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La mère Michel a lu (7), au jardin de rhubarbe

Ecrit par Michel Host le 30.01.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La mère Michel a lu (7), au jardin de rhubarbe


Les « intranquilles »


La Mort d’un roman, Aymée Jafrati, Météorite, 147 pp., 2012, postface de Michel Host, Éditions Rhubarbe, 12 €

La Montagne, René Pons, 30 pp., 2012, Éditions Rhubarbe, 6 €

Éditions Rhubarbe, Auxerre, www.editions-rhubarbe.com/

Littérature sauvage, textes inclassables et autres curiosités. Maître d’œuvre : Alain KEWES


Aymée Jafrati, La mort d’un roman


Deux citations de Gilbert Prouteau, avant d’embarquer :

On ne met pas les sources en cage,

On ne prend pas les nuages au lasso.


L’écriture jaillit des profondeurs de l’être : ni pathos, ni amphigourisme, ni logorrhée, mais le double envoûtement du « carmen » latin : le charme et la chanson. La justesse de ton, la richesse sémantique, le rythme intérieur semblent l’illustration du mot de Cocteau :


Écrire n’est pas un jeu d’écriture,

c’est un acte d’amour.


Gilbert Prouteau découvrit Aymée Jafrati le premier semble-t-il, et fut d’emblée sensible et accueillant à sa voix si imprévue et nouvelle. Pour moi, il n’en alla pas de même. Je ne l’entendis ni ne la compris aussi spontanément. Je fus mis hors de combat au premier round et – pourquoi le cacher ? –, c’est au réveil seulement que cette « panoplie des énoncés de l’existence… me tomba du ciel entre les mains, me [paraissant alors] une météorite faite d’un métal nouveau, de minéraux cristallisés sous des pressions encore inconnues, brûlée par de douloureux soleils, glacée par des frimas ultra-sibériens, fracassée par des orages aux voltages démentiels. Autant l’avouer, le direct du gauche que me décocha la “jeune fille” au si puissant “bonheur d’écriture” (G. Prouteau) me mit K.O. Je tombai d’abord, et pour longtemps, dans l’incompréhension des enjeux du combat qu’elle menait et mène encore. C’est aujourd’hui seulement, plus de dix ans ayant passé, que je me relève du ring et sors du trou noir où elle m’avait plongé. Aujourd’hui seulement que je suis en état d’approcher, d’entendre et d’aimer ces pages ».

Des guillemets ? – constatera le lecteur… Pourquoi tant de complications ? Éclairons-le : je fais ici ce qui ne se fait pas, je me cite, et plus précisément je cite la postface que j’écrivis entre 2009 et 2011 pour le premier livre d’Aymée Jafrati, que j’avais rencontrée auparavant à Cholet lors d’un concours de la nouvelle. Il n’est certes pas courant de présenter un roman  (mais en est-ce vraiment un dès lors que son auteur nous tend son certificat de décès ?) en reprenant un écrit antérieur, et surtout si à cet écrit fut assignée une fonction différente. Il m’a bien fallu, pourtant, me libérer de tout scrupule par la conviction rapidement forgée de l’impossibilité où j’étais de me répéter, d’adopter une autre approche, de faire mieux, en somme, que ce que j’avais fait dans un premier élan. C’est pourquoi, sans guillemets cette fois, je restitue ici l’essentiel de cette postface qui figure dans le livre publié par les éditions Rhubarbe.

Marchons sur ce sol fait d’un autre métal, suivons ces rivières calmes ou torrentueuses, galopons sous l’orage magnétique. Prenons ces pages à bras le corps, comme elles nous sont offertes.

« Avant, il n’y avait rien… ni personne ! »

Déclaration liminaire qui, pour n’être pas entièrement originale, se veut originelle : lisons-la moins comme une prétention à l’isolement orgueilleux que comme l’« avant-texte » et la « règle du jeu », celle-ci : avant que j’aie écrit ceci que vous allez lire, nous dit Aymée Jafrati, il n’était pour moi rien ni personne, et moi-même je n’étais rien ni personne. Comprenez que je nais et me constitue dans ce que j’écris, qui seul témoigne de mon existence, de ma trace, de ma « valeur » hors ou au-delà du champ sociétal des apparences.

L’artiste, le poète n’ont à se légitimer que par leur art, leur poésie. Cette revendication brave le ridicule dans la déroute de l’époque, c’est un fait, mais elle brave aussi la déroute de l’époque, sa dérive dans le rien. Cela, ni plus ni moins, nous est dit d’emblée.

