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Le scalp en feu - VI

le 23.01.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Le scalp en feu - VI

 

« Poésie Ô lapsus », Robert Desnos

 

Le Scalp en feu est une chronique irrégulière et intermittente dont le seul sujet, en raison du manque et de l’urgence, est la poésie. Elle ouvre un nombre indéterminé de fenêtres de tir sur le poète et son poème. Selon le temps, l’humeur, les nécessités de l’instant ou du jour, ces fenêtres changeront de forme et de format, mais leur auteur, un cynique sans scrupules, s’engage à ne pas dépasser les dix pages pour l’ensemble de l’édifice. À l’exception de ce Scalp VI ! Lecteur, ne sois sûr de rien, sinon de ce que le petit bonhomme, là-haut, ne lèvera jamais son chapeau à ton passage car, fraîchement scalpé, il craint les courants d’air.

Enfin, Le Scalp en feu est désormais publié simultanément, ou successivement, le hasard décidant de ces choses, sur les sites de Recours au Poème et de La Cause Littéraire.

décembre 2013 / janvier 2014 – Michel Host

 

Sommaire

1) Hors champ

2) Le Poétique, III

3) Les Recueils :

– Un grand vent s’est levé, de Danny Marc, préface de Danièle Maffray, Pippa éditions, 25 rue du Sommerard, 75005 Paris, 2013, 68 pp., 12 € www.pippa.fr

– Le temps d’ici, de Marilyse Leroux, Illustrations de Xureli, éditions Rhubarbe, à Auxerre, 2013, 75 pp., 10 € www.editions-rhubarbe.com

4) Le Poète par lui-même : Margo Ohayon

 

1) Hors Champ

Ces trois réflexions et observations, émises à propos de relectures des chroniques de Jacques Laurent, ne concernent pas a priori la poésie. Pourtant, elles me paraissent s’y appliquer aussi.

« En un mot, le roman n’a de cesse de montrer comment l’homme passe son temps sur terre, mais en s’abstenant de lui dire comment il devrait faire » (André Major).

« Les convictions sont des prisons » (L’antéchrist, Nietzsche).

« Refuser la littérature engagée n’empêche pas d’avoir des idées. Cela ne consiste pas non plus à les garder pour soi, ni à se réfugier dans une tour d’ivoire » (Benjamin Charignon).

 

2) Le Poétique, III

Le poétique est l’effet, ou le sentiment produit, non pas le moyen, la technique utilisés pour le produire, pas plus qu’il n’est certain que le vers  – libre ou compté – assure du poétique, et que la prose soit impuissante à y prétendre.

Rupture de prévisibilité. Pour tout lecteur de François Villon, d’Arthur Rimbaud et de Louis Aragon, et de bien d’autres poètes, c’est là une constante qui assure une part essentielle du sentiment du poétique. Frank Lanot, à propos de Philippe Muray, énonce ceci après avoir rappelé le « raisonné dérèglement de tous les sens » rimbaldien : « … il (Ph. Muray) forge à l’envi des ruptures de prévisibilité. Au sens propre, il trompe les attentes spontanées : écrire, c’est donc bien dé-ranger, dé-régler ». Cela, écrit à propos des Exercices spirituels de Ph. Muray.

Il s’agit bien du dérèglement du sens attendu d’une phrase et d’un discours que certains qualifieront denaturels, ou d’académiques, ou de grammaticaux (d’une syntaxe dont l’intention de première évidence est d’être claire et accessible). Une cadence donnée par le vers, les accents, les allitérations, les heurts de sonorités, peut accentuer, pimenter (ou au contraire reverser dans la platitude) ce même dérèglement.

Deux brefs témoignages de « rupture de prévisibilité » :

« Seigneur, quand froide est la prairie, / Quand dans les hameaux abattus, / Les longs angélus se sont tus… Sur la nature défleurie / Faites s’abattre des grands cieux / Les chers corbeaux délicieux » (Arthur Rimbaud, Les Corbeaux).

« Elle s’arrête au bord des ruisseaux Elle chante / Elle court Elle pousse un long cri vers le ciel / Sa robe est ouverte sur le paradis / Elle est tout à fait charmante / Elle agite un feuillard au-dessus des vaguelettes / Elle passe avec lenteur sa main blanche sur son front pur / Entre ses pieds fuient les belettes / Dans son chapeau s’assied l’azur » (Louis Aragon, Les approches de l’amour et du baiser).

