Le dernier porc, Horace Engdahl, par Michel Host

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Le dernier porc, Horace Engdahl, par Michel Host

Ecrit par Michel Host le 15.05.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Le dernier porc, Horace Engdahl, Serge Safran, mars 2018, trad. suédois Elena Balzamo, 104 pages, 14 €

Le dernier porc, Horace Engdahl, par Michel Host

L’aide-mémoire anticipé

 

« Je me suis toujours demandé comment on allait faire – du point de vue purement technique – pour améliorer les mâles de lespèce humaine »

Horace Engdahl

 

Une lecture est une aventure personnelle, sinon « à quoi bon ? »

Michel Host

 

J’ai fidèlement rendu compte dans les pages de La Cause Littéraire des traductions (1) des livres du suédois Horace Engdahl, et m’engage à poursuivre dans cette voie. Son humour tranchant ou souriant laisse de belles traces dans l’esprit et la mémoire. Il y a dans ses pages quelque chose du flegme anglais et de l’ironie française parfaitement imités. Cela est rare.

Le dernier porc fait allusion aux « affaires » récentes (affaires DSK, Harvey Weinstein) qui mirent en évidence des personnalités masculines plus qu’intéressées, obsédées par ce que la plupart des femmes n’offrent de plus intime de leur personne que si les égards de la tendresse, parfois même de l’amour, leur ont été prodigués auparavant. Ce ne fut pas le cas pour ces hommes de proie, célèbres qui plus est, et pour cela d’autant plus scandaleuxqu’ils furent d’une visible maladresse (c’est là et là seulement que se situe aujourd’hui le scandale) avec les dames, les « prenant » avec violence, puis se laissant prendre, tous les deux après des « carrières » libidineuses tenues plus ou moins cachées, jusqu’à ce que des femmes, leurs victimes, se décident à leur faire rendre gorge. Depuis, c’est une déferlante de révélations et dénonciations où l’on discerne de plus en plus mal le vrai du faux. C’est la loi des médias, des défèque-news, de notre monde.

Horace Engdahl n’est en rien de cette troupe d’agresseurs de femmes. D’ailleurs il (du moins son protagoniste !) se sent glisser doucement sur la pente de l’âge, parvenu à mi-chemin, vers les pôles de l’ataraxie, voire de l’acédie, qui ne laissent présager que des lendemains qui ne chantent ni n’enchantent plus. Le temps est aux aguets, ce qui, en apparence, n’est rien de très réjouissant : « Et lorsque, parvenu à ce stade, on croise ses ennemis, ceux qui jadis vous avaient fait vraiment souffrir, et qu’on constate qu’on a surtout envie de bâiller, ça vous fiche un sacré coup ».

Il n’avoue que ce péché véniel : « … un ami me montre une photo de journal représentant une femme PDG… Je réagis en disant : “Tiens, je la connais. C’est bien que des femmes compétentes puissent enfin accéder à des postes de responsabilité”. Mais je triche : à vrai dire, j’aimerais simplement la voir nue ».

Cette mise-en-scène de soi (2) est confinée dans le « soi » de brefs paragraphes, notes, observations, aphorismes plus ou moins sarcastiques, dans une pensée qui se développe tout naturellement dans la solitude. L’épouse du narrateur n’est plus là. Elle n’est plus sans doute, on le devine, qu’un souvenir, un manque relatif : « L’amour est de nos jours un produit sans obligation d’achat. Et sans date limite pour le retour ». Ce théâtre intérieur pourrait fort bien se réaliser sur une scène authentique, où l’on verrait briller, par exemple, le merveilleux Fabrice Lucchini.

Ce n’est pas tout. Si les femmes et leurs corps, s’éloignent, ne sont plus que l’objet de réflexions plus ou moins amènes, pour certaines consistant en un décryptage sans pitié de leurs « messages », et si pour ce qui concerne l’homme, disons le mâle commun, Engdahl met en relief son épaisse grossièreté, il retient une pensée centrale, sans doute le véritable sujet de méditation du livre :l’employabilité et l’inemployabilité.

Les deux termes n’ont que peu à voir avec le recrutement des employés de bureau. Ils sont essentiellement appliqués au parcours de vie de l’être humain, celui que nous sommes et celui que nous rencontrons chaque jour que Dieu fait. Logiquement, ils se succèdent dans ce parcours : « …au bout du chemin, c’est l’inemployabilité qui nous attend, inévitablement. Tel un torrent qui vous entraîne. Pendant un instant, on arrive à ramer à contre-courant, puis on abandonne ». Mélange de sentiments liés à ce constat : fatalité (« inévitablement »), tous affectés (« nous »… « vous »…), perte inéluctable de la force de combattre. Le juge de ces affaires, le DRH pour tout dire, c’est l’Autre, mon épouse, mon fils, mon voisin et le passant qui me demandera l’heure en pleine rue… Le monde est notre lieu d’emploi, et il nous faut tenir compte des heures de bureau : « Parfois, les utiles nous demandent de leur parler du temps où nous étions utiles, nous aussi. C’est vite fait. Après, nous pouvons disposer ». En fin de course « nous sommes devenus superflus ».

