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La Styx Croisières Cie - Juillet 2020 (par Michel Host)

Ecrit par Michel Host le 03.09.20 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La Styx Croisières Cie - Juillet 2020 (par Michel Host)

 

Ère Vincent Lambert, An II

Humain, citoyen le plus vulnérable, la République française, la médecine, la banque et la magistrature réunies, t’ayant baptisé Légume, te tueront.

 

« Nos aventures passées agacent notre femme, mais la flattent. Les femmes veulent toutes être distinguées par des hommes à bonnes fortunes, c’est-à-dire par des hommes inconstants ; elles ont l’impression d’être admises à un concours ! Elles souhaitent toutes un don Juan fidèle, autant dire un ivrogne qui ne boit pas ! ».

Francis de Croisset, Nos marionnettes

Lµ-1. C’est l’été. Nous le comprenons d’abord en ce que le jardin de Bourgogne est plongé dans le silence. Nous y attendons le retour de la gent ailée et chantante. Dans cet autre fait aussi que nos radios, commerciales ou culturelle, donnent d’infinis temps de parole à des troupes de bavards qui ne savent parler que de leur soi-même auquel ils attribuent une importance fictive à la mesure de leur insignifiance réelle.

Enfin, des demoiselles et des dames (quelques messieurs aussi, rassurez-vous mesdames !), qui, en foule, viennent nous confier les angoisses ou les délices de leur période de confinement encore route récente, leurs exercices relaxatoires, culinaires, pharmaceutiques, méditatifs, sexologiques, érotiques, sportifs… Splendides narcissismes ! Il est tout aussi difficile d’échapper à l’ennuyeuse exégèse du roman qu’elles viennent de produire, où des couples de bobos se font, se défont, se quittent, se retrouvent, s’ouvrent les veines, grossissant et maigrissant au rythme du battement des cœurs et des méchancetés qu’ils s’infligent nuit et jour… Bref, nous ne pouvons que survivre dans ce bain émollient de sentiments mêlés d’affligeantes banalités. C’est pourquoi retrouver la compagnie d’écrivains oubliés, souvent méprisés quoique moins éloignés de notre temps qu’il semble à d’aucuns, cela aide l’esprit à reprendre sa marche. Anatole France, par exemple, à tort vilipendé par André Breton et les siens, homme de gauche vivant comme on vit à droite, mais pas idiot pour autant ; ou encore Francis de Croisset dont l’ironie fait mouche à tout coup. Menus plaisirs d’un nouvel été.

µ-2. Restes, Reliefs et Oublies

Rappelons que les « reliefs » sont les restes d’un repas qui n’ont rien à voir avec la géographie physique, que les « oublies » (au fém. pl.) ne sont nullement des pertes de mémoire, mais de minces galettes vendues autrefois aux plus pauvres, dans les rues, et aussi les restes d’aliments accommodés en cornets qui se vendaient parfois sous le nom de « plaisirs ».

§. Le 12 mai, Paul Thibaud (philosophe et ancien directeur de la revue Esprit,) déclarait au Figaro : « L’humanité est faite de plus de morts que de vivants, c’était, il y a peu, une évidence. La tendance actuelle est au contraire à exclure les morts de l’humanité, du moins en tant que celle-ci est active et délibérante. Pour notre humanité, le passé est un matériau et non un partenaire. […] En Occident, l’autorité de l’antérieur a été submergée par la montée de l’autonomie. Les paroles ultimes de l’ancêtre “sentant sa mort prochaine”, les sages conseils distribués par testament ont été chez nous les dernières expressions du monde de lhétéronomie et de limmuable ».

Gl/ L’antérieur ! Vaste blague. Mourir est une honte. N’ai-je pas vu les derniers corbillards automobiles foncer à 150 à l’heure des morgues des hôpitaux citadins vers les tombeaux de famille des villages de province ! Fonce chauffeur, le notaire nous attend ! Les grands quotidiens, dans la rubrique « Nécrologie », font mention des décès par des notules payées par les familles. Petit commerce des ultimes vanités. La presse régionale exhibe la photographie du cercueil à la sortie de l’église. Mets toute la gomme, chauffeur ! Il faut gommer le mort.

§. Du romancier et scénariste américain Seth Greenland, dans son livre Soit dit en passant, à ceux qui veulent effacer Woody Allen et ses films de la mémoire humaine : « À ceux qui insultent Woody Allen, qui fulminent contre ses transgressions (1) et abhorrent tout ce qu’il représente, je rappellerais qu’il en existe des milliers d’autres pour lesquels votre rage ne sera jamais assez pure. Et un jour, ils viendront pour vous. Peut-être pas avec une guillotine, mais la prochaine fois que vous vous retrouverez à vouloir exprimer une opinion et qu’au lieu de ça vous choisirez de tenir votre langue » (Le Fig. 23-24 mai 2020).

µ-3. Faits et gestes

§. Les Anglais, comme nous, se font assassiner dans leurs rues, leurs parcs citadins, par des fils d’Allah dont la tête a été lavée, récurée à fond, entièrement vidée et asséchée par leur livre saint et leurs imans prêcheurs. Comme chez nous, la police fait d’abord semblant de s’interroger sur les motivations du tueur, sa santé mentale, les lieux d’où il vient… Si elle le capture, il sera jugé et subira sa peine. S’il le faut elle le met définitivement hors d’état de nuire. Chez nous, le processus est le même, à ce détail près que le criminel sera jugé, effectuera une peine minimale puis sera remis en liberté afin d’exercer à nouveau son art dans l’espace public. Si nos policiers le renvoyaient au paradis d’Allah (ce qu’ils ne font qu’exceptionnellement), ils seraient d’abord suspectés de meurtre raciste, jugés par la police des polices, désavoués par leur ministre, vilipendés dans la presse. Là-bas, l’ordre c’est l’ordre. Ici, c’est le désordre institutionnel.

µ-4. Ils ont dit, écrit…

§. Matthieu Bock-Côté (Le Fig. 4-5/VII/20) : « L’antiracisme consisterait aujourd’hui à replacer la race au cœur de la cité ; mais dans la perspective du “racisé” […]. Le racisme serait par définition un système d’exploitation du monde à l’avantage des “Blancs”. Conséquence : par définition le racisme anti-blanc serait une impossibilité logique et une aberration scientifique. On ne se trompera pas : cette quincaillerie théorique bas de gamme, qui s’alimente au ressentiment, véhicule simplement un racisme anti-blanc véhément. Ses promoteurs cherchent à le faire passer pour de la sociologie ».

Gl./ Aux États-Unis, la mort affreuse par étouffement du malheureux George Floyd en raison de la crétinerie haineuse d’un policier blanc doit-elle servir de tremplin à la haine raciale généralisée et imbécile, au moment même où, en foule, Noirs et Blancs tentent de manifester à l’unisson contre cette crétinerie haineuse ? Les formes absurdes des racismes ancestraux doivent-elles s’en trouver revigorées ? Y a-t-il l’ombre d’un sentiment de « progrès » là où le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) interdit aux Blanc ses lieux de discussions et de débats ? N’est-ce pas une volonté régressive et revancharde : susciter le racisme pour le combattre ? Une forme inédite de confusion mentale ? Aurais-je raison de penser que l’être humain est incorrigible ?

§. Dans ce Figaro du 9 juillet 2020, il est question de passionnantes réalisations de notre temps. Notamment du moteur à Hydrogène, inventé en 1970 par un ingénieur français (Paul Dieges), certes difficile à mettre en œuvre, mais dont l’avantage est de n’émettre que de l’eau pure et non du gaz carbonique ! La France, qui n’a plus la belle ambition gaullienne, a refusé d’y travailler, sans doute poussée, ou plutôt freinée par le monstre industriel TOTAL. Coréens du Sud, Anglais et Allemands ont pris le relais, possédant dix ans d’avance sur les sots qui nous gouvernent. C’est ainsi qu’en temps de paix nous parvenons une fois de plus à être en retard d’une guerre.