 

3) Les recueils

Un grand vent s’est levé, de Danny-Marc

Danny-Marc me l’a confié, elle n’écrira jamais qu’un recueil poétique, celui-ci. J’en déduis qu’en ces poèmes est écrit l’essentiel, ce qui pour elle est le socle, le cœur de la vie. Son préfacier, Michel Cazenave, observe que « c’est le monde entier, en effet, qui est convoqué dans l’amour d’une femme », et il en appelle à C.G. Jung pour ce qui est d’une « féminisation » psychologique et spirituelle du principe masculin dans la relation amoureuse, « car les femmes savent mieux que nous, les hommes, ce qu’est le mystère de l’union des âmes et du désir qui s’y inscrit… ». Et l’union, c’est évident, dans les mots et les rythmes de Danny-Marc, a lieu avec ce « toi », qui selon le vers d’Éluard, « n’a pas de nom et que les autres ignorent ».

L’Amant, pour l’amante, n’a nul besoin d’être nommé : il est, tout simplement, sans théâtre ni mise en scène, il est dans « LE JOUR NOUVEAU », mais aussi dans « le soir », dans « le vent fou de[s] mains » qui construisent autrement celle qui se « croyai[t] de pierre » et se « pensai[t] de roc ». Dans ce beau poème d’Orphée, l’amante chante son amour dans les mesures de l’espace et du temps : « Il a ramené sur mes lèvres / le chant des vagues ». Dans cette discrète sensualité, tout est dit de l’incommensurable du lien d’amour. Dès lors, faire se lever le soleil est la moindre des magies que les amants, ensemble, sont capables de s’apporter à eux-mêmes tout en nous invitant à cette fête qui ne commence qu’avec eux et dans les feux de leur l’unisson : « J’aborde le jour / comme j’apprête une fête / T’ouvrir la porte ce soir / est un chemin désarmé ». Réinvention du monde, « miracle de vivre », l’amour fait à Tolède qui n’aura les saveurs d’aucun autre lieu, et ce bateau, ivre à sa manière, désireux de prendre sans fin le large, car s’y restitue et recrée l’Amante : « de tes mains doucement remontant / au seuil de mon corps / pour me rendre à moi-même / et me redonner visage de femme»… Y prend forces renaissantes l’amour lui-même : « je laisserai pour toi / s’égarer les gestes de l’amour / ceux qui déjà nous sont venus / par la grâce du temps / ceux qui sont encore à naître / à force de nous-mêmes ». Je ne sais qu’aimer le plus dans ce poème généreux et magnifique, de cette tendre et sensuelle hubris des corps amoureux (ce presque oxymore, je ne l’ai rencontré que dans les vers de Danny-Marc), ou de cette forte fidélité d’un sentiment puissant, se saisissant dans soi-même et dans l’autre, lors de la durable rencontre qui ne pourra mieux se dire que dans ce simple et nu « à force de nous-mêmes ». La danse ne cessera plus : « […] toi  ma danse du feu ». Elle est sans doute autant celle de l’amour fou que de l’amour feu. Le vent qui « tant emporte » depuis Villon au moins, ce vent des regrets et des nostalgies, ici se fait part constitutive de l’élan amoureux : « Le vent de ton désir / a fait renaître mon cri… », « [c]e vent des jours / brûlant notre désert », « [c]e vent fou de la mer / et nos corps rejoints épousés / sans fin comme une première fois », et si l’on n’oublie pas qu’il souffle son titre au recueil, s’il renouvelle chaque jour la lumière, les vagues, l’embrasement et l’embrassement d’un exceptionnel amour, il n’a pas le pouvoir d’exclure les ultimes hantises, le retour des raisons raisonnantes : « Nous n’avons plus vingt ans / mon amour / le temps presse / Partons à la rencontre / de ce temps d’avant », « Un jour les gestes d’être deux / pourraient sombrer / sous le poids du temps / Seules resteraient alors / les larmes de nos cœurs désarmés ». Les amours commençantes nous touchent, elles font appel à des nostalgies qui ne s’avouent pas résolument, mais que les âmes quelque peu desséchées savent nier dans le rire ou le sarcasme : ici, rien de tel, c’est bien un feu, c’est bien un incendie que l’amour : il est ce « grand vent levé », cette tempête qui arrache tout sur son passage, nous emporte et nous désigne à jamais – le temps lui-même n’y a plus de vraie prise – car, un simple passé défini nous le certifie, ce qui fut ne sera plus effacé : « Et l’amour nous fut donné / bâti sur un lever de printemps / Et les fleurs étaient belles / et la grève était douce / à nos pas accordés // Ô noces inattendues ».