S’ouvrent alors plusieurs registres de la difficulté d’être dans cette époque (implicitement plus qu’explicitement évoquée), dans le temps de sa propre existence, et d’être ce que l’on est qui ne prend réalité que dans le vouloir être quelque chose ou quelqu’un.

« Quand je naîtrai, je verrai le jour humain ! Je suis à l’état d’embryon… »

Désir et vouloir d’autant plus violents qu’ils ont pu être ignorés, déniés, méprisés ou enclos dans l’impuissance à être ce à quoi l’on nous destine par automaticité sociale, le titulaire d’un poste par exemple, d’une fonction :

« J’arrive pas à passer du poste de jeune fauchée à celui d’adulte assise ».

Cela posé, la vie devient envisageable, bien sûr, qui ailleurs coule vers des horizons plus humains et empreints de grâces à découvrir :

« … pourquoi, à l’heure du peintre, des êtres vivants qui ne se connaissaient pas se sont-ils rencontrés ? »

Ces êtres, ces rencontres surprenantes sont à nouveau concevables… Il devrait même être possible de (se) les représenter, d’en peindre des fragments, des tableaux… quelle qu’en soit la manière, tranches de nature saignante, ou métaphores, ou caricatures… Otto Dix ne déclarait-il pas, en 1947 : « Ce ne sont pas les objets qui sont importants dans un tableau, mais l’expression personnelle de l’artiste à propos de ces objets » pas le quoi mais le comment ».

Parmi les clés du roman en miettes – et peut-être pas si mort que cela – d’Aymée Jafrati, la REPRÉSENTATION est, à mon sens, celle qui ouvre le plus de portes vers ses jardins intérieurs, vers ses « moi » en souffrances – « tout est souffrance chez moi, dans le coron de mon écriture ! » –, ses « moi » en désirs, en espérances, en attentes. « Représentation », c’est-à-dire possibilité ou impossibilité de la réaliser dans l’écriture ; représentation comme forme acceptable de l’image de soi et de sa propre humanité.

Tant d’espérances à combler, à encourager : « Le portrait glacé de ta vie d’artiste encore naissante. N’hésite pas, là, vis ! »

Tant d’impuissance face à l’ordinaire mépris de l’art : « Perdre mon temps à développer leur sens artistique et un moyen d’expression qu’ils refouleront au dernier plan de leur emploi du temps sous prétexte qu’on leur parle de chômage… […] Je vois mon corps s’effondrer sur mon cartable éventré ! »

Vision heureuse de l’attelage de la plume et du pinceau, dans la fulgurance de LE POETIEN :


« Le poétien refait surface avec un poème.

Le mérite pinceau tire ses ailes pour s’en faire des flancs ».

[…] « Je voudrais en faire tout autre chose. Être l’optimiste de la maison… »


Métamorphose presque accomplie de l’écrivain en peintre, dont l’art est la perfection de la représentation, comme en témoignent certains des derniers poèmes du livre :


« Ma peinture sèche sur la toile si blanche. Mon cœur s’auréole du paysage. Reluire, aspirer toutes ces collations. En faire mon festin d’images ».

« J’écris à distance comme tu campes ton aquarelle. Tu choisis un modèle et tu croques ! L’habitude du trait. La solidité des formes ».

« J’écris comme je peins ! Colorer des visages sur le papier… »


Cette union de la peinture et de l’écriture est appelée, désirée sans cesse. Elle est le lieu où se dénoueront les tensions, mais lieu qui ne cesse d’interroger néanmoins :


« Le peintre questionne l’espace et se fout du temps qu’il y mettra. Est-ce de même pour un écrivain ? L’écrivain se presse, se tord, s’immobilise comme un mobile en pleine ascension…

À la réflexion, je ne vois plus d’utilité à comparer un peintre à un écrivain : ils sont les deux ! »


« … ils sont les deux ! ». Il s’agit pour Aymée Jafrati d’atteindre à cet état idéal, à ce bonheur, à cette fierté de représenter le monde, de se représenter du même coup, et – pourquoi pas ? – d’avoir alors la capacité de « se présenter », soi, au regard des autres dans la forme de soi, la seule qui ait valeur à ses yeux, la forme de l’artiste et de l’art. Peindre, écrire sont un acte unique et double, métaphore l’un de l’autre. Une fois l’acte accompli – pour l’écrivain c’est avoir mené à son terme La mort d’un roman – il devient possible de s’affronter aux aléas de l’existence. C’est précisément dans l’exercice de ce travail de conquête de la faculté de représentation du monde par l’écriture, que l’être intime d’Aymée Jafrati se rend maître de son destin et se construit. D’où l’importance vitale qu’a pris et prend encore pour elle la réalisation du « livre » – c’est intentionnellement que je choisis ce mot, plutôt que recueil –, le très difficile accouchement de soi par soi précédé d’un travail de l’extrême, dont témoigne forcément une écriture de l’extrême. De ces vérités je témoigne dans la durée : plus de quinze ans que je connais l’écrivain.