§. Parmi les dernières réalisations connues nous avons le crime ordinaire. Il touche à la perfection jusque dans sa relative impunité. Tout récemment, une femme policière, volontairement heurtée par un chauffard, meurt démembrée sur une route du sud-ouest ; une autre, à Lyon, voulant arrêter un autre chauffeur qui venait d’écraser un chien, est traînée dans la rue sur 800 mètres par ladite voiture : elle meurt démembrée elle aussi. Vers Toulouse, un chauffeur de car, père de famille âgé de 46 ans, exige de trois passagers qu’ils mettent un masque et payent leur billet comme la loi la plus élémentaire l’exige : en réponse, il est roué de coups dont l’un, porté au visage, le tue. Ce sont les dernières manifestations des arts de la rue selon l’époque. Dans son langage édulcorant, notre président les appelle « incivilités ». On comprend dès lors que pour des fautes aussi vénielles notre justice ne propose que des peines avec sursis, des amendes dont on sait qu’elles ne seront pas payées, la remise en liberté anticipée de ces malappris pour lesquels mettre à mort un concitoyen est le moindre de leurs droits. On ne comprend pas (je ne comprends pas) que polis et courtois pour la plupart d’entre eux, mes compatriotes continuent à faire confiance aux politiques, aux magistrats, à la justice républicano-marchande qui est la nôtre.

§. Dans le même quotidien, Charles Jaigu s’entretient avec l’helléniste Andrea Marcolongo qui déclare : « Le digital, le global et l’écologie sont devenus notre sainte-trinité, et ces mêmes enfants [écoliers, lycéens] ne retiennent qu’à peine les textes que leurs professeurs de lettres désenchantés n’ont plus envie de leur transmettre ». Le désespoir ? « On ne pourra pas contrecarrer la puissance stupéfiante de la civilisation des images ». « Nommer la réalité, c’est la soustraire à la confusion ». « Être heureux ce n’est pas connaître une vie de quiétude, c’est l’énergie d’agir, la joie de faire. L’infélicité est l’incapacité à se mouvoir, c’est rester immobile sans pouvoir chasser les pensées pénibles ».

Gl./ « Agir », « Faire », sont le secret d’un bonheur réel. Avoir son projet, tout mettre en œuvre pour le mettre, aussi modeste soit-il, pour le conduire à son terme. Se laisser vivre ne nous mène qu’au cadavre. / Prêter attention au livre d’Andrea Marcolongo (Étymologies, Pour survivre au chaos, Les belles Lettres, 332 pages, 17,50 €). Elle nous rend les mots, leur sens, le dire juste.

§. Toujours dans les mêmes feuilles, Bernard-Henri Lévy et Philippe de Villiers s’affrontent, d’un côté le regard et la parole englués dans l’idéologie, la rêverie débouchant sur l’éternel « il faut… », le flou, les mots creux, l’abstraction. BHL : « Votre souverainisme identitaire ne fera pas le poids… je ne vois qu’une solution : en Europe, un pôle impérial alternatif dont la puissance sera indexée sur sa capacité à penser à neuf et à capturer, dans les nations, les étincelles d’intelligence que le nihilisme n’a pas encore éteinte. C’est ça ou sortir de l’Histoire ». De l’autre côté, regard et parole grands ouverts sur le réel d’ici et de maintenant, vision claire et concrète d’un fait explicateur entre d’autres, opposé à un discours rempli de vent : Ph. De V. : « J’adhérerai à SOS Racisme quand ils mettront un “s” à racisme. Il y a des racistes noirs, arabes, juifs… Mais à SOS-Machin, ils ne fustigent que le Berrichon de la base ou le Parisien-baguette. C’est sectaire ». Discours de ceux qui préféreraient mourir à acquiescer à un seul argument adverse. Le premier se dit « de gauche » (celle du caviar bio), l’autre de droite. Cela suffit pour que la nation déraisonne.

§. Dans une revue bien-pensante réservée aux dames, je lis cet émouvant panneau publicitaire en faveur du dernier roman d’une certaine Leïla X : « Un magnifique portrait de femme, juste, sensible. Une histoire et un style qui vous emportent et vous touchent en plein cœur ». « Cette foisonnante saga familiale d’essence autobiographique nous transporte dans le Maroc des années 1950. Un tableau poignant de la condition des femmes ». « Un récit virtuose sur la décolonisation. Sensuel, éclatant et violent ».

Gl/ Tant de sensibilité, de foisonnements, de décolonisation, d’emportements exotico-émotifs, d’appels à nos cœurs fragiles, le tout baignant dans la sensualité et les violences, fait déborder mes larmes. Les suaves pleurnicheries ! D’un seul coup je comprends mieux ces hommes simples qui ne lisent plus depuis l’école primaire et s’en vont le dimanche tuer par les bois et les friches tous les animaux qu’ils rencontrent. Tant de spasmes cérébraux et d’ébranlements cardiaques éprouvés en pure perte, tant de trémulations baveuses louangées par les préposés aux louanges et à la pensée reçue, cela, oui, donne envie de tirer sur tout ce qui bouge. Qu’on veuille me pardonner cet accès de nervosité.

 

Lµ-5.  « Monsieur… Monsieur… »

§. – Monsieur, j’appartiens au CRAN ou Conseil Représentatif des Associations Noires. Le peintre Kasimir Malevitch doit être rayé des Histoires de l’Art car il a peint le Carré blanc sur fond blanc. Son Carré noir sur fond noir, pure insulte, ne fait qu’aggraver le cas de ce raciste avéré.

– Monsieur, au CRAB, dont je suis membre, nous pensons la même chose, car cet artiste s’est déshonoré en peignant le Carré blanc sur fond noir et ne s’est en rien disculpé avec son Carré noir sur fond blanc, lequel n’est que raillerie impardonnable.

Une dame qui passait par là : – Tiens, des partisans de la morale par les couleurs. Des néo-suprématistes. Jusqu’où ira l’art contemporain ?

§. Au café, à 6h30 le matin

Client A. – Garçon, un p’tit noir, s’il vous plaît.

Client B. – Un p’tit blanc, s’il te plaît.

Le garçon (un Martiniquais) – Messieurs, à dater de ce jour notre établissement ne sert plus que du chocolat au lait. Le patron ne veut pas d’histoires.

§. – Monsieur, plus jamais notre lessive ne lavera « plus blanc » !

– Monsieur, sous quel nom alors vendrons-nous notre savon noir ? La maison court à la faillite.

 

Lµ-6. Pensées et divagations

26. Ils vécurent comme des larves, jamais ils ne furent chrysalides. Ils attrapèrent leurs quatre-vingt-cinq ans et trouvèrent bien injuste d’avoir à mourir.

27. Stupidité, cupidité : l’homme.

28. Coït. Prêt d’organes.

Contre-pied. Aimer d’amour, tenir et caresser, cela fut bien agréable. Mais on se laisse aller parfois au dépit amoureux et l’énoncé s’en ressent (M. H.).

29. Maladie. La mort fait du sport (2).

30. Bourgeoisie : cancer de l’âme individuelle et sociale.

31. Ennemis : ne pas oser s’en faire c’est les avoir sans les connaître. La pire des politiques.

32. Faire. Il est un âge où ce que l’on veut faire n’est plus ce que l’on peut faire. On n’ira pas au-delà. En prendre conscience peut être douloureux.

33. L’imbécile ne s’interroge jamais sur les capacités de sa pensée. S’il le faisait, il penserait.

34. On meurt alentour. Préparons-nous à aller à plus d’enterrements qu’à de baptêmes.

35. Il y a de la machine de Tinguely dans tout roman qui « fonctionne ».

 

Lµ- 7Boutades, sarcasmes, badineries et gaudrioles

§. Ne pas désespérer de l’esprit français, le seul qui ait su localiser l’âme humaine. Qui ne se souvient de la ritournelle « Frou-frou, frou-frou, par son jupon la femme, de l’homme trouble l’âme… ». Le grand Bergson est-il parvenu à une aussi précise localisation ? J’en doute. Quant à nos néo-féministes, cette révélation va sans doute les rendre encore plus furieuses, car il semble bien n’être ici question que de l’âme masculine.

§. Nous apprenons avec bonheur que la cathédrale Notre-Dame de Paris sera reconstruite à l’identique, et que sa flèche restera telle que Viollet-Le-Duc l’avait conçue. M.D.B. me glisse cependant que le moindre des respects pour un futur proche et prévisible serait d’abandonner cette idée et d’élever un minaret en guise de flèche.

 

Lµ-8. Le Poème

Alfred de Musset, À Madame M*** (Sonnet), 1843

« Non, quand bien même une amère souffrance

Dans ce cœur mort pourrait se ranimer ;

Non, quand bien même une fleur d’espérance

Sur mon chemin pourrait encore germer ;

Quand la pudeur, la grâce et l’innocence

Viendraient en toi me plaindre et me charmer ;

Non, chère enfant, si belle d’ignorance,

Je ne saurais, je n’oserais t’aimer.

Un jour pourtant il faudra qu’il te vienne,

L’instant suprême où l’univers n’est rien.

De mon respect alors qu’il te souvienne !

Tu trouveras, dans la joie ou la peine,

Ma triste main pour soutenir la tienne,

Mon triste cœur pour écouter le tien ».

 

Poésie romantique, celle des sentiments intimes et des émotions.

Délicatesse d’un amour qui se réfrène au point de se résoudre en sa seule pensée.

Couleur platonicienne qui fait de la tendre prévenance la sœur jumelle de la beauté.

 

µ-9Hic et Nunc. Visions, réflexions…

§. En ce 4 juillet, presque à la sauvette, un premier ministre sorti du chapeau présidentiel, M. Jean Castex, remplace le précédent, M. Édouard Philippe. Énarques tous les deux. Cuits dans le même four. Un clou chasse l’autre. « Au revoir, M. Dumollet ! Bonjour M. Dumollet ! Au revoir… ! ».

§. Réélue mairesse de Paris par 20% des électeurs inscrits (63% d’abstentionnistes), Mme Anne Hidalgo déclare « Nous innoverons au cours de ce mandat » (Le Fig. 4-5/VII/2020). Parisiens, gardez-vous à droite, gardez-vous à gauche, et devant, et derrière… ! Que va-t-elle nous inventer encore ?

§. Un triptyque du peintre Francis Bacon, lors d’enchères « en ligne », vient d’être adjugé pour 84,6 millions de dollars. J’aime Bacon et ses corps de monstres torturés. Mais il est hors de prix, je veux dire hors de mes moyens. Combien de vies me faudrait-il pour réunir une telle somme, moi qui ne joue ni au Loto ni à l’EuroMillion ?

§. Nous apprenons que Monsieur Castex a l’intention de s’occuper des « territoires ». Jusqu’ici on m’avait maintenu dans l’ignorance de ce qu’étaient « les territoires » en ce pays de France. On (mes professeurs) m’avait brièvement entretenu de l’existence de provinces dans l’autrefois, plus tard elles furent transformées en départements, puis en régions… On ne peut savoir où s’arrêtera cette valse des étiquettes. Nous restent au magasin lexicologique : les réserves, les zones, les périphéries, les parcs, les drogoland… soit l’hexagone tout entier. Quitte à n’être pas au goût du jour, restons français, je vous en prie ! Des mots, comme d’habitude. Ils donnent à nos compatriotes l’impression de vivre ailleurs quand tout va mal ici.

§. Tir à vue. Tout va pour le mieux. En pleine action d’extinction des flammes et de protection des citoyens, un jeune pompier est atteint au mollet par une balle tirée par un pistolet de petit calibre. Il est blessé mais sa vie n’est pas en danger. C’était ce 14 juillet, à Étampes, à 40 km de Paris. On pense que les forces de sécurité arrêteront l’intrépide pompiérophobe, le remettront à la justice, laquelle s’emploiera illico à lui rendre la liberté grâce à une peine avec sursis. Il n’est pas improbable que le délicat individu (il a eu la précaution de ne pas employer la kalachnikov) reçoive les félicitations des magistrats et du jury, avec leurs excuses pour avoir subi les cruels tourments de la garde à vue. L’individu publiera aussitôt ses mémoires et souvenirs d’une victime, lesquels, publiés par un éditeur en vue, seront achetés par de nombreux citoyens de la république.

§. Mourir de rire. L’Yonne Républicaine me rappelle qu’il y a deux ans, un jeune homme de 19 ans est mort après avoir inhalé du protoxyde d’azote, soit un gaz dit « hilarant ». Il s’appelait Yohan et vivait dans La Meuse. Je trouve désolant que ce jeune homme ait perdu la vie, et plus encore qu’il ait eu besoin de faire appel à une technique chimique plutôt qu’à des amis, à une petite amie, à quelques copains pour rire et se détendre. Il est vrai qu’alors la vie n’avait rien d’amusant pour la jeunesse comme pour la vieillesse. Rien n’a changé et il est probable que le gaz en question soit toujours en vente libre. J’y repenserai en temps voulu.