Il y a dans ces poèmes de Danny-Marc, qui à vrai dire n’en font qu’un, à la fois l’indication de l’altitude extrême qu’atteignent bien peu d’amants et d’amours, la mesure d’un rare bonheur, d’une illumination  – « LE GRAND CADEAU DE VIVRE » –, le sens de la célébration du vivant – un sens qui, selon moi, aujourd’hui appartient plus au féminin qu’au masculin –, le sens aussi de sa beauté, de sa joie par la tension amoureuse, et l’intuition d’une éventuelle fragilité de tout l’édifice. Celui-ci n’est pourtant pas menacé, il a été bâti à chaux et à sable, dans la durée, dans la pensée de soi intimement reliée à l’alchimie des gestes caressants, à ses bonheurs, à ses trouvailles. C’est d’une splendeur si rare et délicate qu’elle peut inviter à la prière : « Si nous refaisions le monde / Ô toi que j’aime / à jamais tu saurais // l’amour en prière / et ma tendresse à genoux » : ici, la beauté de l’être suggère tout naturellement la beauté des mots et l’équilibre des cadences.

Pour conclure, je m’en remets volontiers au postfacier du poème, à Gaëtan de Courrèges : il observe lui aussi que « séparation… distance… absence… » sont au bout du chemin de l’amour absolu, et que le « goût de fête » du pain quotidien s’estompe. Mais il voit aussi que la femme, quand elle invente l’écriture, dit seulement un « Je t’aime » qu’elle « grave sur des tablettes d’argile, sur des troncs d’arbres, sur les nuages » et « qu’un jour quelqu’un [le] lira, relira et reliera ». Oui, « une Genèse nouvelle », dans tous les sens que le temps lui donne : il a mille fois raison.

 

Le temps d’ici, de Marilyse Leroux

Avec Marilyse Leroux, l’invitation est de pénétrer à nouveau dans ce que nous sommes quelques-uns, je parle des poètes, à nommer encore le Jardin. C’est du premier Jardin qu’il s’agit, ou du moins de ce que nous en laisseront les machines à déraciner les arbres et les excavatrices. Marilyse Leroux est native de Bretagne (et, qui plus est, membre de l’Association des écrivains bretons), c’est dire si elle est ancrée en terres de songes, en forêts de légendes, voisine de Brocéliande, des villes englouties et des chevaliers du roi Arthur… Voilà du moins ce que j’imagine : s’il n’en est rien – la chose est possible (ses allusions ne disent rien de tel), si d’aventure elle se voyait bien loin de ces parages, qu’elle me pardonne. Avec son recueil Le temps d’ici, nous entrons dans le matin d’un jour neuf, dans ce qu’aux moments noirs on rassemble volontiers sous le nom d’illusion. Thalès de Millet m’ouvre la porte : « Le temps met tout en lumière ». Et aussitôt on veut me consoler : « Et toujours / autour de toi / cette douceur de l’air / qui te dit / que toute chose / est habitable / ici-bas ». L’accueil est de ceux qu’on ne croyait plus exister : « L’oiseau / nous ouvre un ciel / sans partage »… et « L’arbre [est] rieur… ». Celui où Ève cueillit la faute orgueilleuse des hommes l’était beaucoup moins ! Le vers de Marilyse Leroux est bref, léger, voltigeant… car ici « Le ciel s’amuse ». Art aérien et aéré, art délicat, art de la fusion heureuse du moi avec le monde. Ce monde-là ne nous fait pas obstacle : « Nous bâtissons nos maisons / dans les branches / pour que le poids de nos ombres / sur la terre / soit la balance du monde ». Et même « le négatif de nos vies » y est masqué par quelque « image muette et blanche ».

