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Le Dernier homme, Mary Shelley (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal le 15.02.22 dans La Une CED, La Une Livres, Les Chroniques, Les Livres, Folio (Gallimard), Iles britanniques, Roman

Le Dernier homme, Mary Shelley, Gallimard Folio, octobre 2021, trad. anglais, Paul Couturiau, 672 pages, 11 €

Le Dernier homme, Mary Shelley (par Didier Smal)

 

Pour le commun des mortels lisant, Mary Shelley (1797-1851) est l’auteur de Frankenstein (1818), et au passage aurait inventé le roman de science-fiction. C’est un peu court, et l’on peut remercier les éditions Folio de proposer, toujours dans la très bonne traduction de Paul Couturiau (qui avait dépoussiéré Frankenstein en 1988 déjà), un roman publié huit ans plus tard, Le Dernier homme.

Le synopsis de ce roman est fulgurant : dans le monde du dernier tiers du vingt-et-unième siècle surgit une épidémie de peste qui détruit toute l’humanité, à l’unique survivant près, Lionel Verney, condamné à une errance solitaire dont le point de départ est Rome et… le point final du roman, en l’an 2100. Mais comme dans Frankenstein, le lecteur serait le bienvenu de ne chercher sous la plume de Shelley aucune intention relative à une quelconque vérité scientifique (Verney est le seul à se remettre de l’infection ; tous les autres êtres humains succombent après quelques heures parfois de ce qui ressemble seulement à une grosse fièvre, et aucun animal n’est touché) ou à une quelconque prospection ou vision futuriste.

D’ailleurs, à ce second sujet, il est remarquable que c’est seulement au début de la seconde partie du roman, lorsqu’il est fait mention de la date, 2092, que le lecteur non averti se rend compte qu’il a entre les mains un roman d’anticipation au long cours – car ce que semble écrire Shelley, y compris au point de vue technologique (certes, un aérostat ou l’autre, mais sinon, le cheval est loin d’être vapeur), c’est plutôt l’avenir proche d’une Angleterre et d’une Europe ancrées dans les problématiques de 1826. Ainsi, le plus remarquable est la guerre d’indépendance de la Grèce, dans laquelle un personnage politique anglais, Raymond, joue un rôle à la Byron. On a juste le sentiment, étant donné ce qu’écrit Shelley du régime politique britannique, que l’auteur, en mettant fin à la royauté (mais sans guillotine), envisage un régime politique différent, qu’on ose appeler « socialiste » bien que le mot ne soit jamais employé.

Tout cela fait du Dernier homme un roman avant tout profondément romantique, mais d’un romantisme sombre, quasi désespéré. Les sentiments y sont exacerbés, l’on y entend Mozart (« La musique de Mozart possède, entre autres qualités divines, un naturel qui semble émaner du cœur même de l’artiste ; vous vous laissez porter par les passions qu’elle exprime, et vous vous sentez transporté de tristesse, de joie, de colère ou de confusion, au gré du musicien, maître de votre âme »), ou Haydn sous les doigts d’une jeune femme jouant pour son père aveugle, ignorant du cataclysme en cours (« L’air était extrait de La Création de Haydn, et si l’humanité était vieille et décadente, le monde, lui, était aussi frais qu’au jour de la création et pouvait donc être célébré par un hymne louangeur »), l’on y aime avec une passion absolue, malgré la mort, par-delà la mort encore. L’on s’y rend compte, avec Lionel Verney, que toutes les passions sont vaines et s’évanouissent, et que ne restera de l’humanité qu’un amas de belles ruines, de magnifiques souvenirs, romains en particulier (« je passais de longues heures dans les diverses galeries, je contemplais chaque statue, je me perdais en rêveries devant maintes Madones ou nymphes superbes ») – et que tout cela aussi n’a de sens que si c’est partagé. Car la solitude, l’absence de toute présence humaine mine Verney – en cela, il est notre frère humain.

Le roman est divisé en trois parties de longueurs équivalentes, chacune pouvant constituer à elle seule un bref roman romantique – à ceci près que les deuxième et troisième sont dépendantes de ce qui les précède. C’est tout l’art de Shelley, un art de l’équilibre, de la juste répartition du récit entre ses différentes composantes : il est évident que les réflexions finales de Verney étaient ce à quoi voulait arriver l’auteur, et elles trouvent leur reflet au début de chacune des trois parties, mais cela n’empêche en rien l’histoire de se dérouler amplement, avec tous les tourments et bonheurs de l’humain, de l’amour à la perte d’un être cher, de l’impression d’abandon à celle, douce, d’avoir trouvé une famille spirituelle, du goût pour le pouvoir à la conscience de sa vanité – tout cela est narré, avec subtilité (aucune longue dissertation ici), et rend peut-être encore plus cruelle la solitude finale de Verney.

Le lecteur se soumet à la volonté de Shelley, explorer l’âme humaine (ce qui est aussi le sujet de Frankenstein, que ce soit l’hybris du savant ou le désir d’humanité du monstre, qui passe aussi par l’amour), faisant fi de l’absence de plausibilité scientifique ou anticipative, car il se rend rapidement compte que tel n’est pas le propos de l’auteur : l’auteur s’afflige de la possible disparition de l’humanité, de toute grandeur d’âme, de tout sens à d’innombrables réalisations séculaires voire millénaires. Cette affliction mélancolique est partagée.

Quant à l’édition proposée, il convient de souligner la traduction sensible et éclairée de Paul Couturiau, comme déjà indiqué. Mais on déplorera l’absence de tout appareil critique constant : certaines citations ou références faites par Shelley font l’objet de notes en bas de page, mais elles sont minoritaires. Autant être honnête : au fond, cela est de peu d’importance, et si le lecteur de 2022 n’a pas la culture que suppose à son lecteur idéal Shelley, si des échos littéraires ou culturels lui échappent, c’est sans nulle véritable importance, et Le Dernier homme n’en est pas moins un superbe roman d’un sombre mais magnifique romantisme. Mais si l’éditeur a jugé bon de créer un appareil critique, il aurait pu aller au bout de son intention – peut-être pour une prochaine réédition ?

 

Didier Smal

 

Mary Shelley (1797-1851) est une femme de lettres anglaise. Épouse du poète Percy Shelley, elle eut une vie mouvementée et dramatique, un sort que l’on pourrait qualifier de romantique. Son œuvre la plus connue est Frankenstein ou le Prométhée moderne.

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A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.