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Le graillon, Guillaume Déloire

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 29.06.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions Les Vanneaux

Le graillon, 2018, 233 pages, 17 €

Ecrivain(s): Guillaume Déloire Edition: Editions Les Vanneaux

Le graillon, Guillaume Déloire

 

La vie est là, qui fut, il y a trois ou quatre générations, qui fuse encore attablée au comptoir, « un ballon de rouge » dans les tripes, un « foie de génisse » dans les entrailles de la mémoire, encore vivante, servie dans le plat du jour des souvenirs.

Un poète « ayant échoué » pour devenir fonctionnaire –

« le jury a trouvé ma présentation trop lyrique

et je n’ai pas su répondre l’obéissance

quand ils m’ont demandé de leur dire

la principale obligation du fonctionnaire »

– traverse à bord de la mythique Fiat 126 « pétaradante » un ancien quartier d’usines où travaillèrent d’arrache-mains des ouvriers comme ses grands-parents.

La fréquentation des cafés rescapés de ces années mortes (Le Café EuropaLe Café de l’AvenueAu père tout va bienLe Café PortugalLe café Le Carrefour) sert de repère pour retrouver une vie passée que le poète traque doté de son carnet de notes et de son appareil photographique. Ce poète arrive, motorisé de sa Fiat 126, pour savourer et nous faire savourer ces morceaux saisis à point, cuisson rosée, restes d’un passé révolu que le poète fait remettre sur le feu pour nous en faire humer, goûter la saveur (le titre Le graillon reprend métaphoriquement ces morceaux de gras frits qui restent d’un plat du jour, d’une réalité) ; ce poète arrive avec sa curiosité comme diplôme et « sur la plage arrièrerien d’excitant pour le scélératjuste de lapoésie pauvreempruntée à la bibliothèqueet à la place du mortl’appareil photo prêt à l’emploi ». Ce poète ne possède pas les mains d’un manuel mais ses outils d’écriture (un stylo, un carnet de notes) pour consigner les débris d’un monde animé jadis par le travail à l’usine, elle-même animée par des hommes autrefois solidaires,

« comparé à maintenant

Les types étaient soudés disent-ils »

ouvriers soudés au travail comme à la vie du « quartier », leur quartier.

Le poète Guillaume Déloire revisite ces « parages » où il « se sent bien », bien qu’il s’y sente parfois « suspect » (comme au Père qui va bien– sa « Villa Médicis » – au standing plus confortable que celui du Café Europa).

« À scruter toutes choses et à les consigner dans mon carnet, je me sens plus

comme un inspecteur du Guide Michelin que comme un homme de poésie,

j’ai l’air suspect ici »

Renouant avec ses racines, nous reliant à une société disparue dont son poème chroniqué constitue une fouille archéo-sociologique, comme on reconstituerait en la sortant du noir « la carcasse » d’une usine, « cette carcasse énorme avec ses archescomme un squelette de dinosaure », le poète remodèle avec ses notes poétiques des silhouettes devenues fantomatiques, des lieux redéployés en leur traversée dans la dimension d’un voyage, à l’instar de ces clients habitués du coin qui commentent ou refont le monde

« La conversation des types au comptoir

déjà est un voyage »

La vie est là, Le graillon ressurgi libère en réécrivant son histoire les odeurs d’un temps perdu, ici retrouvé. Le poète nous convoque à un bain d’immersion dans ce réel chroniqué (chaque morceau du puzzle reconstitué est rigoureusement daté), au fil de ses déambulations aléatoires et de ses rendez-vous pris avec les anciens, dans des lieux-phares de « la zone » (ses cafés, leurs plats du jour et leur zinc, …). Un road-moviepoétique se déploie, dont la richesse documentaire s’allie à une écriture locale, géo-poétique, de visée sociologique, humaine. Traquant ce monde ouvrier, Guillaume Déloire remue les cendres d’une feue réalité pour que l’étincelle du souvenir ne s’éteigne pas.