Est-ce à dire que nous marchons en pleine illusion, sur la scène d’un étrange théâtre qui n’aurait d’existence que dans nos songes les meilleurs ? Ce n’est sans doute pas entièrement vrai, même si ce choix du bonheur (dont Albert Camus ne voulait pas qu’il fût honteux) me semble relever d’un volontarisme discret. On ne maîtrise pas entièrement (ou pas du tout) les songes : il est ici question de « l’impossible voyage », là d’un « ciel en nous / … arc / infiniment tendu… [vibrant] du poids / des silences retenus ». Signaux légers eux aussi, brèves inflexions d’une inquiétude sous-jacente ? Mais ce monde, à la fin, ne paraît pas à ce point menacé que « le silence [n’y] coule bleu / sur les prairies du ciel », que « l’amour [n’y] travaille / à plus grand que lui » et que ne soit certaine la « Victoire d’un soleil / toujours neuf ». Il m’a semblé, lisant, qu’un Épicure nouveau arpentait cet autre jardin : On n’emporte rien avec soi / qu’une image en viatique »… Je l’ai suivi. Comme lui, et peut-être comme Marilyse Leroux, plaçant les dieux dans un autre monde bien éloigné du nôtre, j’ai pris le parti d’un temps qui s’allège, des « coulées d’air », de l’amour « qui n’a pas d’âge », sans imaginer pourtant pouvoir « en serrer le temps dans [mes] filets ». Qu’on ne me croie pas resté à mi-chemin de ce bonheur de pure poésie. J’ai décliné toutes les versions de la lumière, toutes les vagues de la mer et suis allé jusque « Dans l’extrême pointe / où tout est possible ». J’ai entrevu les saisons délicatement faufilées dans la tapisserie, convenu de la cosmicité de mes sentiments, de mes visions. Je suis allé aux confins des nuits et des silences, cherchant « l’ombre / sans vertige », et, à la fin, de sa même manière douce et allusive, j’ai convenu avec Marilyse Leroux d’une limite, de l’approche d’une frontière : ma « part de l’infiniment bleu »… n’est que ma part. Tout est suggéré. « Au soir / nous dormons nus / dans le lit de la terre »… Bref, j’ai lu et interprété le poème selon ma pente, car la poétesse ne se rend pas si facilement, elle veut longtemps que « l’œil remonte / à la source », elle retarde autant qu’elle le peut l’irruption de l’inévitable peine : « Il y a tant d’adieux sur les vitres / l’amour parle de si loin »… « Parfois / la pluie est lasse / et le cœur se serre ». Certes, je n’ai pas eu le cœur à triompher. Il faut, après tout, s’avouer l’évidence. Les dernières pages du recueil, elles aussi très belles, en témoignent dans un contraste saisissant. C’est l’autre versant des choses de l’existence, que Marilyse Leroux a le courage de descendre sans abdiquer tout ce qui la fait elle-même, cette foi intacte dans la vie : « Le temps nous oubliera / dans l’affolement des arbres // Et des ombres remuées / monteront d’autres visages / d’autres chemins ».

 

4) Le poète par lui-même : Margo Ohayon

Dans une récente correspondance, Margo Ohayon m’éclairait ainsi sa démarche de vie et de poésie :« … je tente d’emprunter la voie du perfectionnement par un biais, celui de l’écriture. On dit que le poète adopte des contraintes ».

Un peu plus tôt, en juin 2013 – qu’elle me pardonne de rompre brièvement le secret de la correspondance –, c’était ceci, qui lie « écriture » et poésie (le faire !) à la contrainte, à la révolte canalisée, au vivre, à une recherche tous azimuts : « … je me demande si l’homme peut se perfectionner immédiatement. J’ai tenté de résoudre le problème en essayant à la place d’améliorer mon écriture ». « La contrainte canalise la révolte et la surpasse ». « Une insatisfaction énervante s’est transformée en une sorte d’esprit de la contrainte si on regarde cette dernière du côté de l’écriture, de la lettre. Par une autocritique contraignante, j’ai pu continuer à écrire des choses horribles, le surmonter, l’accepter puisque telle était parfois la vie (et cela, en tant qu’action, rejoint peut-être l’homme perfectible ci-dessus) ». « La contrainte serait donc, ici, une forme de révolte, révolte contre des états de fait » / «  … la culture du vivre donnerait, avec le mortier de l’écriture fait de la chaux de la langue plus le sable du temps et l’eau de la recherche, un ensemble où tout se retrouve pour offrir un contenu qui serait plurivalent » / « Le faire, oui… mais d’une nature plus primitive, je fais sans le savoir, à boulet rouge. Est-ce faire aussi ? »

Dans un article que j’écrivais pour Recours au Poème, au sujet de l’important recueil (Margo Ohayon,Poésies I, Collection Œuvres complètes, chez Le chasseur abstrait éditeur, 2012, 373 pp., 30 €,www.lechasseurabstrait.com), je soulignais ce que me semblait être cette « recherche » de Margo Ohayon : « On ne voit bien que lorsqu’est établie la bonne distance, la juste accommodation, ce à quoi s’ingénie sans cesse Margo Ohayon ». Le sang même de la vie, son sens, sa palpitation, sa raison d’être la vie humaine.