La situation nouvelle a au moins l’avantage de nous épargner les soucis : « être à la hauteur », faire bonne figure, démontrer notre efficacité, tout ce tracassin quotidien ne nous concerne plus. Il nous reste à nous projeter hors de nous-même (qu’importe la suite ? le lieu de mon inhumation ?) et d’être libres, ou d’entrer dans les méditations, une spiritualité, une introspection… d’autres formes de liberté peut-être, quoique Horace Engdahl, tel le chat échaudé, ouvre un œil méfiant : « Dieu me préserve de trouver mon moi ! ». C’est drôle, en fin de compte, léger, les attaches sont rompues, nous naviguons en eaux ouvertes. Le rire est à nouveau permis : « Je me figure l’inconscient comme une boutique d’antiquaire où des meubles cassés s’entassent les uns sur les autres ». Quel écrivain sérieux, je veux dire ayant réfléchi ne serait-ce qu’une minute, se figurera l’inconscient autrement ? On rira même de nos faiblesses nouvelles : « Le fait que les massacres dans les maisons de retraite sont si rares prouve que l’être humain baisse les bras top tôt ».« Ne devrait-on pas organiser desstages de préparation à l’indifférence ? ». Et l’on ne peut atteindre le fond : « Contre le chagrin seul le malheur est de quelque secours ».

Si cet humour décapant n’emporte pas l’adhésion, autant fermer le livre. Outre qu’il est tout le sel de la réflexion d’Horace Engdahl, il modifie la perspective et oblige le regard à s’y plier. Le pessimisme est le masque (celui de la fausse tragédie) sous lequel rient sans fin Aristophane, Molière, Feydeau, Guitry et Jules Renard. C’est dit et même écrit en toutes lettres : « Hélas, nous sommes tous de petits comédiens de province qui arborons une mine profonde pour nous rendre intéressants ». Mais rien ne se perd dans la nature humaine : « Tout compte fait, l’inemployabilité est notre voie de salut ».

Ce livre mince et riche à la fois, nous entraîne au second degré de nous-mêmes, dans ces espaces intérieurs (inférieurs ?) que nous ne souhaitons pas trop fréquenter. Il éloigne nos peurs et nous invite à un stoïcisme teinté de drôlerie. Il nous fait une mémoire anticipée. Dans ce sens, si nous n’avons plus d’usage auprès de nos contemporains, ne nous mettons pas martel en tête et soyons à nous-mêmes utiles. Ces choses sont l’évidence, elles découlent de faits jusqu’ici immuables et observables. L’homme augmenté n’est pour le moment qu’un fantasme. Deux courtes leçons encore pour nous en convaincre :

« Nul ne se soucie ni de ton apparence ni de tes pensées. C’est un bain régénérateur. On s’en réjouirait – à condition de se voir offrir une occasion de montrer aux autres son indifférence nouvellement acquise. Mais une telle occasion ne se présentera pas. Personne ne vous regardera, jamais ».

« L’inemployabilité est là, elle te tend les bras. Tu n’as besoin de rien d’autre. Elle est authentique et infalsifiable. Elle prend soin de tout. Personne ne se moquera plus de toi. Personne ne te verra ».

Une « Psychologie » nouvelle, auto-psychanalyse d’écrivain, qui selon moi suffit aux soins de l’esprit et du cœur. Sur le divan, plus besoin de l’accompagnement d’un spécialiste attentif ou distrait du soubresaut mental, lire Horace Engdahl le remplacera efficacement.

 

Michel Host

 

(1) Précédemment, chez le même éditeur, La Cigarette et le Néant, 2014 ; Café Existence, 2015

(2) Engdahl la signe en semant ses pages de discrètes didascalies

 

Horace Engdahl, né en 1948 à Karlskrona, en Suède, est écrivain, critique, spécialiste de la littérature suédoise, traducteur (Blanchot, Derrida) et membre de l’Académie suédoise. Paru en Suède en 2016, Le dernier porc est extrait de son livre éponyme. Il succède à Café Existence et à La Cigarette et le Néant publiés en France chez Serge Safran éditeur.

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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel HOST, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri.


Derniers ouvrages parus :


Poème d’Hiroshima, Éd. Rhubarbe, 2005

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Mémoires du Serpent, roman, Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille, nouvelles, Éd. Weyrich, 2015

L’Arbre et le Béton (en collaboration avec Margo Ohayon), Dialogue, Éd.  Rhubarbe, 2016

 

Traductions :

 

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd.-2010),

Aristophane, Ploutos. (Aux éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe

& XIIIe siècles)- 1ère traduction en français – à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue)- Éd.

De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano)  – Éd. Alcyone –

bilingue, 2e éd -  2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éd. de l’Escampette, 2005.

En préparation :

Lucien de Samosate, Philosophes à l’encan  /  L. de Góngora, Choix de poèmes  /  Une suite aux Attentions de l’enfance