Identification

Les mains du miracle, Joseph Kessel

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 30.05.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

Les mains du miracle, 402 pages, 8,20 €

Ecrivain(s): Joseph Kessel Edition: Folio (Gallimard)

Les mains du miracle, Joseph Kessel

 

Il est urgent que nous vous parlions d’un livre. Pas d’un livre sorti fraîchement des entrailles d’un auteur ou des couloirs d’une célèbre maison d’édition mais de notre mémoire, cette mémoire collective qui lentement se dépose, se décante. Le corps reposé. Le corps du livre. Interrogez votre libraire, votre kinésithérapeute et suivez le fil. Les mains du corps. La mémoire tapie, les braises encore fumantes, la douleur là tapie au creux du ventre, le ventre qui tord, qui broie, entaille jusqu’à la tête. Le corps de ceux qui dirigent notre monde.

La quatrième de couverture vous dirait ceci, les quelques phrases au dos du livre qui accrochent ou vous repoussent comme par exemple : « A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Félix Kersten est spécialisé dans les massages thérapeutiques. Parmi sa clientèle huppée figurent les grands d’Europe. Pris entre les principes qui constituent les fondements de sa profession et ses convictions, le docteur Kersten consent à examiner Himmler, le puissant chef de la Gestapo. Affligé d’intolérables douleurs d’estomac, celui-ci est bientôt son médecin personnel. C’est le début d’une étonnante lutte, Félix Kersten utilisant la confiance du fanatique bourreau pour arracher des milliers de victimes à l’enfer ».

De Joseph Kessel, nous n’ajouterons rien de plus que le bonheur de le relire encore et toujours, écouter l’écrivain nous raconter « l’incroyable histoire du docteur Kersten », l’homme nous révéler cet épisode du XXe siècle, l’auteur pour qui vie et écriture ont été les mains jointes de sa pratique.

« Mais, gourmand de bonheur autant qu’il l’était de bonne chère, il fermait ses yeux et ses oreilles aux présages. Il refusait de laisser le fiel altérer le banquet de son existence paisible et aimable. Il s’enfermait étroitement dans son métier, ses amitiés, sa famille, son bonheur. En vérité, si un homme a connu, pendant dix ans, le sentiment si rare d’être entièrement, parfaitement heureux, ce fut bien le docteur Félix Kersten. Et il le savait. Et il le disait. Les dieux n’ont jamais aimé cela ».

Félix Kersten est un homme bienveillant. Il cultive son savoir-être, assure son environnement, ménage son intérieur, peaufine son savoir-faire. Il n’entend pas les cohortes de chômeurs qui marchent pancartes au poing, ils brandissent toute la lumière des années 30, bientôt ils voteront pour les ténèbres.

L’histoire ne va pas se répéter, l’histoire va emprunter les mêmes canaux (1). L’histoire va vider lentement les mots de leur contenu, exsangues et à genoux, demain ils sonneront creux.

Les cicatrices, les migrations, les décompositions. Il avance, il ne veut pas voir la détestation, l’ankylose imminente. Félix Kersten est un homme de bien, un homme de devoir. Donner et ne jamais être contaminé par les maux de ses patients, soigner le mal au-delà du mal, il donne au-delà du jugement.

Penchez-vous sur l’histoire des masseurs-infirmiers du XXe siècle. De la thérapie par le toucher à l’engouement actuel du corps et de ses étreintes. De l’art de soigner à l’élasticité du savoir. Toute la souplesse de la sagesse, entre intuition et connaissance, entre sentir et prévenir, de l’Orient à l’Occident.

La droiture du monde. Félix Kersten a une quarantaine d’années le 10 mars 1939 lorsqu’il serre la première fois la main d’Himmler, son corps est grand, corpulent, « vêtu de bonne étoffe, mesuré dans ses mouvements, débonnaire de traits, rose de teint (…) ses yeux, dont le bleu tirait sur le violet ». Le ton, le souffle, le toucher, la peau, son appétit et ses vibrations. Joseph Kessel a été un des patients du docteur Kersten, écrire les mains donc pour décrire la méthode et restituer le plus fidèlement le protocole dans son ordre, de son propre corps au papier. L’écriture est mouvement, elle est photographique, documentaire, enveloppante, pénétrante, sanguine, elle est profondément organique. Le corps d’Heinrich Himmler. « Les joues livides et flasques », « les yeux gris sombre » et tous les adjectifs de la chair misérable ici réunis.