Laissons maintenant toute la parole à Margo Ohayon :

NOTE POUR « LA VIE DE POÈTE » :

L’écriture s’enracine dans l’enfance. Une maison, dehors un jardin. A l’arrivée dans la vie, le jardin est un paradis de plénitude. Un hiver, son abricotier gèle. La mort a fait son entrée dans le jardin, dans son ordre parfait.

Alors surgit un abécédaire. Il sera toujours pour le poète l’équivalent d’une formule magique : « Petite table, couvre-toi ».

Puis la maison subit un tremblement de « vie ». Elle se fissure pour se reconstruire et renaître en une Polyclinique.

La maison, le jardin n’appartiennent plus à l’enfant. Ils sont voués aux patients. Les chambres à coucher sont devenues des chambres de malades.

L’abécédaire, lui, reste stable, inchangé :

Il accompagne l’enfant sur la route, rejoint les déclamations à haute voix entendues, imaginaires ou tirades d’un poète sur qui aucune question ne se pose. Ce barde fait partie du décor. Il est venu avec tout le reste dans la baignoire du langage.

Plus tard, de la Polyclinique sortira une infirmière qui continue à écrire en exerçant sa profession. L’abécédaire suit la panoplie de nurse.

Pour y parvenir elle choisit d’être infirmière de nuit, une « veilleuse », menant la double existence de soignante et de poète.

Elle débarque dans une vie nocturne qui la conduit naturellement à entrer en contact avec des forces inconnues à travers les malades, et par un décalage horaire qui pousse vers des zones limites.

Bien sûr cette rencontre avec l’envers du jour ne va pas, dans la salle de soins, sans la blancheur éclaboussante des néons sur la paillasse, et le rai de la pile électrique qui projette en silence un clair-obscur sur les corps endormis.

L’écriture va s’imprégner de ce noir et blanc. Il en jaillira un élan vers la lumière.

Lors de ces veilles, des instants parfois font l’objet de notes qui retiennent à la sauvette les images éphémères aperçues lors des allers et retours rapides du personnel le long des couloirs.

Parallèlement le désir naîtra de sublimer ce vécu ténébreux. Il deviendra une traversée des ténèbres lumineuses derrière les hauts murs de l’hôpital quand tout le monde alentour s’est assoupi.

Chaque chambre est aussi la chambre noire d’un appareil photographique dont le cadre en série se prête à une forme poétique qui respecte des règles et perdure dans le temps.

Le sonnet choisi sera un médiateur entre le respect de la vie intime de la personne dans son environnement provisoire et un désir de la mettre en scène par l’intermédiaire d’un poème censé la rendre unique, la distinguer en sa grandeur humaine, la sortir de l’ombre, la restituer en pleine lumière. C’est la tentative de rendre un hommage au « malade inconnu ».

Margo Ohayon

 

CHOIX DE POÈMES

LE JARDIN

Écorces

Épiaison

L’arbre

 

Écorces

Blanches dedans,

livides au bord,

les endives se serrent,

terrées en leur verdeur.

*

Chaque herbe dissimule une lame

qui entaille ses jambes.

Comme elle le franchit

quelques fragments du mur crayeux

suggèrent un éboulis,

friable musique.

*

Le vent du soir

attise les boules de feu

trop tôt réduites en cendres

au bout de la pelouse

où le soleil couchant

à l’horizon se partage.

*

Épiaison

Les narcisses en ton ciel poussent des cris vierges avec leurs pétales tombant de ton ample manteau ouvert. La trace de tes pas prend les voilures en lin de leur nef sans cesse balancée par l’air. Tu souffles pour allumer dans l’espace leurs fouets de papier blanc qui émettent une collerette rouge chaque fois que tu en aspires une bouffée.

*

Des alliances entre les plantes sauvent le jardin. La rosée tremble près du pollen. Une fleur d’ancolie donne ses sueurs aux sceaux de Salomon. Les pulmonaires écoutent venir la voix d’un homme. Aucun cri ou changement de ton ne sort des feuillages par sa gorge qui ne cherche pas à se faire entendre plus haut que leur bruissement. Son chant émet une ombre contre la sécheresse.