Les télescopages entre le présent (les années 2014-2016) et le passé (les années 60) participent de ce travail de mémoire reconstituant la trame factuelle (Facta est lux), concrète, d’un quartier disparu ; relancent par un travail sur la langue même (reconstitution lexicale d’une langue populaire, clins d’œil, jeux de mots) la reconstruction de vestiges de notre propre Histoire. Les pointes d’humour et les jeux de mots allègent ce champ de désaffection / de désertification humaine constaté par le poète :

 

« (…)

parmi les plats du jour

j’ai choisi le foie de génisse

cuisson rosée sur ses conseils

(…)

En tout cas il a fallu que ma vieille Fiat gémisse

(…) »

 

« Tellement j’ai marché

j’ai une ampoule au pied

je ne veux pas de poule au pot

je surveille ma ligne »

 

Guillaume Déloire nous replonge dans la banlieue nord de Paris des années 60, avec sa population typique et la vie grouillante de ses quartiers populaires, ses usines, ses entrepôts, le port fluvial de Gennevilliers, Saint-Ouen, ses trafics, ses mécanos, ses ferrailleurs, ses mosquées, sa cuisine, ses couleurs, ses rituels, ses comptoirs, ses petits commerces… Les témoins de ce passé désaffecté comme une usine, et par voie de conséquence leur quartier où la vie désormais s’écoule comme un jour sans pain, sont autant de messagers pour que le poète puisse restituer l’atmosphère baignant Le graillon, un chauffeur poids lourd ici, là le doyen du port, plus tard un maçon, ailleurs une vendeuse de « la vignette», …

La vie est là, désertée, et Le graillon redonne un peu d’humanité à ce quartier de vie prélevé sur ce qu’il en reste de vivant : les hommes de jadis, les femmes, demeurés là malgré tout. Ce qui survit de « la zone » a encore échappé « aux plans urbanistiques et dans le peu d’immeubles qu’il restetrès peu de gens habitent » (cf. Les derniers ouvriers de l’avenue Louis Roche que le poète emprunte souvent).

Des touches d’humour relèvent le menu frugal du quotidien dans cet état des lieux, rehaussent la saveur de ce poème-documentaire riche de 232 pages.

 

« Un maçon, au visage aussi buriné que ses mains, à qui (la serveuse) tend

le menu, dit que ça ne sert à rien car il ne sait pas lire :

j’ai fait l’école au rez-de-chaussée

pas pu aller plus haut à cause du vertige »

 

Parallèlement à ce reportage poétique dont Guillaume Déloire est le correspondant sur place, le lecteur s’attache à « Madeleine », une proche de l’auteur sur laquelle il veille jusqu’à son départ pour l’au-delà, à 97 ans.

On « mange ouvrier » dans Le graillon où « le passé s’imagine » par la grâce du compte-rendu poétique, la vertu d’une parole humaine retrouvée, écrite pour que d’autres hommes se souviennent…

La vie est là, qui fut, il y a trois ou quatre générations à la périphérie industrielle de la Capitale, et la Fiat 126 « pétaradante » de Guillaume Déloire dans Le graillonavance sur les lignes d’un temps enfui à réécrire, comme la Remington d’un certain Blaise Cendrars happait dans ses allers et retours la vie vécue, au cœur du monde entier…

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos de l'écrivain

Guillaume Déloire

 

Guillaume Déloire est petit-fils d’ouvriers, et attaché culturel pour la ville de Gennevilliers depuis 2008. Ouvrage publié en 2015 : De nos propres yeux, éditeur Le Temps des cerises.

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

S'attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

Publie en revues (La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer), Poezibao, Phoenix, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret,  …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Texture, …

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes (Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2018

Lue par le comédien Jacques Bonnaffé le 24.01.2017 sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/courriers-papillons-24-jour-deux-poemes-de-front