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Les révoltes feutrées, Slimane Aït Sidhoum

Ecrit par Nadia Agsous 15.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman

Les révoltes feutrées, Chihab Éditions, 2008, 180 pages

Ecrivain(s): Slimane Aït Sidhoum

Les révoltes feutrées, Slimane Aït Sidhoum

 

Le roman s’ouvre sur une scène d’aveu ; une vérité longtemps enfouie dans le gouffre des non-dits vient d’être révélée au grand jour. Nous voilà plongé-e-s in medias res dans l’intrigue du roman de Slimane Aït Sidhoum, Révoltes feutrées. Quelle est cette information occultée qui, cinquante années plus tard, revient en pleine figure tel un boomerang ?

Tout commence par une visite inopinée ; un homme frappe à la porte de la demeure de Idir : Si Hamza, ancien officier de l’Armée de Libération Nationale vient lui présenter ses excuses au nom des Moudjahidines. Pourquoi ? Pour la bavure qu’ils ont commis contre Salem, le frère d’Idir, capturé par les combattants. Ces derniers officiaient sous les ordres du redoutable et sanguinaire Commandant Amer. Cet homme qui s’était voué corps et âme pour la libération de son pays était un adepte du « Zéro tolérance ». Il était impitoyable envers « les réfractaires à l’ordre révolutionnaire ». Pourquoi et dans quelles circonstances Salem a-t-il été exterminé par ses frères combattants ? Est-il un traître ?

La crise de conscience de Si Hamza et ses révélations font l’effet d’une bombe. La surprenante nouvelle met Idir dans tous ses états. Le devoir de vérité le ronge ; le besoin de dévier de « l’air du temps qui favorisait l’oubli et les occultations » se fait de plus en plus urgent ; la nécessité de lever le couvercle de la grande marmite de l’Histoire qui bout sur les feux de la vérité dissimulée s’impose à ce témoin d’un passé vieux de cinquante années.

Tout au long du roman dont la scène principale se déroule à Derna, village situé en région de Kabylie, Idir joue un double rôle : il est à la fois narrateur (non omniscient) et personnage principal. C’est grâce à lui que les lectrices et les lecteurs vont, au fil des pages, découvrir les circonstances de la mort de Salem ; c’est lui qui structure l’ensemble de la trame narrative de ce roman construit en plusieurs chapitres, chacun portant le prénom des personnages dont les révélations participent à l’élucidation du décès de Salem, cet autre personnage, absent certes mais qui constitue le point nodal de l’intrigue de ce roman familial que l’auteur a pris le soin de romancer afin d’établir une distanciation et de lui donner un caractère fictionnel.

En avouant l’exaction commise par ses frères Moudjahidines sur Salem, Si Hamza offre à Idir l’occasion de libérer sa parole et celle des autres protagonistes. Car Idir ne monopolise pas la parole, bien au contraire, il la partage avec d’autres personnages dont les récits jouent un rôle important dans le dénouement de l’histoire tragique de Salem. Ainsi, tout au long du roman, chacun à son tour, ces hommes-témoins, présents et absents, parlent, racontent, font des révélations, lèvent le voile sur des histoires qui ne se disaient pas, qui ne se racontaient pas, qui ne se révélaient pas, qui ne se chuchotaient même pas !

Après Idir, c’est le tour de Si El Hafid de nous livrer son récit. Cet homme qui joue le double jeu entre les Moudjahidines et l’armée française en alimentant les premiers et en jouant le rôle d’indicateur auprès des seconds était pourvoyeur en tout pour les moudjahidines. Il rendait aussi de précieux services aux français en transmettant au capitaine Randier « des rapports détaillés sur les mouvements du commandant Amer et de sa troupe ». Puis la parole est donnée à Salem, le frère d’Idir qui a subitement disparu après avoir été arrêté par les hommes du Commandant Amer. Youcef, le fils de Si El Hafid que ce dernier a éloigné de Derna en le confiant à son frère qui vivait à Alger livre son témoignage. Le point de vue du Capitaine Randier, ce militaire de l’armée française affecté à Derna après la défaite de la France à la bataille de Diên Biên Phu au Vietnam en mai 1954 est aussi sollicité.

Si les récits des cinq personnages permettent de reconstituer l’histoire individuelle de chacun, il semble néanmoins important de noter que c’est par ce biais que l’auteur s’invite dans la cour de l’histoire de son pays pour livrer un pan de son histoire nationale et collective. Au fur et à mesure de l’avancement du récit, l’auteur déploie sa narration au temps de la colonisation et des années post-indépendance. Et c’est justement par le témoignage de Youcef, le fils de Si El Hafid, que l’auteur nous transpose à Alger, dévoilant l’effervescence et le flou politique et social dans lequel ont baigné cette ville et sa population après le départ des colons, au lendemain de l’indépendance : occupations immobilières, enrichissement personnel, coups d’Etat et instabilité politique, émergence de la sécurité militaire, des islamistes…

Dans ce roman, le passé et le présent ont été conçus de manière inextricable ; à bien des égards, le présent est la continuité du passé ; de même que dans le cas de Youcef, le présent s’avère prisonnier du passé car malgré son éloignement de Derna, son village natal, il est inévitablement rattrapé par le passé de son père. Comment ? Vous le saurez en vous immergeant dans le roman de Slimane Aït Sidhoum qui raconte l’histoire de gens ordinaires et du rôle qu’ils ont joué dans la guerre de libération. Le devoir de mémoire ; l’obligation de vérité ; rendre la parole longtemps confisquée aux acteurs et témoins de la guerre pour l’indépendance afin de favoriser la multiplicité des points de vue ; tels sont les desseins de l’auteur de ce roman où la réalité et la fiction se mêlent et s’entremêlent sans pour autant perdre de sa valeur fictionnelle et littéraire.

 

Nadia Agsous

 


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A propos de l'écrivain

Slimane Aït Sidhoum

 

Slimane Aït Sidhoum est journaliste et écrivain. Il a publié trois romans parus aux éditions Chihab : Les trois doigts de la main (2003), La faille (2005), et Les révoltes feutrées.

 

A propos du rédacteur

Nadia Agsous

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook