n’est rien d’autre

que l’aveu de ce que nous aurions

tant voulu, et qui n’a pas eu lieu » (p.158)

 

Le peu indulgent Juan Asensio, que je citais au début, ne décèle, dans cette œuvre poétique, que « les plus insensés bourdonnements de l’infatuation à moindres frais ». C’était, dédaignant de goûter aux mûres, doctement piquer les ronces.

 

Marc Wetzel

 

 

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A propos de l'écrivain

Cécile Coulon

 

Cécile Coulon, née le 13 juin 1990 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), est une romancière, nouvelliste et poétesse française.

 

A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.