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Le Lagon Noir, Arnaldur Indridason

Ecrit par Patryck Froissart 07.07.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Polars, Pays nordiques, Roman, Métailié

Le Lagon Noir, mars 2016, trad. islandais Eric Boury, 319 pages, 20 €

Ecrivain(s): Arnaldur Indridason Edition: Métailié

Le Lagon Noir, Arnaldur Indridason

 

Voilà sans conteste un livre qui offre la garantie de passer un bon moment de lecture.

La première qualité de ce roman noir est de faire voyager le lecteur. L’action se déroule en effet dans un pays dont on parle peu, la mystérieuse et brumeuse Islande.

Son second atout est de mettre en lumière un épisode historique intéressant. L’Islande fait partie de l’OTAN. Dans ce cadre, de 1951 jusqu’en 2006, une importante base militaire américaine était installée à Keflavik, l’île étant considérée comme occupant géographiquement une position stratégique de premier plan dans le contexte de la Guerre Froide.

C’est cette base américaine qui est le lieu principal du roman.

Son troisième intérêt est d’imbriquer étroitement l’intrigue dans le climat politique qui prévalait à l’époque où l’auteur la situe. Le statut de protagoniste de l’armée américaine dans la narration recrée la réalité du contexte international de la guerre froide et celle de la nature complexe des relations entre militaires occupants et populations autochtones, les premiers affichant une condescendance impérialiste teintée parfois d’une touche de mépris à l’encontre des seconds, parmi lesquels les uns profitent du marché noir qui s’est opéré à Keflavik comme autour de toutes les bases américaines dans le monde (cigarettes, alcools, disques, marijuana), et les autres mènent un combat politique en faveur du maintien ou au contraire du départ de ces troupes.

L’enquête que mènent les policiers islandais Marion et Erlendur, le couple récurrent des romans d’Arnaldur, sur la mort mystérieuse de Kristvin, un habitant du coin travaillant à la base, se heurte donc à la culture du secret militaire qui maintient une chape de plomb sur les installations américaines.

« Nous n’avons aucun pouvoir sur l’armée et il existe en Islande des partis politiques et des puissances économiques qui rampent à ses pieds. De la même manière il existe des groupes qui lui vouent une haine durable […] L’armée nous ferme toutes les portes. Elle refuse de répondre à nos questions concernant le hangar 885 ».

Néanmoins les deux enquêteurs bénéficient de l’aide qu’accepte de leur apporter Caroline, membre de la police militaire américaine, à ses risques et périls, en se mettant en infraction par rapport au devoir de réserve que lui impose sa hiérarchie.

Ce qui peut compter comme un quatrième point fort du Lagon Noir est l’insertion plutôt originale de la quasi-totalité du déroulement de l’enquête dans le dialogue. C’est en effet tout au long des conversations entre les personnages, et, évidemment, des interrogatoires, que s’effectue le lent cheminement vers la découverte de la vérité. Le suspense est ici habilement entretenu sous les formes complémentaires de l’accumulation progressive d’éléments de discours, de la confrontation successive des suppositions et des interrogations des uns et des autres, et de la juxtaposition en puzzle des détails obtenus ou soutirés.

Mais le cinquième avantage de la composition décidément ingénieuse de ce polar réside en le fait que le policier islandais Erlendur rouvre en parallèle l’enquête, close depuis plusieurs années, sur la disparition, dans la région, de Dagbjört, une jeune fille qu’il semble avoir connue. La proximité de l’endroit où a été vue Dagbjört pour la dernière fois et d’un quartier misérable et mal famé, Kamp Knox, ancien campement militaire désaffecté, squatté par des familles indigentes, met en contraste le camp militaire américain où on peut se procurer les produits symboles de la société de consommation d’outre-Atlantique et ce quartier représentatif de la pauvreté d’une partie de la population islandaise.

Erlendur va et vient d’un de ces deux pôles à l’autre, et les deux enquêtes avancent, en dépit des obstacles, vers un double dénouement qu’on ne dévoilera certes pas ici. Le lecteur reste perplexe, de bout en bout, sur le lien pouvant exister entre les deux affaires.

Ce n’est pas tout !

S’invite en effet dans le cours de ces deux enquêtes celle qui conduit les policiers à s’interroger sur de mystérieux transports aériens secrets entre Keflavik et la base polaire de Thulé. Kristvin aurait-il découvert la nature de ces transferts ? Serait-ce là le mobile du crime ?

Dans la trame du roman policier vient ainsi interférer une piste d’investigation dont la poursuite pourrait valoir à Erlendur et à Marion d’être accusés d’espionnage au profit de l’ennemi soviétique…

Quel cocktail !

Difficile de fermer ce livre avant de l’avoir lu en entier…

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Arnaldur Indridason

 

Arnaldur Indriðason, né le 28 janvier 1961 à Reykjavik, est un écrivain islandais.

Lire la chronique de Léon-Marc Levy sur Arnaldur Indridason

 


 


A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart


Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Valenciennes, il a collaboré à maintes revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Edition épuisée) ; en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP)