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Le Consentement, Vanessa Springora (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret 01.09.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Grasset

Le Consentement, Vanessa Springora, janvier 2020, 216 pages, 18 €

Edition: Grasset

Le Consentement, Vanessa Springora (par Jean-Paul Gavard-Perret)

 

Surgissement de la luciole : Vanessa Springora

Certains livres « délivrent » de certaine indécence organisée dans un temps pas si éloigné du nôtre. Celui de Vanessa Springora en fait partie et brille en sa soif de lumière jusqu’à l’abolition d’une obscurité. S’y brise une forme de terreur implicite face à une voracité que la bonne société a su cautionner.

Elevée par une mère divorcée et ignorée par son père défaillant, « V. » (l’auteure elle-même), comble par la lecture le vide qu’elle subit, jusqu’à sa rencontre avec « G. » (Gabriel Matzneff). Elle a treize ans et ignore tout de cet écrivain qui a tôt fait de la séduire. Le « bonze » la fascine en dépit de ses 50 printemps. Il lui écrit, sait la rassurer. Et le tour est joué.

V. se donne corps et âme à ce séducteur qui remplace un père, en dépit des menaces de la police eu égard à ce suborneur qui rend une telle idylle romantique par le danger qui couve – mais contrairement aux apparences plus pour elle que pour lui.

Lorsqu’elle apprend qu’elle n’est qu’un élément d’une lignée d’adolescentes et adolescents, le mal est fait.

V. lit enfin ses livres, apprend qui il est, au moment même où l’intelligentzia fait d’un tel auteur sa coqueluche. En apprenant qu’il va écrire leur histoire, elle tente de s’échapper à ses flatteries, ses menaces et autre mises en garde.

Elle y parvient, mais l’homme s’accroche et la harcèle. Il lui faut du temps pour sortir des griffes de celui qui ne cesse d’entretenir sa souffrance. Et jusqu’à ce qu’elle ose enfin « l’enfermer dans un livre », afin de le montrer tel qu’il est, plus de trente ans après sa subordination à ce don juan des minettes.

Le texte est fulgurant, lucide, parfaitement écrit. Il met à nu le processus d’emprise psychique et tout autant la situation dans laquelle l’agnelle se trouve coincée. Qui est-elle, comment faire le poids face à l’idole d’une société littéraire qui aime les célébrités mondaines et dont, au passage, Vanessa Springora décrit les dérives.

Elle régurgite les jours, explique parfaitement ce qui est devenu d’elle en ce présent douteux. Elle écrit sa décomposition par la composition d’une langue qui affleure dans l’arc des mots. Celle que l’homme rendit autiste transforme ses vieux séismes et mirages en cyclones et miroir inversé.

G. n’est plus que l’ombre de lui-même, immobilisé – lui qui ne pouvait tenir en place. Pour Vanessa Springora la nuit se quitte enfin et elle peut changer ses heures en une temporalité qui ne sera plus écorchée. Elle sort enfin du lit où on lui ouvrit le ventre.

Elle gratte, récure jusqu’au vide utérin, jusqu’à détacher sa chair là où une sourde parole voit enfin le jour. Il s’agit d’inscrire les traces du silence dans le trou d’un dire et en un murmure au creux d’un corps qui fut sans voix, et qui lui fait quitter ses adolescentes cuisses programmées pour les mains d’un rongeur que l’âge ne pouvait anesthésier.

Il y a donc ici, après un étourdissement, un jamais, plus jamais, non pour elle mais pour celles qui comme l’auteure peuvent se faire prendre jusqu’à ne plus avoir de place pour elles dans le repli d’un amour des plus douteux, et qui tient de la passade narcissique d’un prétendant odieux. Ce n’est pas seulement l’écart d’âge qui choque mais la manière dont l’effeuillée solitaire fut jouée.

Il s’agit de mordre la lumière là où se soustrait le regard à l’ombre du vertige. Le livre s’élève contre une monstrueuse manducation et un nœud au ventre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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A propos du rédacteur

Jean-Paul Gavard-Perret

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Domaines de prédilection : littérature française, poésie

Genres : poésie

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Fata Morgana, Unes, Editions de Minuit, P.O.L


Jean-Paul Gavard-Perret, critique de littérature et art contemporains et écrivain. Professeur honoraire Université de Savoie. Né en 1947 à Chambéry.