§. C’était le samedi 18. Dans les rues de Beaumont-sur-Oise, 3000 Noirs et quelques Blancs défilent pour rappeler la mort d’un des leurs, un certain Adama Traoré, décédé à la suite de son arrestation par la police. Cette procession étrange, étrangement, porte le nom de « marche blanche ».

§. Ce 25 juillet. Répliques, émission dirigée par Alain Finkielkraut, avec Robert Redeker et Pascal Bruckner. Sujet : La vieillesse. La discussion tourne autour de la maladie d’Alzheimer (perte et disparition de la mémoire) et du déclin des facultés amoureuses, sentimentales et physiques. Le sujet m’accroche : en effet, je me fais vieux, ayant passé le cap des 80 ans. Je m’étonne d’être encore en vie après le premier passage sur nos « territoires » du virus Covid-19, qui vient de causer plus de 30.000 décès chez nous. Hier, attendant dans la voiture sur la place de la gare de la ville de Tonnerre, j’ai vu arriver une très jeune femme qui m’a salué d’un « bonjour » souriant en montant dans sa voiture garée à côté de la mienne. Un « bonjour » auquel j’ai courtoisement répondu. Je me suis demandé ensuite si elle m’avait vu tel que je me vois, avec mes cheveux blancs, mes rides, ma fatigue… Bref, une inquiétude sans objet. Je sais mon âge et qui je suis. Je sais aussi que la vieillesse est aujourd’hui, autant que possible, évacuée du paysage social comme ce qui ne devrait pas être et que la légitimité à vivre au-delà de 75 ans sera bientôt un sujet de controverse. Chez Alain Finkielkraut, on cite Platon, Cicéron, et Montaigne souffrant d’arthrite. L’Alzheimer est une horrible diminution de l’être, une maladie qui le conduit au néant terrorisant que voudraient masquer les religions, quelles qu’elles soient. L’âme s’y dissout. On convient qu’il faut la devancer, ne pas en laisser la charge trop lourde aux enfants et petits-enfants. Seule une thérapie génique encore à inventer en viendra peut-être à bout. Quant à l’impossibilité de retrouver les plaisirs de l’amour des corps, les troubles de la chair durant que le corps s’estompe, c’est une autre forme du malheur. L’union charnelle et le total ébranlement de l’être qu’elle autorise est la seule échappatoire à la panique que suscite en nous l’irreprésentable néant. L’échappatoire s’échappe elle aussi. En fin de course ne restent que des ossements, si l’acidité de la terre ne les a pas rongés. Poussières ! Poussières ! L’orgasme nous prolonge pour de brefs instants au-delà de nous-mêmes, au-delà de ce néant, par un étrange bond suspendu dans l’espace et le temps auxquels il dénie l’existence. Oubli heureux et fugace ! Bref apaisement des angoisses. Un autre Léthé ! Cicéron (dans son traité De senectute) ne nous dit pas que sur son grand âge il eut la sagesse ou la folie de rester amoureux d’une gamine de quatorze ans. L’écrivain Philippe Roth, dans les siècles suivants, fit l’éloge du Viagra, restaurateur des forces en déclin.

Ô espoir, ô Progrès, ô trémolos, trémoussements et trémulations !

 

Michel Host

 

(1) Par deux fois les tribunaux américains l’ont déclaré innocent de ces « transgressions ».

(2) Cf. Jules Renard : « La maladie, c’est la mort qui s’entraîne ».

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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel Host, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri, présidé la revue La Sœur de l’Ange.

Derniers ouvrages parus :

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

L’êtrécrivain (préface, Jean Claude Bologne), Méditations et vagabondages sur la condition de l’écrivain, Éd. Rhubarbe, 2020

L’Arbre et le Béton (avec Margo Ohayon), Dialogue, éd. Rhubarbe, 2016

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Mémoires du Serpent (roman), Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Carnets d’un fou. La Styx Croisières Cie, Chroniques mensuelles (années 2000-2020)

Publication numérique, Les Editions de Londres & La Cause Littéraire

 

Traductions :

Luis de Góngora, La Femme chez Góngora, petite anthologie bilingue, Éd. Alcyone, 2018

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd. 2010),

Aristophane, Ploutos (éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe & XIIIe siècles), 1ère traduction en français, à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue) Éd. De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano), Éd. Alcyone, bilingue, 2e éd. 2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éditions de l’Escampette, 2005