« Pour que l’art acquis par Kersten auprès du docteur Kô eût son pouvoir entier et véritable, pour que la pulpe des dernières phalanges devint susceptible d’apprendre au médecin que tel tissu intérieur s’était dangereusement épaissi ou amenuisé et que tel groupe nerveux se trouvait dans un état de faiblesse ou d’usure graves, il fallait une concentration spirituelle absolue qui laissât aux champs de la conscience et de la sensibilité un objet unique et un seul truchement ».

Le malaise se déplace, du ventre d’Himmler aux mains qui le soulagent, au témoin qui assiste à ces entrevues répétées, vous face aux confidences du plus sinistre individu du IIIe Reich. Vous serez mal à l’aise. La torsion et l’odeur de la souffrance. Vous serez tiraillé.

Rappelez-vous toujours la différence notoire entre ce que le massage est devenu, du bien-être tarifé, aux soins millénaires dont il est issu, soins notables et dont la pénétrance est totale. Allez donc vous faire pétrir le corps pour ressentir votre enveloppe, entière et douloureuse, ressentir ici la page et le propos. Le pincement bénéfique des nerfs. Traquez les bons masseurs dégagés d’orgueil, les mains aimantes et initiées et non point ces petites mains absentes ou mécaniques, vidées ou sous payées.

Nulle clandestinité dans la filiation, les mains du père pétrissent la terre. Un corps robuste tenu par le bon sens et la probité, une belle longévité, une juste conduite des humeurs. Le père de Félix Kersten fut agronome, il mit longtemps toute sa fierté à cultiver la terre des autres. Sa mère « guérissait, par simple massage et bien mieux que les docteurs, fractures, rhumatismes, névralgies et douleurs d’entrailles », pouvoir qu’elle disait tenir de sa mère. L’épopée familiale se mêle, se superpose à celle de Joseph Kessel. Les exodes, les renoncements, le bord du gouffre au cœur du XXe. L’exception du réel et ses déracinements. Et lorsque le réel invente, il se souvient. Joseph Kessel et Félix Kersten. La rencontre est d’emblée incarnée et l’empathie immédiate.

Le docteur travaille, penché sur l’estomac, dans la peau grise et molle, de la palpation au massage des nerfs, dans et sur un corps malade de lui-même. Ses sueurs et ses nausées. La prise se resserre. Himmler-Kersten. Aux demandes succèdent les ordres. Kersten doit suivre Himmler dans ses campagnes de guerre. Assigné à résidence dans le train d’Himmler, ses hommes le soupçonnent, ses officiers le détestent. Le docteur est l’unique civil a priori libre de son expression et des manœuvres dont il devra être le stratège insoupçonnable.

« Le 10 mai 1940, la situation de Kersten se résumait ainsi : son pays d’origine – l’Estonie – était annexé à la Russie soviétique contre laquelle, en 1919, il avait porté les armes ; il était passible de la peine capitale. Son pays d’élection, la Hollande, était envahi par les troupes de l’Allemagne hitlérienne, et les nazis hollandais lui en voulaient à mort. Son pays d’adoption, la Finlande, se fermait à lui puisque ses représentants les plus qualifiés lui enjoignaient de continuer à soigner le Reichsführer des S.S. Kersten se trouvait donc assujetti, rivé à Himmler ».

Puis son enclave, Berlin, l’antre de son éthique. Si le terme n’est pas employé, l’hypnose est pourtant celui auquel vous penserez, cette disposition devenue l’invitation à laquelle le cerveau ne saurait se soustraire. Le cerveau d’Himmler.

Félix Kersten masse-t-il son âme, « pauvre pâte humaine malléable à volonté » qui, à la tentation de la douleur, préfère monnayer sa conscience, le docteur la manie, l’infléchit pour extraire d’elle des bribes de justice et des lueurs de mansuétude. Kersten « avait l’impression de livrer combat, non à Himmler, mais à l’ombre qui le couvrait ».

Les fils inextricables qui extirpent les êtres ou les enlisent.

