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Chemins de lectures (6) Septembre 2011 - Indridason, terre froide, coeur brûlant

le 11.09.11 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, Polars

Chemins de lectures (6) Septembre 2011 - Indridason, terre froide, coeur brûlant

Arnaldur Indridason : météo glaciale, cœurs brûlants


Connaissez-vous Arnaldur Indridason ? Je ne m'adresse pas ici à un ami cher, au cœur de son Reykjavik, qui doit trouver ma question saugrenue tant cet auteur est célèbre en Islande. Non, je parle aux autres. Moi, il y a encore deux ans, je ne connaissais pas. Et puis ma passion grandissante pour les littératures nordiques (sacrés Suédois, sacrés Norvégiens, sacrés Danois, sacrés Islandais) et une quête professionnelle m'ont emmené à découvrir ce bijou d'Islande. Un écrivain bien sûr. De « romans noirs » Vous savez des « polars ». Il n'y a que les Français pour considérer que la littérature policière est un genre « mineur ». Depuis des décennies, les anglo-saxons, les scandinaves, les Japonais (entre autres) ont chanté la gloire de leurs écrivains de « polars » au même titre que celle de leurs écrivains d'autres genres. Dashiell Hammett, Raymond Chandler, David Goodis, Natsuo Kirino, Miyuki Miyabe, Henning Mankel, Stieg Larsson ne sont pas considérés comme des écrivains de deuxième zone dans leurs pays. Heureusement ! Il y a dans ces noms parmi les plus grands auteurs de la planète, il y a dans ces noms une infinie beauté, une grande littérature, « policière » soit-elle !

Indridason c'est l'Islande. Froide par le climat et brûlante par les cœurs. Son héros s'appelle Erlendur Sveinsson, presque comme son auteur. Tous les Islandais sont fils de...Les noms propres n'existent pas en Islande. Il n'y a que des prénoms qui fabriquent des noms. Les enfants prennent le prénom du père ou de la mère + son (fils de) ou + dottir (fille de). Erlendur est inspecteur de police. Classique. Non, pas classique du tout. La cinquantaine douloureuse (à tous les sens du terme), trimballant les marques de la vie dans son corps et dans son âme. Sa plus grande douleur, c'est sa fille, Eva Lind. Une éducation complètement manquée à cause du divorce des parents et de l'inattention du père, Eva Lind a sombré dans la drogue, la dérive, la haine (??) du père. Pas simple la vie d'un flic quand il doit combiner le malheur que ses enquêtes lui font côtoyer et le malheur privé d'une vie solitaire et rongée d'amertume.

C'est cet homme cassé, ravagé par ses démons personnels, qui mène des enquêtes sombres, dans des milieux sombres, dans un pays sombre. Mais à l'image du pays, cet homme a un cœur plein de lumière : Il ne supporte pas la haine qui fait son quotidien. Les machos, les fachos, les salauds. Ceux qui exploitent l'enfance, l'immigration, les femmes. Alors, au gré de ses recherches, Erlendur s'érige en un formidable portrait d'homme chaleureux et bon, déchiré par les stigmates de sa vie mais surtout par les horreurs que des humains font à des humains et qui l'obligent à descendre en enfer à chaque enquête. Erlendur, malgré l'habitude de l'insupportable que sa longue carrière lui a donnée, ne s'y fait pas. Même les cadavres découverts semblent s'adresser à lui en particulier : « Les os dépassaient de la terre et s'étendaient dans sa direction, comme s'ils imploraient grâce. » (La Femme en vert)

La douleur d'Arnaldur est cuisante. Pour le lecteur. Pour les personnages qui le rencontrent. Ainsi, une de ses collègues : « Ses yeux fixaient Erlendur, petits, attentifs, perçants. Rien ne leur échappait. Ce qu'ils voyaient devant eux était un homme d'âge moyen, fatigué, avec des cernes sombres sous les yeux, une barbe de plusieurs jours sur les joues, des sourcils épais qui montaient droit en l'air, une touffe de cheveux brun-roux plaqués, des dents fortes qui apparaissaient parfois sous des lèvres presqu'exsangues, une expression de lassitude sur un visage qui avait été le témoin de tout ce que le genre humain recèle de pire. » Nous portons cette douleur avec lui tout au long de chaque histoire, incrédule comme lui, atterré comme lui, espérant comme lui que, du fond de la noirceur viennent enfin des étincelles d'espoir. Et elles viennent. D'Eva Lind parfois, d'une figure de femme souvent, d'un regard d'enfant, d'un geste de solidarité d'un voisin envers un immigré solitaire. Il ne se résoudra jamais à la conclusion que ce monde est un pur cauchemar, que le mal y a pour toujours triomphé et qu'aucun remède ne pourra l'en extirper.

Indridason est dans une exploration des coins sombres de l'humanité. A travers ses « polars », il nous questionne sur nos sociétés modernes et égoïstes, nos modes de vie traversés par la paranoïa et la haine de l'autre. Ses romans « policiers » résonnent de questions sur nos valeurs absentes, la déliquescence des tissus sociaux. Et la solitude. La terrible solitude de l'homme dans la foule ivre de violence.

On attend avec délectation « Betty », annoncé en France pour Octobre (Métailié) !


Léon-Marc Levy


-       La cité des Jarres (Point

-       La Femme en vert (Points)

-       La Voix (Points)

-       L’homme du lac (Points)

-       Hiver arctique (Points)

-       Hypothermie (Métailié)

-       La Rivière Noire (Métailié)

-       Betty (A paraître en Octobre 2001. Métailié)


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