*

Sur le bassin glisse une plume avec le vent. Les débris végétaux de bois mort la paralysent. En surface les araignées d’eau se propagent dans des cercles où leurs pattes tremblent.

*

Au fond du jardin le pourrissoir reçoit les pétales infiltrés du lys, des orties qui ne brûlent plus, un lilas ses racines côté ciel, des feuilles sans bruissement. Les arceaux d’un ancien bassin tiennent leur ruine derrière. Un liseron s’en affranchit, se déploie sur le mur par des correspondances d’arbre généalogique.

*

L’arbre

Cette nuit l’arbre

n’apparaît pas,

visible seulement

pour un homme

qui le commémore.

*

Penché sur le vide

sans branche ni feuille,

il n’est plus

qu’un tronc noir,

poutre dans le ciel.

 

L’HÔPITAL

Vers la lumière

Sonar

Vie étrange

 

Vers la lumière

Je croise son corps de lumière dans le couloir. Elle porte une blouse blanche accentuant sa peau laiteuse. Elle vient sous l’éclairage au néon qui surgit au milieu de l’obscurité visible par les fenêtres. Elle porte à la main un tampon américain rectangulaire ainsi que le carré innocent d’une page non écrite. Derrière moi la salle de soins est immaculée. Sur la paillasse lactescente s’alignent des perfusions de verre qui brillent. Elles sont autant d’ampoules remplies de liquide. Parfois l’une d’elles éclate, inonde d’eau le linceul du formica.

*

Je vais dans la salle de soins où elle manifeste de la joie à me revoir. Un signe de ses mains me l’indique. Elle est vibrante. Son corps est toujours aussi blême dans le même tablier de coton blanc. Je la retrouve identique à une persistance. Son incarnation dans un physique est si aléatoire que ses formes s’indéfinissent. Elle me donne une réponse au sens de sa dernière apparition. Voilà le troisième jour que je la croise. Je prends trois morceaux de chocolat sur la paillasse. Ses doigts s’élèvent vers le tableau pour y saisir une clé. Sur la feuille de son planning figure une personne et demie.

 

Sonar

Des vases de fleurs sont par terre. Des guirlandes ornent un arégélia magnifique. Le chariot de soins blanc dépasse du mur. Au bout du couloir brille un déambulateur en aluminium. Par une porte ouverte, un opéré regarde un film à la télévision.

*

Sur le tapis de coco un fauteuil amarante est vide. Le rouge emplit sa pelote intacte. Il est distinct dans la salle d’attente où le malade est seul. Ce siège en étoffe écarlate, un bras écorché, tend au jour sa blessure.

*

Au fond du silence, lorsque vous entendrez un bruit de verre qui vibre, souvenez-vous de moi dans votre solitude : je serai à l’écoute, sur un fauteuil inclinable en faux cuir, seule dans la salle de soins, veilleuse de nuit.

*

Vie étrange

Dans la cour il souffle, un peu de vent murmure,

Prière au christ en croix pour la visitation,

Par l’interstice du volet un rai descend,

Jour long sur le carreau, ciel transparent ouvert.

 

J’écoute un cliquetis de clé dans la serrure,

Elle entre, le rideau se soulève au plafond

De cette chambre où seule sur le lit j’attends.

Le long du pied à sérum ses doigts montent vers

 

Les fils entremêlés de la perfusion,

Regard au goutte à goutte que mon bras recueille

Au pli du coude. Elle frôle le traversin.

 

Sa lumière droit au cœur, l’interrogation

De sa lampe de poche sur mon corps. J’accueille

Sa blouse. Elle cache l’ampoule avec sa main.

*

A la frontière du couloir, dans sa robe

De chambre, le flacon au bout du bras il hèle

Un compagnon de lit qui fume au cendrier

Mural, face à une amie auburn en manteau.

 

A la fenêtre il reçoit l’air rassurant même

Une pluie agréable de pollen, au nord,

Sous la façade un au revoir, l’animation

D’une double étreinte amoureuse se dérobe

 

Dans une vitre où est sa chevelure à elle,

Il la quitte pour suivre une scène à côté :

Un malade attend dans le fauteuil au repos,

 

L’aide-soignante, seule, en position extrême,

Le dos courbé, les reins tendus par un effort

Brusque, le soulève, lui demandant pardon.