« Jamais il n’avait senti, des poignets jusqu’à l’extrémité des phalanges, l’afflux d’un sang aussi chaud, ni cette élation inspirée. Et Himmler, qui s’était cru voué à un supplice sans rémission, retrouva le bienfait des mains de Kersten. Tremblant de faire un geste qui risquât de les contrarier, il commença à se détendre, à respirer ».

Félix Kersten doit suivre Himmler à la conquête de la Russie, subir son train spécial et les baraquements autour, ses troupes, ses gardes et leurs intrigues, se fondre au cœur de ses services. Le mess et la salle de cinéma. A proximité du Grand quartier où Himmler retrouve chaque jour ou chaque nuit son idole, Hitler, à qui il a vendu son âme. Le corps du Reichsführer se tord au fur et à mesure de l’enfoncement des troupes. L’avilissement. La peur dévore son centre nerveux.

Le docteur progresse.

Le docteur Félix Kersten sauve des amis puis tout un peuple, des noms qu’il reçoit en secret et les secrets qui lui sont livrés dans le silence dont il doit se vêtir. La peur. La peur dans chaque page, le fil sur lequel il avance en funambule et duquel il peut tomber à chaque seconde. Refuser chaque honneur, user de toute son intuition, son intégrité et sa raison associées, ne pas se laisser corrompre tout en étant en enfer. La confiance du secrétaire particulier d’Himmler, Brandt, qu’il a su gagner d’abord, la boîte postale inviolable qu’il utilise ensuite grâce à lui, ces équilibres fragiles qui lient chaque individu, tiennent jusqu’au moment où l’un doit céder sa vie à l’autre. Kersten est un des rares à savoir désormais que l’Allemagne et les pays conquis sont soumis à un « syphilitique » dont la paralysie grignote progressivement la substance, le cœur, les membres, la cervelle.

Hitler.

« Le roi des fous, au lieu de porter une camisole de force, disposait du sang des peuples pour alimenter les jeux de ses démences ».

Le docteur sait l’horreur, sous sa fenêtre, devant sa porte l’infâme, l’affamé et l’effroi dans son pays et au-delà. A Berlin il travaille la semaine « dans l’antre de la bête », il voit, il écoute.

Il vit le samedi et le dimanche dans la douceur de son domaine, confortable et aimant, entre les siens présents, son domaine dans lequel il cache entre autres un élevage clandestin. Il dissimule son abattage, grave infraction aux lois du ravitaillement, l’abattage clandestin étant puni de mort.

Il résiste aux contrôleurs.

Apprendre à vivre, apprendre la peur et la mort, le froid et son antichambre. La faim. Le docteur et les siens n’en souffrent pas. Chaque jour, il doit vivre avec cette profonde fatigue nerveuse et physique. Elle ronge, menace de fissurer le masque, de révéler la manœuvre. Et puis le destin ou l’exception appelez cela comme vous voulez, page 239, vous pourriez être sceptique, oui c’est à peine croyable que la vie soit ainsi, sauve et mesurable, à la mesure d’une seconde et d’un centimètre. Pour vous qui n’avez pas vécu ces temps-là.

« Ainsi, le docteur, qui avait été l’homme le plus détaché des affaires politiques, devenait un messager secret de la diplomatie internationale ».

Le piège. Félix Kersten connaît parfaitement les traits singuliers, le caractère de son patient, sait dénouer les nerfs de son ventre, soulager les crampes intolérables de son nerf sympathique. Il sait les ramifications. Il malaxe les fibres de sa conscience et de son tempérament. L’homme mu par les assauts de son ventre. Lisez plutôt page 272 comment grâce à un jambon le docteur obtiendra que son domaine de Hartzwalde devienne « inviolable ». La fièvre qui sous-tend chaque ligne, le compte-rendu de Joseph Kessel et le journal de Félix Kersten imbriqués, la tension et le texte, le récit littéraire ou ce ton presque anodin pour décrire le piège, la valise d’Himmler contenant des papiers confidentiels destinés à la Gestapo et celle du docteur, à quelques centimètres, là les plis du courrier de la Résistance hollandaise. Sans doute faisait-il beau, un beau ciel avec de jolis nuages et un vent modéré, un voyage en avion et sans reliefs particuliers.