« Mort d’un roman » ? Comment comprendre ce titre ?

Simplement, je crois, si l’on définit le roman comme fiction – « Histoire feinte… » selon Émile Littré – mise à l’encan par éditeurs et libraires –, il s’agira de la mise à mort de cette histoire-là, de sa feinte et de sa ruse. Le sens probable est que, l’écrivain s’étant démontré sa profonde nature d’écrivain, sa capacité à être dans et par l’écriture, n’a plus besoin de la fiction de soi (aucune autofiction complaisante, donc, ici !), et pas davantage du masque de la fiction romanesque. Elle est désormais en mesure de déchirer la feuille où s’écrivent ces fictions-là :


« Je me sens trop seule devant la feuille. Elle engloutit mes désirs, succombe sous mes peurs, resurgit en horreur, d’un souffle indécent. Elle craquelle mes pensées. Elle n’est pas la vie ».


Peut-on mieux dire ? Et mieux le dire ?

Elle aura donc fait mourir ce roman de la feinte habile pour ne nous entretenir que de la difficile dignité de sa conquête : faire naître un autre récit. Et pour être vivante enfin ! Ses cris, ses plaintes, ses éclats de voix n’ont pas pour intention de recueillir les baumes et pommades de la compassion publique, mais seulement de rappeler qu’il n’est pas si facile, ni même courant, de se vouloir être et de réaliser cet être que l’on veut être.

La possibilité s’ouvrant de peindre et dépeindre le paysage du monde, le visage de l’autre, les visages autres… c’est, comme au rugby ou à la boxe, à prendre la vie en contre que se voue Aymée Jafrati. Quelques exemples en feront foi :


« Le filet qui s’abat sur moi me transforme immédiatement en homme. Et le filet immense qui recouvre mes loups les a fait devenir moutons. Mes paroles les délivrent de leur état de bêtes : – Redevenez des hommes ! »


Pour une autre vie donc. Pour des peuplades humaines. Pour les indispensables métamorphoses.


Le mime : « Alors, pour consoler l’enfant, il gesticule en faux ? Alors, pour raconter des histoires à l’enfant, il va trouver des mots ? […] – Regarde ! il rit l’enfant ! Il a mis du blanc sur l’absence… Regarde c’est le mime son père ! – Alors, il a trouvé les mots ? – Oui, les mots du cœur qui peignent en bleu… l’absence du sentiment… ».


Comment trouver les mots dans un monde qui ne les possède pas, les mots qui consolent ? Les mimer. Trouver la force de se faire mime des mots. Aller au rebours, marcher contre.


« Mourir avant que tu naisses. Je hais la patience de la jeunesse. Révolutionnaire jusqu’au bout des sens. Pessimiste jusqu’au paroxysme. Maladive de crèves. N’attrape pas froid ! Mets ton cœur au chaud dans un peu d’haleine. Mourir avant que tu naisses ».


À rebours du mythe de ce temps : jeunesse divine, qui enfile sa petite laine et attend, puis meurt, oreillettes sur les oreilles, sans avoir commencé à vivre…

 

« Comme cette femme que des étudiants fadasses m’avaient offerte. Je la rhabillais du regard. Plus elle s’exhibait plus je lui soumettais la liberté de s’enfuir ».


Le « monde libre » n’est ni à l’est ni à l’ouest, il est dans le cœur qui regarde et qui, regardant, voit ce qui est, voit le possible.


« Des lettres d’Amérique flamboient devant mes yeux ! J’installe l’instant de béatitude au creux de mes flancs. Qu’il passe du soleil à l’ombrage virtualisant la pluie ! Des cordes pleuvent sur le terrain meuble de mon abstinence de vivre. Toute l’eau pénètre mon être pour me laver du temps. J’oublie de m’abriter de mes désirs comme un rongeur regagnerait l’offensivité de l’arbre creux ! Il a rogné le chemin qui l’engloutit un peu plus vers l’enfer. Pour rentrer dans la nuit, je ferai de même ».


J’ai cité tout entière LA CROISSANCE, si brève et si complète. Le combat, le vent du boulet de la possible défaite, la victoire sur soi, la conquête du monde changé, la force enfin trouvée de vivre… tout cela peut-il se dire de façon plus dense ? En des lignes où chaque mot porte sa charge explosive, chaque phrase sa puissance de feu ? Et, cela peut-il aller plus loin dans le sens de la totale métaphore : le vivre, ou le revivre, s’exécute, se réalise dans le temps de l’écrire, acte fécondant, générateur. Aymée Jafrati se donne, nous donne la preuve de ce que son être ne pouvait emprunter que ce chemin-là. Elle ne ment pas. Elle nous avait bien annoncé son combat total : « Avant, il n’y avait rien… ni personne ! »

Dans ce mouvement, ce tourbillon perpétuel, une langue autre se crée, prise elle aussi dans l’hubris des émotions, des sentiments, leur excès, leur démesure. Les frontières des bienséances s’effacent, et avec elles beaucoup d’autres : « Elle a écrit : “Vous avez mon corps, vous n’avez pas mon sang. Je t’aime comme ça, pour Dieu, la mort” ».


« N’as-tu jamais rêvé des chevaux du soleil qui t’emmènent en douceur du plus profond d’une vague noire avec des battements d’ailes te faire pour toujours ta place au soleil ? »


Héraclite le pensa peut-être… Et Rimbaud ? Sans contredit Rimbaud qui, nostalgique – « Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient » –, au bord d’une mort à cueillir (fût-elle ou non causée par la verlainienne revolvérisation !) chercha lui aussi la clef de sa résurrection : « … j’ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit ».

La cadence d’Aymée Jafrati est elle aussi infernale. L’ouvrier-lecteur ne respirera pas un instant. Il ne soufflera que s’il entre dans la place, l’investit en s’investissant. Il se soumettra, et donc se verra  (du moins en quelques-uns de ses malaises, en quelques-unes de ses délivrances), il se reconnaîtra pour peu qu’il veuille bien regarder, entendre. Peut-être pourra-t-il, à son tour, mettre à mort quelques vieux romans qui s’écrivirent en lui et le menèrent là où peut-être il n’avait pas trop envie d’aller. L’ouvrier-lecteur cherchera alors quels objets personnels plus vrais il est capable de peindre, et comment il pourrait les peindre… Repensons à Otto Dix qui tordit l’horreur des temps en une immense caricature. Une chose est certaine, l’entreprise Aymée Jafrati ne délocalise pas, ne met pas ses ouvriers au chômage.

Si écrire c’est aimer, lire ce l’est aussi. Il m’a fallu, pour entrer dans les séquences, les poèmes de La mort d’un roman, reconnaître ses débris de fusées placés sur des orbites inopinées, sur des trajectoires dangereuses, comprendre à mon tour qu’Aymée ne me proposait rien de connu à ce jour, l’introspection tour à tour offensive et défensive d’un soi arraché, explosé, reconstitué chaque matin, détruit chaque soir… qu’elle-même, « solitaire » et « en liberté », est une insulaire, jetée dans les espaces maritimes à l’heure où les eaux montent. Comprendre que pour elle « écrire c’est vivre », mais d’abord au sens de « c’est ne pas mourir », car ne pas écrire serait renoncer à se déchiffrer, serait se voir tomber dans le néant de l’insubstantialité, dans la totale dévalorisation quand se valoriser, être à soi-même et pour soi, relève de la tâche de Sisyphe.

C’est pourquoi, oui, les sources cachées se débondent ici tour à tour avec une sauvagerie brutale, des douceurs aux aguets, mais dans un absolu manque d’égards pour nos préventions langagières, notre savoir-vivre littéraire, ses belles manières, ses élégances feutrées, ses clichés, ses sous-entendus, ses grâces rhétoriques de vingt siècles… C’est pourquoi dégorgent des « profondeurs », et de la cage intime, des eaux sales ou claires, furieuses, torrentueuses, de rares fois apaisées. Le « charme » est là, oui, mais un charme noir ! C’est le poème latin – carmen ? poema ? – oui, mais l’ode en proie au chaos, la stance angoissée… Le charme se joint à « la chanson », Gilbert Prouteau voit juste : mais quelle chanson ? Celle qui vous caresse l’oreille et le cœur, ou celle qui vous tranche la gorge ?