*

Le lit dehors, vite, passe-t-il en travers ?

Tire au bout, il bute à l’avant, juste la place,

La perfusion sur la potence, la seringue

Électrique, fil roulé sous le traversin.

 

Les chaussons, la valise, examens par-dessus,

Radios dans le dossier sorti, emporte-le,

A l’étage, ascenseur ouvert, manque d’espace,

Entre avec la malade, il glisse, arrête au bord.

 

Poche en bas, sérum en l’air, maintenir l’embu,

Tête levée, appuie, il descend, où ? Transfert

En réanimation, surveillance du drain,

 

Pouls trop rapide, à combien ? Son cœur, mieux ?

Il tape. Le scope, oxygène, aucun effort,

La prise au sol, urgent, rebranchez la seringue.

*

Margo Ohayon (Poèmes parus dans Poésie I, chez le Chasseur Abstrait Éditeur.)

 

NATURE

Les reliefs sont multiples. En son champ de vision, qui saurait les dénombrer ? Leurs cimes, anguleuses ou sans heurt, ne peuvent tenir lieu de repères. Elles se recoupent à l’infini sur d’immenses étendues qui se répètent en des hauteurs innombrables, déconcertant le regard. Au premier horizon leur apogée s’évanouit inéluctablement.

Pourtant, celui-là me mène à un petit bois, havre où la verdure amassée par les vents fait des ressauts. D’après l’état du chemin, dont les ornières se remplissent de feuilles, il me souvient m’être attardée, assise à l’ombre du bosquet, en contemplation devant une branche d’arbre tombée à l’eau.

*

Une levée de terre cache un chemin moussu, abri de champignons. Entonnoirs ouverts aux feuilles, mamelons translucides, ils affleurent. Dans les racines, chatons orange, ils brûlent.

Éclat sur la boue, un vol d’insectes agite la sente où des géraniums rougissent des troncs gardiens des herbes sur des talus dévalant des prairies naissantes.

Le soleil rapproche des fûts épais que l’eau détourne en perspective. L’écorce sombre dans les soucis jaunes sur la roche arrosée qui soutient du lierre brisant l’argile, friable paroi.

Des graines sur la rive s’ouvrent au jour, aigrettes que le sous-bois éteint. L’écume attire les tiges descendues par le courant tacheté sous la traîne des saules, presqu’îles de branches sur le rapide, passeur de rameaux.

*

L’eau verdit les rochers, inonde les fruits du sorbier arrêtés entre deux pierres : pas de déchirement, juste des grains rouges brillent sur des feuilles. Ses remous bougent les ombrages naufragés d’un arbre resté droit dans le ciel. Se confondent-ils ? Ce n’est pas une haie ou la rivière, mais un reflux de ses branches enlevées par le flot à la pente des bois, repris par le courant porteur d’herbes, abri des sangsues.

*

Éclairant l’horizon du bord qui s’ouvre, une persistance nacrée s’insinue. Des points de l’obscurité diminuent entre des jours. Le bleu de nuit absorbant le noir, les branches aux massives taches se séparent, les troncs s’écartent. Un trait rose souligne un nuage fendu, où le violet soutenu de l’ombre se dégrade. L’aurore s’évade du clair-obscur, les arbres retiennent sa lumière orange autant que sa bleuâtre brume.

Margo Ohayon

 

LA NATURE

Par une difficulté à s’en saisir, toujours recommencée, la nature devient un maître.

Sa complexité est si grande que le moi du promeneur y disparaît. Mais par ses descriptions écrites répétées, il joue aussi le rôle d’un témoin, qui reste là après son évanouissement dans les paysages. Ainsi le poète demeure-t-il en contact avec le monde. Il restitue à l’homme sa présence.

Égaré dans la nature, il trace un chemin pour se reconnaître en ce labyrinthe : le fil d’Ariane serait le Ô rendu à la nature, exercice par lequel, dans un même mouvement, il décolle de la terre la gerbe entoilée, l’embrasse, la soulève, la pose en surplomb sur sa tête, ainsi l’élève, la transporte au sens propre et figuré.

C’est un voyage dans la matière écrite, laquelle, à force, fusionne avec la nature, mêle les ramifications de ses phrases aux intrications de ses rameaux. Alors, Les deux mariant leurs fils ne se distinguent plus l’une de l’autre.

Margo Ohayon

 

Michel Host

Fin du SCALP VI

 


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