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La lenteur, Milan Kundera

Ecrit par Matthieu Gosztola 07.07.17 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Gallimard

La lenteur, 160 pages, 13,50 €

Ecrivain(s): Milan Kundera Edition: Gallimard

La lenteur, Milan Kundera

 

 

L’on sait tout le mépris de Kundera – dont l’œuvre est importante – pour l’exégèse, d’où sa volonté de faire figurer l’édition définitive de son œuvre dans la Pléiade sans aucune note, mépris que prend à son compte François Ricard dans son introduction du premier volume de cette édition : « Quant aux notes censées expliquer ou “éclairer” ce que l’auteur a écrit, elles n’ont aucune raison d’être s’agissant d’un écrivain comme Kundera, pour qui toute l’information nécessaire à l’intelligence d’une œuvre doit se trouver dans cette œuvre même et nulle part ailleurs et qui manifeste donc, dans ses romans comme dans son théâtre et ses essais, un souci presque maniaque de la clarté et de la précision ».

L’on ne développera ainsi nulle exégèse. L’on se contentera de rappeler que dans les replis de La lenteur se terre une vibrante déclaration d’amour :

« […] Puis ils se lèvent et continuent leur promenade. La grande lune sort de la frondaison. Vincent regarde Julie et, soudain, il est ensorcelé : la lumière blanche a conféré à la jeune fille la beauté d’une fée, une beauté qui le surprend, beauté nouvelle qu’il n’a pas vue d’abord sur elle, beauté fine, fragile, chaste, inaccessible. Et tout d’un coup, il ne sait même pas comment cela est arrivé, il imagine son trou du cul. Brusquement, inopinément, cette image est là et il ne pourra plus s’en débarrasser. […] Vincent enlace Julie, l’embrasse, pelote ses seins, contemple sa beauté délicate de fée et pendant ce temps, constamment, il imagine son trou du cul. Il a une immense envie de lui dire : “Je pelote tes seins mais je ne pense qu’à ton trou du cul”. Mais il ne le peut pas, la parole ne lui sort pas de la bouche. Plus il pense à son trou du cul et plus Julie est blanche, transparente et angélique, si bien qu’il lui est impossible de prononcer ces mots à haute voix. […] Le trou du cul. On peut le dire autrement, par exemple comme Guillaume Apollinaire : la neuvième porte de ton corps. Son poème sur les neuf portes du corps de la femme existe en deux versions : la première, il l’a envoyée à sa maîtresse Lou dans une lettre écrite des tranchées le 11 mai 1915, l’autre, il l’a envoyée du même lieu à une autre maîtresse, Madeleine, le 21 septembre de la même année. Les poèmes, beaux tous les deux, diffèrent par leur imagination mais sont composés de la même manière : chaque strophe est consacrée à une des portes du corps de la bien-aimée : un œil, l’autre œil, une oreille, l’autre oreille, la narine droite, la narine gauche, la bouche, puis, dans le poème pour Lou, “la porte de ta croupe” et, enfin, la neuvième porte, la vulve. Pourtant, dans le second poème, celui pour Madeleine, survient à la fin un curieux changement de portes. La vulve rétrograde à la huitième place et c’est le trou du cul s’ouvrant “entre deux montagnes de perle” qui deviendra la neuvième porte : “plus mystérieuse encore que les autres”, la porte “des sortilèges dont on n’ose point parler”, la “suprême porte”. Je pense à ces quatre mois et dix jours qui séparent les deux poèmes, quatre mois qu’Apollinaire a passés dans les tranchées, plongé dans des rêveries érotiques intenses qui l’ont amené à ce changement de perspective, à cette révélation : c’est le trou du cul le point miraculeux où se concentre toute l’énergie nucléaire de la nudité. La porte de la vulve est importante, bien sûr (bien sûr, qui oserait le nier ?), mais trop officiellement importante, endroit enregistré, classé, contrôlé, commenté, examiné, expérimenté, surveillé, chanté, célébré. La vulve : carrefour bruyant où se rencontre l’humanité jasante, tunnel par lequel passent les générations. Seuls les nigauds se laissent convaincre de l’intimité de cet endroit, le plus public de tous. L’unique endroit vraiment intime, c’est le trou du cul, la porte suprême ; suprême car la plus mystérieuse, la plus secrète. Cette sagesse, qui a coûté à Apollinaire quatre mois passés sous un firmament d’obus, Vincent y est parvenu au cours d’une seule promenade avec Julie rendue diaphane par le clair de lune ».

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Milan Kundera

 

Milan Kundera est un écrivain français originaire de Tchécoslovaquie. Il a reçu le prix Médicis étranger en 1973 pour La vie est ailleurs, le prix Jérusalem en 1985, le prix Aujourd’hui en 1993 pour Les Testaments trahis, le prix Herder en 2000, le grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2001, le prix Mondial Cino Del Duca en 2009 et le prix de la BNF en 2012. Son nom a été plusieurs fois cité sur les listes du Prix Nobel de littérature. Son œuvre est traduite dans une trentaine de langues.

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com