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Le nouveau désordre numérique, Olivier Babeau (par Sylvie Ferrando)

Ecrit par Sylvie Ferrando 25.09.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Buchet-Chastel

Le nouveau désordre numérique, Olivier Babeau, septembre 2020, 272 pages, 19 €

Edition: Buchet-Chastel

Le nouveau désordre numérique, Olivier Babeau (par Sylvie Ferrando)

L’essai d’Olivier Babeau analyse les causes et les modalités de l’évolution/révolution numérique internationale, et de ce qu’on appelle couramment la « fracture numérique ».

Un constat s’impose de prime abord dans ce livre très documenté : « Il n’y a pas d’IA pour les pauvres, c’est un business de riches ». Les puissances de calcul requises pour collecter et traiter les « big data » ou développer l’intelligence artificielle sont trop importantes et nécessitent des moyens financiers colossaux. C’est vertigineux, car on passe de la modération si chère aux Grecs anciens à l’excès, du « rien de trop » au « toujours plus » des puissances financières.

Le Nouveau Désordre numérique se place tout d’abord du côté des entreprises, de la production et des GAFAM. Dans les années 1980, c’était les entreprises de production de pétrole qui tenaient le haut du marché mondial ; aujourd’hui, ce sont les GAFAM (acronyme pour Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Les profits colossaux de ces entreprises profitent à quelques élus hypercompétents en informatique, et reposent sur la sous-traitance, mal payée, mal considérée, à laquelle elles font appel :

« Toutes les activités qui ne sont pas directement centrales sont confiées à des entreprises extérieures».

La fracture numérique atteint bien sûr les utilisateurs : ceux qui « en sont » et ceux qui « n’en sont pas», ceux qui « sont tout » et ceux qui « ne sont rien », les « techno-leaders » et les « techno-largués », ceux qui accèdent aux plateformes, quelles qu’elles soient, et ceux qui n’y ont pas accès, essentiellement pour des raisons financières. En même temps, la société française se bipolarise dangereusement : disparition progressive de la classe moyenne, mégapoles contre désertification rurale.

Autre inconvénient, et non des moindres : le numérique tout-puissant encourage les formes de régimes dictatoriaux, arase les démocraties et les libertés individuelles. Les logiciels de reconnaissance faciale, les caméras de l’espace public, les messages formatés ou publicités imposées sur les écrans en relation avec les centres d’intérêt personnels sont quelques-uns des outils de cette évolution d’ordre politique et sociale.

D’un point de vue cognitif, la lecture sur écran, le surfing sur Internet, l’hypertextualité provoquent un déficit d’attention soutenue, ou du moins une modification de nos habitudes et capacités de lecture et d’accès à l’information : plus grande rapidité, moindre mémorisation et analyse/synthèse, difficulté à trier le bon grain de l’ivraie dans le déluge informationnel porté par Internet.

L’auteur attire notre attention sur le danger des réseaux sociaux, qui engendrent une hyper-démocratie proche d’un hyper-totalitarisme : sur Facebook et surtout sur Twitter, d’une part « seuls certains se font entendre » (médias, influenceurs…), les autres se contentant de retweeter, d’autre part « les expressions qui dominent sont les plus outrancières ». Les fake-news et les deepfakes y pullulent parce que « un mensonge qui passionne vaut mieux qu’une vérité qui déçoit ». Certains médias en ligne ou télévisuels font également leurs choux gras de ce slogan.

Parallèlement, on assiste à une hyper-moralisation des débats, à un traitement manichéen de la moindre idée, du jugement et de l’interprétation portés sur la littérature (contes, romans…), ainsi qu’à un encadrement de l’humour (blagues immédiatement qualifiées de sexistes, de racistes ou de spécistes). La « dictature du Bien » s’érige en nouveau fascisme progressiste.

A propos du changement climatique et de la transition écologique, Olivier Babeau s’attriste, un peu paradoxalement, de voir l’homme souhaiter réduire, voire supprimer son « empreinte » de la planète et considère le numérique comme le « détonateur », dangereux si non maîtrisé, de notre équilibre politique.

Un constat au fond très alarmiste, sans doute un peu trop général et portant essentiellement sur l’homo économicus, mais qui doit nous faire reconsidérer les usages et les facilités d’Internet afin d’enrayer l’inéluctable pouvoir du consommateur-roi, et de réinventer une utopie, individuelle et/ou collective, faite de curiosité et d’intelligence. C’est à ce prix que nous réussirons à conserver notre libre arbitre.

 

Sylvie Ferrando

 

Agrégé d’économie, Olivier Babeau est professeur à l’université de Bordeaux et fondateur de l’Institut Sapiens qui se consacre à la place de l’humain dans le monde technologique.

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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature française, littérature anglo-saxonne, littérature étrangère

Genres : romans, romans noirs, nouvelles, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Grasset, Actes Sud, Rivages, Minuit, Albin Michel, Seuil

Après avoir travaillé une dizaine d'années dans l'édition de livres, Sylvie Ferrando a enseigné de la maternelle à l'université et a été responsable de formation pour les concours enseignants de lettres au CNED. Elle est aujourd'hui professeur de lettres au collège.

Passionnée de fiction, elle écrit des nouvelles et des romans, qu'elle publie depuis 2011.

Depuis 2015, elle est rédactrice à La Cause littéraire et, depuis 2016, membre du comité de lecture de la revue.

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