Michel Host, mars 2009 – novembre 2011


René Pons, La montagne


René Pons n’est avare ni de son encre ni de lui-même si l’on en juge par les trente-cinq titres qu’il revendique, de Couleur de cendre (1964) à Paysages inexistants (2011) et à La Montagne (2012). Une œuvre donc, qui, distribuée sur un demi-siècle et chez plusieurs éditeurs, mériterait d’être un jour rassemblée chez un seul pour qu’on puisse mieux en mesurer l’importance. C’est en tout cas le souhait, certes difficile à réaliser de nos jours, de la Mère Michel. On sait que les livres un peu anciens, je veux dire de plus de dix ans, ne sont pas fréquemment réédités, et c’est grand dommage pour l’auteur, les lecteurs, la littérature, la langue française et la culture. Ceux-ci, par exemple, sont pour le moins alléchants : Le Feu central, Le Roi des chiens, Territoires supposés, Autobiographie d’un autre, Cheminement vers le rien, Lettres à des morts plus vivants que les vivants… Ne jetons pas tous ces bébés avec l’eau de l’amertume que nous procure notre époque. Pensons même que le jour approche où la machine libre-échangiste qui veut nous soumettre à ses caprices, pour échapper à sa logique imbécile – et donc pour nourrir de mets plus raffinés et consistants une clientèle gavée d’inepties télévisuelles, de best-sellers faisandés, mal écrits ou mal traduits pour la plupart –, se tournera enfin vers les grands fonds éditoriaux où nagent tant d’écrivains incontestables tels René Pons… Faudrait-il aussi s’interdire de rêver ?

Revenons à La Montagne. Commençons par la fin du livre, ou presque :


« Oui, sa lucidité, de jour en jour, devenait plus acérée, rayant tout ce qu’elle touchait et parfois faisant sourdre, à la surface des êtres, des traînées d’un sang noir comme de l’encre ».


Cette quête de la lucidité s’effectue en trois temps, trois brefs chapitres : une confession suivie d’un constat avant séparation sans appel. C’est en s’arrêtant à ces stations que la Mère Michel a suivi l’itinéraire tracé avec un humour acide par René Pons, dans La Montagne, ou mieux, face à la montagne, hauteur jamais gravie, rêvée, massive et continuellement présente aux yeux d’un « homme ordinaire » qui, vers la fin du long voyage, confesse qu’il « n’avait pas trouvé le bonheur ». D’avoir aussi participé « à des luttes et de croire aux lendemains qu’elles promettaient »… d’avoir écrit « des poèmes qui se déhanchaient comme des courtisanes »… d’avoir pensé souvent, non ce qu’il pensait, mais « ce qu’il fallait penser »… de s’être abandonné aux « vanités », tout cela n’a rien empêché et surtout pas de « sentir le vent s’engouffrer dans sa transparence et (de) n’être plus, replié sur lui-même, qu’un cocon de silence et d’immobilité ».

Pour amer qu’il soit, le bilan n’est pas clos. Il reste des jours à vivre. Il reste la montagne à regarder, celle que représente, sur un mur de la bibliothèque, une peinture chinoise sur soie, contemplée, le soir, au retour des promenades sur les terrasses de la Ville Haute. L’homme ordinaire se voit ainsi exister encore, dans un étrange dédoublement de soi. Un lieu de la Ville qu’il aime à fréquenter est le marché aux oiseaux, là où « un corbeau taciturne », que personne ne veut acheter, se présente à lui comme « prophète ». Il n’achètera pas le corvidé sarcastique, qui suggère que ses prophéties n’ont aucun caractère d’infaillibilité, et dont le conseil, digne d’un Épicure ou d’un Sénèque, est celui-ci : « … vis l’instant et ne te laisse pas dériver vers hier sur le radeau de la nostalgie, ou vers demain sur la vedette du projet ».