« Oui, les crampes d’Himmler lui garantissaient sa sécurité et celle de sa famille ».

L’homme est faible en chemise de nuit, minable sur le seuil de son lit. Les seules mains qui depuis cinq années offrent à Himmler le salut sous son uniforme, la grâce d’une entente et « la communion avec un autre homme », les mains ont ce pouvoir.

A la fin de l’année 1944, l’influence du docteur décroît. Le piège a fonctionné. Himmler est déterminé. Il ne peut, il ne veut désobéir à son maître. Et son maître est acculé. L’homme est si faible lorsqu’il se cherche un maître à obéir, un maître pour faire l’éloge de ses fautes. Absoudre ses terreurs. Les tortures, les déportations, les exécutions sont tues. L’horreur sourdement est palpable. L’empreinte est indélébile.

Vous qui n’êtes point de ces temps pouvez-vous comprendre l’œuvre d’une vie, le temps qu’il faisait ce jour-là, les raisons d’un acte et l’arbitraire du dernier jour, du premier sourire au dernier souffle, et quelles valeurs retenir avant de se retirer, l’intelligence ou l’énergie ou la maîtrise de soi ou… Car en effet vous êtes en quête, au terme de votre lecture, d’un sens, d’une preuve, voire d’une explication, d’un sentiment qui donne du corps et de la matière. La fidélité par exemple d’Elisabeth Lube, amie discrète du docteur et dès les premières pages du livre, la colonne vertébrale sans laquelle il ne tient pas. Le lire tout entier, lire tout un livre en silence pour tenir une seule page et pleurer sur elle, parce qu’elle est sublime et extra/ordinaire, parce qu’elle est dramatique et s’en souvenir, lire toute une vie pour comprendre que la moindre excavation ici n’est point fortuite.

Vous lirez la dernière nuit à Hartzwalde avant l’arrivée des Russes, l’ultime rencontre entre Félix Kersten, Himmler, Brandt son secrétaire privé, Schellenberg le chef du contre-espionnage et le juif Masur, prévue dans le domaine du docteur, propriété acquise au début de sa carrière (et vous découvrirez comment) uniquement pour que cette nuit du 20 avril 1945 existe.

Enfin, voir s’achever la tâche que le hasard le plus stupéfiant avait osé confier au docteur Félix Kersten.

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

 

(1) Lire à ce propos l’ouvrage de Pascal Blanchard et Farid Abdelouahab Les années 30. Et si l’histoire recommençait ?, Editions de la Martinière, 2017

 

  • Vu : 6661

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Joseph Kessel

 

Joseph Kessel est né en Argentine en 1898 de parents russes ayant fui les persécutions antisémites. Il passe son enfance entre l’Oural et le Lot-et-Garonne, où son père s’est installé comme médecin. Ces origines cosmopolites lui vaudront un goût immodéré pour les pérégrinations à travers le monde. Après des études de lettres classiques, Joseph Kessel se destine à une carrière artistique quand éclate la Première Guerre mondiale. Engagé volontaire dans l’artillerie puis dans l’aviation, il tirera de son expérience son premier grand succès, L’équipage (1923), qui inaugure une certaine littérature de l’action qu’illustreront par la suite Malraux et Saint-Exupéry. A la fin des hostilités, il entame une double carrière de grand reporter et de romancier, puisant dans ses nombreux voyages la matière de ses œuvres. C’est en témoin de son temps que Kessel parcourt l’entre-deux-guerres. Parfois l’écrivain délaisse la fiction pour l’exercice de mémoire – Mermoz (1938), à la fois biographie et recueil de souvenirs sur l’aviateur héroïque qui fut son ami –, mais le versant romanesque de son œuvre exprime tout autant une volonté journalistique : La passante du Sans-Souci (1936) témoigne en filigrane de la montée inexorable du nazisme. Après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il joue un rôle actif dans la Résistance, Joseph Kessel renoue avec ses activités de journaliste et d’écrivain, publiant entre autres Le tour du malheur (1950) et son grand succès, Le Lion (1958). En 1962, il entre à l’Académie française. Joseph Kessel est mort en 1979.

 

A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

Lire tous les articles de Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.