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Le cocher, Selma Lagerlöf

Ecrit par Marc Ossorguine 07.12.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Babel (Actes Sud), Récits, Fantastique, Pays nordiques

Le cocher (Körkalen, 1912), trad. suédois Marc de Gouvenain, Lena Grumbach, 152 pages

Ecrivain(s): Selma Lagerlöf Edition: Babel (Actes Sud)

Le cocher, Selma Lagerlöf

 

 

Ce récit publié peu avant la « grande guerre » est sans doute de ceux qui témoignent des derniers éclats du romantisme et du post-romantisme avant la grande bascule. Il peut aujourd’hui nous sembler vraiment appartenir à un autre temps qui serait si révolu qu’il en deviendrait pour nous exotique, quasiment incompréhensible. C’est qu’il y a quelque chose dans ce récit des danses macabres, celles mises en images par nombres de peintres au cours des siècles (de Jérôme Bosch à Holbein, pour n’en citer que deux), par des musiciens au cours des grandes années du romantisme (Saint-Saëns ou Franz Liszt, par exemple). S’y ajoute la touche moraliste propre à cette époque, que l’on peut aussi trouver désuète et bien mélodramatique, et qui n’est pas sans rappeler le ton d’une autre grande plume scandinave, celle d’Andersen.

Récit fantastique autour du cocher maudit qui – pour n’avoir pas su vivre – est condamné à aller chercher les victimes de la grande camarde, jusqu’à ce qu’un autre soit à son tour condamné à le remplacer. Récit aussi de rachat et de compassion, de possible sacrifice pour sauver l’autre, en dépit de lui-même. Il y a de tout cela dans ce Cocher dont on peut aussi trouver des échos dans des temps un peu plus proches de nous. Pour les cinéphiles, il y a bien sûr l’œuvre d’un Ingmar Bergman dont les fantômes médiévaux et romantiques de la mort traversent l’œuvre (du Septième sceau et des Fraises sauvages à Cris et chuchotements).

Sans doute nous faut-il faire un petit effort pour plonger dans ce texte, en dépasser les conventions très datées, accepter les dimensions allégoriques et symboliques de ce conte fantastique qui voudrait nous « faire la morale ». On peut aussi y entendre, y lire, des interrogations qui n’ont pas d’âge : sur la valeur de nos actes, sur nos responsabilités vis à vis d’autrui comme vis à vis de soi-même, sur la valeur des choses et celles des humains… bref sur ce que vaut la vie. Sur ce que nous en faisons. Avec peut-être cet écho d’un philosophe ou d’un sage qui affirmait que la vie vaut plus que la vie pour peu que quelque chose vaille plus que la vie (Etait-ce le biologiste Jean Rostand ? La mémoire du rédacteur défaille…).

Lecture anachronique que celle de ces récits de Selma Lagerlöf ? Lecture de muséographe ou d’universitaire en mal d’objet de recherche ? Nous ne le croyons vraiment pas. Lecture de mémoire, oui. Lecture qui nous permet de plonger dans un passé terriblement présent, beaucoup plus présent qu’il n’y paraît. Dans une langue que l’on voudrait pouvoir retrouver plus souvent et que la traduction nous restitue superbement. On s’y croirait, pourrait-on dire : le temps de cette lecture, nous voici contemporains de ce monde qui était au bord d’une des plus grandes catastrophes de notre si jeune histoire. Le style a changé, le vocabulaire et les références aussi. Est-ce pour autant que les questions posées ne nous concernent plus ? Probablement pas. Certainement pas !

 

Marc Ossorguine

 

P.S : En cherchant dans sa bibliothèque, et pas sur www, le rédacteur a retrouvé la citation exacte dont l’écho lui revenait, bien évidemment un peu déformé : Aimer quelque chose plus que la vie, c’est faire que la vie soit plus que la vie (Jean Rostand, Inquiétudes d’un biologiste, 1967).

 

  • Vu : 1899

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A propos de l'écrivain

Selma Lagerlöf

 

Selma Ottilia Lovisa Lagerlöf, née au manoir de Mårbacka dans le Värmland, en Suède, le 20 novembre 1858 et morte le 16 mars 1940 au manoir de Mårbacka, est une femme de lettres suédoise. Son œuvre la plus connue est Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (1906-1907). En 1909, elle est la première femme à recevoir le prix Nobel de littérature.

 

A propos du rédacteur

Marc Ossorguine

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature espagnole (et hispanophone, notamment Argentine) et catalane, littératures d'Europe centrale (surtout tchèque et hongroise), Suisse, littératures caraïbéennes, littératures scandinaves et parfois extrême orient (Japon, Corée, Chine) - en général les littératures non-francophone (avec exception pour la Suisse)

Genres et/ou formes : roman, poésie, théâtre, nouvelles, noir et polar... et les inclassables!

Maisons d'édition plus particulièrement suivies : La Contre Allée, Quidam, Métailié, Agone, L'Age d'homme, Zulma, Viviane Hamy - dans l'ensemble, très curieux du travail des "petits" éditeurs

 

Né la même année que la Ve République, et impliqué depuis plus de vingt ans dans le travail social et la formation, j'écris assez régulièrement pour des revues professionnelles mais je n'ai jamais renié mes passions premières, la musique (classique et jazz surtout) et les livres et la langue, les langues. Les livres envahissent ma maison chaque jour un peu plus et le monde entier y est bienvenu, que ce soit sous la forme de romans, de poésies, de théâtre, d'essais, de BD… traduits ou en V.O., en français, en anglais, en espagnol ou en catalan… Mon plaisir depuis quelques temps, est de les partager au travers de blogs et de groupes de lecture.

Blog : filsdelectures.fr