Conseil on ne peut plus approprié aux dispositions intérieures d’un homme qui veut comprendre et se comprendre, savoir ce qu’il convient de savoir à un tel moment de son existence. Les femmes ? La conjugalité ? L’égoïsme propre aux humains ne rend pas la chose possible, quoiqu’on s’y abandonne par faiblesse et soumission à l’éducation, à l’opinion… La société ? Pas davantage. Il faut y voir « la farce sociale ». Les prêtres ? Les politiques ? Dans le même panier ! Celui des « discours démagogiques, des fausses libertés, des faux-semblants… ». René Pons développe avec énergie ces sujets qui tracassent le cerveau humain. Son pur anarchisme né du désabusement ravit la Mère Michel. Le vrai et le faux ? Et Dieu, alors ? – Que faites-vous de Dieu ? Et du Progrès, cette laïque divinité des temps nouveaux jamais si nouveaux que cela ? Qu’en faites-vous à la fin ? On verra comment un flipper et un luna-park permettent à l’« ami corbeau » de débrouiller ce nœud serré d’interrogations. Reste la montagne : « Peut-être partir pour la montagne avait dit le corbeau, se réfugier dans la solitude et le silence, au moins tant qu’ils existent ».

L’homme retourne donc à la contemplation de la montagne, celle qui est là-bas, ultime tentation, ultime défi, face à la Ville. Il est plongé dans le « râpeux » des pensées inhumaines, et c’est là que la lucidité évoquée plus haut, celle qui « acérée » et marquée « des traînées d’un sang noir comme de l’encre », bel et bien une lucidité d’écrivain il semblerait, lui devient acquisition certaine. Elle côtoie la folie, une folie que l’esprit tolère. Toutes les hypothèses de continuation ou non de l’existence sont envisageables et envisagées, d’un retour à des tranquillités anciennes à la corde au cou… Mais une lâcheté… Mais « L’idée de pendouiller en érection devant le premier venu… »La montagne alors et encore ? Elle n’a pas disparu du mur de la bibliothèque, fixée qu’elle est dans la peinture chinoise, ni la bouteille de vin qui endort et éteint les angoisses… Au réveil, c’est le retour à la Haute Ville, aux terrasses… La montagne perchée sur l’horizon, il ne la voit plus. Il interroge un promeneur : « Il n’y a jamais eu de montagne, [répond] le promeneur en s’éloignant ». On verra alors à quoi l’homme se résout.

Les éditions Rhubarbe nous donnent ici un pur chef-d’œuvre de prose française, mais aussi de pensée humaine et libre. Il faut leur en savoir gré et visiter aussi leur catalogue si riche en dépit de la jeunesse de la maison. Il faut soutenir cette générosité, cette audace et cette liberté maintenues sous les menaces constantes du « marché » ! L’actionnaire efficace du jeune éditeur, c’est celui qui soutient son entreprise en achetant les livres qu’il publie. La fortune s’acquiert ici dans la prise de risque intellectuelle et elle est assurée. Quant à René Pons, qu’il le veuille ou non, la Mère Michel le situe parmi les écrivains qu’elle admire, les « mal-pensants », ceux qui vont à rebours des doxas reposantes, les seuls qui sachent voir et écrire parce que l’esprit de l’intranquillité les habite.


(1) Qu’on ne se méprenne sur ces « moi » auxquels je fais allusion. Ils ne se rassemblent pas en une célébration égotiste, ridicule et narcissique du moi de l’artiste, telle qu’on la rencontre si souvent, qui engendre une littérature insupportablement vulgaire et démagogique. Ces « moi » dépeints dans La mort d’un roman ne sont soudés que par la douleur éprouvée aux violences qui leur sont faites, et en cela ils sont l’image de milliers d’autres « moi » qui souffrent mêmes violences et même douleur.


Michel Host, 24 janvier 2012


« La Mère Michel n’a jamais perdu son chat. Elle le tient attaché, ne le lâche pas de l’œil. Le félin est un livre, il n’a pas d’âge. D’hier, d’aujourd’hui, de toujours, il miaule derrière la porte ».


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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel Host, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri, présidé la revue La Sœur de l’Ange.

Derniers ouvrages parus :

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

L’êtrécrivain (préface, Jean Claude Bologne), Méditations et vagabondages sur la condition de l’écrivain, Éd. Rhubarbe, 2020

L’Arbre et le Béton (avec Margo Ohayon), Dialogue, éd. Rhubarbe, 2016

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Mémoires du Serpent (roman), Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Carnets d’un fou. La Styx Croisières Cie, Chroniques mensuelles (années 2000-2020)

Publication numérique, Les Editions de Londres & La Cause Littéraire

 

Traductions :

Luis de Góngora, La Femme chez Góngora, petite anthologie bilingue, Éd. Alcyone, 2018

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd. 2010),

Aristophane, Ploutos (éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe & XIIIe siècles), 1ère traduction en français, à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue) Éd. De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano), Éd. Alcyone, bilingue, 2e éd. 2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éditions de l’Escampette, 2005